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Idéograins de peau ; Yves Heurté,

deuxième participation




Quelques signes.

Nangis avait quinze ans. C'était une indienne des îles Charlotte, sur le Pacifique, au large de la Grande Vancouver. Elle aimait son océan et venait souvent rêver sur la plage déserte, à cette limite où se brisent les lames venues de líautre bout du monde.
Un soir, elle s'endormit et se réveilla en sursaut. Sur son corps se promenait lentement un grand oiseau blanc qui à chacun de ses pas laissait sur sa peau une trace étrange, car cette tache noire et rouge n'avait rien díune empreinte de patte. Nangis garda les yeux mi-clos pour ne pas faire fuir l'oiseau, tant les dessins tatoués étaient étranges et beaux. Elle ne les ouvrit que pour le regarder, toute triste, s'éloigner à jamais du rivage.
Son retour tatouée au campement fit sensation. Mais le chaman dit haut et fort que ces signes que personne ne savait lire étaient de mauvaise augure. Et celle qui les portait ne valait pas mieux. De tels signes peuvent se peindre sur une peau de sorcier pour des cérémonies mais pas sur celle d'une petite indienne comme toutes les autres. On entendit crier : "Tu vas être femme et quelque démon t'a marqué, À moins que ce ne soit toi-même. Va sur la côte, frotte-toi d'écume et de sable et ne reviens que propre". D'ailleurs, cette histoire d'oiseau chacun pensa que Nangis líavait inventée.
Nangis trouva très triste d'effacer ces merveilles, comme si on avait détruit en elle un totem vivant. Mais il fallait obéir. Elle prit le sable, le mêla à l'écume et s'en frotta. Aucun signe ne s'effaça. Elle eut beau frotter et frotter et frotter à s'arracher la peau, elle restait couverte de ces empreintes inconnues.
De ce moment, sa vie ne fut que douleurs et humiliations. Les filles se moquaient et aucun des garçons ne voulait díelle. Le seul à l'accepter pour femme fut un homme si laid et brutal qu'aucune fille n'en avait voulu. Double humiliation pour Nangis que d'être forcée d'accepter un tel époux. Quand vint le moment d'être mère, elle accoucha d'une fille qui portait elle aussi sur tout le corps les signes de l'oiseau. L'homme, pris de rage attendit la nuit pour étrangler Nangis et l'enfant. Il croyait bien faire en arrêtant une malédiction.
A l'aube un étrange nuage se développa là-bas, sur l'horizon, du côté des Indes. Le village pensa qu'un cyclone s'amassait, d'autant qu'on entendait se rapprocher une rumeur de ciel si forte qu'elle couvrait celui de la mer. Le soleil se levait à peine que des milliers d'oiseaux blancs le cachèrent et s'abattirent sur le village. Non seulement sur ces tipis mais aussi sur ceux de tous les villages et les villes de la Grande Vancouver. Et bientôt sur le monde entier. Nul ne pouvait se cacher ni se mettre à l'abri. Un oiseau blanc le retrouvait pour imprimer ses pattes sur tout le corps.
Passe encore les marques si tous en avaient. Le plus terrible était là : chacun comme un livre ouvert portait un langage inconnu et énigmatique. Parlait-il de malédictionÜ? Mais laquelle ? Et pourquoi? Ou síagissait-il de la colère de Dieu, mais lequel? Etait-ce une raillerie universelle envers cette race d'hommes qui ne savait que parler de guerres, imprimer des menaces ou des mensonges pour dominer le monde? Beaucoup se suicidèrent. On se refusa à faire des enfants. Peu à peu, même parler fit peur. Si líon prononçait par malchance le mot díun de ses signes disait-on, le signe mourrait et la peau se décomposerait tout autour. On n'osa plus se caresser ni s'embrasser ni faire l'amour. On finit par n'échanger que des mauvais coups et des gestes hostiles. Hommes et femmes cachèrent leurs corps derrière de grands voiles noirs ne laissant deviner que des yeux.
Cela dura longtemps, très longtemps, puis une fillette de quinze ans qui se nommait Nangis vint sur une plage des îles Charlotte, devant le Grand Vancouver. Elle ferma les yeux et pour rire, elle se mit à dire des choses étranges, à inventer des mots et des images comme personne ne savait plus le faire et elle trouva cela merveilleux. Elle osa s'adresser au ciel, à la lumiËre, aux totems enfouis par les siècles et surtout elle osa dire son amour à cet ocÈan Pacifique qui s'étendait à perte de vue. Petit à petit, elle s'imagina que le ciel, la lumière, les vagues lui répondaient et encore le sable et les totems perdus, et encore et encore...Ce quíelle n'aurait jamais imaginé tout ce qu'elle croyait entendre était vrai. La mer, les oiseaux et toute créature se reconnaissait en ses paroles innocentes.
Elle se mit à parler à chaque empreinte laissée par l'oiseau. Elle inventa des mots d'amour pour chacune. Les signes inventèrent pour elle des sortes de poèmes qu'elle ne comprenait pas mais qu'elle trouvait beaux puisque les traces de l'oiseau les aimaient. Des mots lui revenaient de ses bras, de ses genoux et de ses pieds mais aussi du Pacifique et des sables et du ciel très sombre. Tout s'était mis à parler à tout.
Prise de peur, elle revint en courant au village où on líentoura. Et chacun pleurait et chacun riait et gambadait. Nangis se demanda s'ils étaient devenus aussi fous qu'elle devant le Pacifique. Pourquoi cette fête avant même qu'elle leur ait tout avoué?
Elle se mira dans la fontaine et elle versa à son tour des larmes. Sa peau était devenue blanche comme l'écume. Plus rien ne l'entachait. Toutes les traces de l'oiseau s'étaient envolées comme des papillons noirs, comme les pétales d'une fleur devenue inutile.
On se pressa autour díelle, on lui demanda son secret. Avec quoi avait-elle frotté son corps ? Mais avec rien ! Elle avait seulement inventé les mots qu'il fallait et tout s'étaient mis à parler. On lui demanda de répéter ces mots. Elle hésita un instant par peur d'avoir l'air trop bête, puis elle ferma les yeux, se recueillit et parla devant tous comme devant le Pacifique. Et les plus vieux se souvinrent qu'autrefois, mais il y a tellement longtemps certains hommes qu'on nommait poètes disaient ces mots qui semblaient insensés. Nangis parla devant sa tribu et bientôt à chaque mot que Nangis inventait et que les autres, jeunes et vieux répétaient, un signe disparaissait sur leurs corps. Et c'était là une grande joie et un grand émerveillement. Ils se mirent nus et se regardèrent comme des enfants devenir peu à peu indiens sans taches et sans signe car il n'en était plus besoin. Ils pleurèrent sur l'autre Nangis qui autrefois avait été étranglée alors qu'elle aurait pu un jour prononcer ces mêmes mots si la barbarie de l'homme ne líen avait empêchée. Et tous se mirent à danser de joie autour des feux.
Mais que n'auraient-ils fait s'ils avaient appris que dans le monde entier noirs blancs jaunes ou rouges allaient perdre les signes de l'oiseau grâce à Nangis la petite indienne de l'île Charlotte au large du Grand Vancouver, quand ils auraient enfin comme elle retrouvé la langue étrange et forte des poètes.

                   Yves Heurté


Pour écrire à Yves Heurté

Sommaire de l'Écritmages n°3


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