L'heure du feu pluie, nouvelles


"Nous voilà qui partons sur une oreille puis sur l'autre, à pas de titan
au travers de l'Europe centrale.
Puis une valse pour calmer la joie,
Mais la grande danse reviendra comme l'Éternité, comme Dieu comme un
ouragan un tremblement de terre une création beethovénienne"
(Allen Ginsberg, Dubrovnik)

-- Je serai cette ombre qui apparaîtra sur vos affiches pendant le
concert --




Comme chaque soir depuis que vous êtes arrivés, vous avez marché un
moment le long de la mer. Vous ne parlez pas un mot de la langue du pays
et il vous semble que cela influence le son même des vagues. Comme vous
n'avez pas beaucoup d'argent, vous avez acheté quelques bricoles au
super-marché du coin, différentes chaque soir. Cela m'impressionne ; un
jour vous finirez par connaître toutes les sortes de créatures qu'il est
possible de mettre entre deux tranches de pain. Chaque soir, j'ai envie
de me manifester pour vous dire qu'il y a une grande surface à six
kilomètres dans l'intérieur des terres, moins chère et avec plus de
choix. Mais, chaque soir, je renonce à le faire.

*

Vous vous appelez Vinko et Sandrina. Vous n'avez pas fait de détour
pour venir, vous avez suivi la côte jusqu'ici, tout simplement. Vous
venez d'un autre dialecte de la même eau, c'est tout. Certains journaux
locaux ont parlé de vous, avec des titres comme "Balkan Blues", "Vinko
et Sandrina; le beat de l'Adriatique".
Vous ne reconnaîtriez pas votre maison, des miliciens les ont occupées
moins d'une semaine après votre départ, puis il y a eu une
contre-offensive. Vinko, tu n'aimerais pas voir ce qu'est devenue ta
collection de disques de Chet Baker. Vous ne savez rien de tout cela et
je n'ose pas vous mettre au courant. C'est peut-être pour ça que je ne
vous dis rien à propos de l'ypermarché. Au bout d'un moment, je serais
obligé de vous raconter tout le reste.

*

Chaque soir, l'un de de vous amène toujours son instrument sur la
plage. Invariablement l'autre le sermonne sans conviction sur les
dangers du sable, en sachant très bien que le lendemain, les rôles
s'inverseront.
Vous avez beaucoup d'imagination. Vous avez un peu bu et vous inventez
des croisements entre créatures marines et instruments de jazz. Hier,
Sandrina a inventé le dauphin-saxophone. J'ai dansé en suivant les
convulsions de la bête métallique. J'ai dansé et j'ai relevé votre
maison avec les sursauts de mon corps.
Je me suis longtemps demandé pourquoi vous ne jouez jamais ensemble,
dans ces moments-là. Puis, j'ai compris : l'autre écoute, tout
simplement. Les soubresauts des notes parlent de votre ciel, adoptent la
torsion exacte des arbres de votre village, rient et pleurent comme les
enfants de chez vous.
L'autre écoute, accroupi sur le sable mouillé, et son attention même est
un instrument silencieux qui rejoint la plainte animale de l'autre
instrument, lui colle au corps. C'est votre manière de vous aimer.

*

Je ne vous ai jamais vus avec une expression aussi attentive que
lorsque vous regardez ma ville. Moi qui suis né en haut de cette ville,
qui en connaît les plus subtiles coutumes, qui en déchiffre les moindres
inflexions de l'air, je réapprends mon univers sur vos visages.
J'attends le premier soir où elle aura commencé à passer dans vos
notes, à s'y incarner. Pour l'instant, mon pays pousse peu à peu dans le
votre, il est encore au fond de vos gorges, à la source de vos
instruments. Bientôt, vous le prononcerez et il jaillira du métal,
d'abord par mégarde, de manière inarticulée, puis le reste viendra,
syllabe par syllable. Mais pour le moment, ce que nous mangeons et
buvons, nos gestes pour cueillir des fleurs, les expressions de nos
adolescents, tout cela vous est encore trop neuf. Pour le moment, sorti
de vos bouches, "My favorite things" semble encore avoir été créé par un
John Coltrane au type slave, migrant jusque dans sa couleur.

*

Vous pourrez me voir un jour, cela n'a rien d'impossible. Je ne serai
pas assis dans le public, je ne servirais pas de cocktail derrière le
comptoir. Pour m'apercevoir, il vous faudra attendre que le dernier
spectateur soit rentré dans le bar.
Je serai cette ombre qui apparaîtra fugitivement sur les affiches de
Vinko et Sandrina pendant le concert. Je ressemblerai un peu à un
instrument que l'un de vous aurait inventé, un soir, sur la plage.

03-03-2002

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