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l'heure du feu pluie , nouvelles

Nouvelle publiée sur Pleut-Il fin 2003

Vengo



Sa tête renversée de plaisir sous le ventilateur du plafond, il buvait un café brûlant. Il aimait retrouver cet hôtel. Cíétait son chez lui díici, sa roulotte ancrée au sol.

Il s'appelait Vengo. Il venait. Bien que personne ne l'attende, il arborait sur son visage l'exacte expression d'un homme que l'on vient d'appeler et qui répond tranquillement :"Je viens".

*

Voilà déjà une semaine que Vengo est arrivé au Grand Balcon. Il fait chaud, je suis assise sur son lit. Mes cheveux sont lourds. Je presse une serviette éponge contre ma joue. À peine sortie du nettoyage, elle est encore chaude. Je me sens vivante, mais pas tout à fait là.
Il est parti il y a seulement un quart d'heure. En me rencontrant dans le couloir, il m'a confié sa clé avec un sourire, comme tous les jours, puis il a descendu les escaliers pour aller boire son deuxième café sous les arcades. Vengo aime le café. Hier, Il mía expliqué que le café de la chambre et celui de la ville sont très différents líun de líautre. ìQuestion de lumièreî.
A chaque couche de drap pliée sur une autre couche de drap, je regarde par la fenêtre. Il marche sur la place, puis s'assied. Toujours sur la chaise la plus au bord.
Je l'étudie en faisant le lit, je l'apprends petit à petit, un peu comme si je l'embrassais à travers le tissu. Je me demande síil dort comme il síassied. Au bord.

*

Chaque matin, avant de sortir de la chambre, Vengo saisissait délicatement son oreiller entre le pouce et l'index et retournait un des coins blancs vers l'intérieur. Il voulait laisser un signe d'amitié pour Djalila qui venait faire sa chambre. C'était comme marquer une page pour attirer l'attention sur...
- ... Sur quoi ?
Vengo ne savait pas répondre à sa propre question et se mit à rire doucement de lui-même.

*

Son corps est allé boire un café, mais je sais bien que la vie est plus compliquée que ça, qu'une partie de lui est encore près de moi, On croit que les gens partent alors quí en réalité ils viennent vers nous. Je sais ce genre de choses depuis que je suis petite fille. Par exemple, à dix ans je devinais toujours où les gens se trouvaient réellement. Je faisais même semblant de me tromper, pour ne pas les blesser.

*

Vengo tournait sa cuiller dans la tasse. Il aimait beaucoup regarder le café se mettre à bouger sous son souffle, le poussait jusquíà la limite de déborder. Sur la place du Capitole, les gens se croisaient, síaggloméraient, se dispersaient. Vengo souriait. Il lui semblait que les gens ressemblaient à des cuillers remuant la lumière du matin. Fugitivement, il pensa au ventilateur sous le plafond. La place était comme une de ses pales et tournait au-dessus de sa tête.

*

Il se méfie de la vie Vengo. Je l'ai vu marcher partout dans l'hôtel. On ne sait jamais, il peut arriver quelque chose díinattendu, ou au contraire quíil ait trop mal díattendre. Il change vite díhumeur, parfois il semble vouloir s'enfoncer dans la terre et à díautres moments, je le sens prêt à síenvoler des toits en dansant. Quand il regarde les portes, je ne sais jamais síil repère les sorties ou les entrées, síil síapprête à partir ou síil attend quíelle arrive.

*

A peine arrivé dans líhôtel, Vengo avait entrepris díétudier méticuleusement le sol et les murs. En moins d'un quart d'heure, il avait noté dans sa tête l'emplacement exact de chaque porte et de chaque fenêtre.
Il avait minutieusement parcouru les couloirs, étage par étage et díaprès ses calculs, elle pouvait arriver par 266 entrées différentes. Vengo rêvait díécouter le vent s'engouffrer par toutes ces ouvertures en même temps. Ce serait le vent d'Elle et l'hôtel se serait transformé en orgue habitable, pour célébrer leurs retrouvailles. Il avait envie de raconter tout cela à Djalila. `.

*

Avant de sortir de la chambre, je vais corner l'autre coin, l'autre oreille blanche. Quand Vengo rentrera ce soir quoi quíil lui soit arrivé de l'autre côté, il sourira pendant une seconde, et jíespère que cette seconde durera toute la soirée. J'aime beaucoup ces signes échangés entre nous. Je líaime beaucoup, lui, surtout. Il ne me regarde pas avec des yeux qui me plaquent au sol avec un regard qui déchire ma peau pour l'ouvrir jusqu'au sang.
Vengo en aime une autre. Son amour est posé sur la table de nuit, elle l'attend aussi, mais elle lía oublié. Elle líappelle quand même sans savoir. Il va venir. Il vient.
Demain, j'inventerai un autre signe pour lui. Par exemple, je laisserai un verre rempli d'eau. Vengo comprendra. Il boira.

*

Vengo était rentré plus tôt dans líaprès-midi. Djalila travaillait encore dans les chambres. Il approcha son visage du ventilateur, pour étouffer contre les pales les mots et les gestes qui auraient pu venir. Djalila níarrivait pas davantage à parler. Il entoura la joue de la jeune fille avec sa paume. Sans éprouver le besoin de síexpliquer, ils prolongèrent un peu ce moment de chaleur, ce dialogue díexils noué entre une main et un visage aussi seuls líun que líautre.



*

J'ai osé prendre dans ma main la photo de cette femme sur la table de nuit, toute cornée, parcourue de nervures, vivante comme une feuille. Il m'a surprise à ce moment-là; mais il nía pas eu líair gêné. Il a juste souri doucement.
- C'est parce que je l'ai beaucoup lue, cette photo, vous comprenez ?
Alors, jíai envie de lui offrir un souvenir à moi. Il serait le seul à le connaître, de ce côté de la mer.
- Oui. Quand j'étais petite, je jouais à lire les choses, avec ma grande súur. On prenait un objet dans la main, et on le faisait parler, en le tenant devant nous exactement comme un livre. On le lisait à voix haute et on lui donnait même un titre. Alors, oui, je comprends pour la photo.

*

Vengo sourit à Djalila. Il comprenait qu'elle avait très envie de sentir de nouveau sa paume la toucher et l'entourer. Djalila fixait la photo de la femme quíaimait Vengo. Il y avait dans sa façon de le tenir quelque chose de si attentif qu'il crut voir le papier s'animer et le portrait prendre vie. Comme dans son enfance, Djalila faisait parler la photo.

Ses doigts fins comme une tête de lecture en diamant couraient sur le papier et racontaient une histoire díamour qui níétait pas la sienne.

*

Vengo a renversé la tête en arrière sous le ventilateur pour m'écouter lire la photo. Mais j'avais envie qu'il me lise moi, qu'il me lise avec ses mains et ensuite, qu'il me réinvente et me prononce dans les draps. .

*

Avant de partir, alors qu'elle posait déjà la main sur la poignée de la porte, Djalila prononça le nom de la photo.
- Elle s'appelle "Je viens"... Et moi, comment je míappelle ?
Vengo fit semblant de ne pas comprendre et de pas avoir envie díelle. Djalila síen voulait díavoir claqué la porte.

*

Demain soir, je couperai le ventilateur d'un coup, sans prévenir. Je lui dirai :

- Jíai envie de sentir ta main toute douce sur mon ventre, et que tu me lises mes lèvres avec les tiennes..

Vengo sursautera, écarquillera les yeux, et je me glisserai tout contre lui en m'engouffrant par sa surprise.

14 octobre 2000


©Stéphane Méliade

Suite à une indélicatesse, ratée, mais regrettable, je dois prévenir que l'intérgraloté de mes textes, romans et nouvelles, est déposée, partagée avec grand plaisir mais protégée légalement.

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