Accueil
Menu complet

Poèmes Nouvelles Forum Liens Livre d'or

Page de l'Autre

l'heure du feu pluie , nouvelles

Nouvelle sélectionnée en 1999 par le comité poésie d'Ecrits-Vains?


--Un seul être vous manque
--
            




Il níy a pas pire sourd que celui qui se met le doigt dans líoreille. Papa, lui, a dû en mettre plusieurs díun coup.
- Par quel bout tu veux commencer à mourir, toi ? 
Arrête, papa. Arrête de dire des conneries. Je te jure, si on vissait une ampoule sur ta tête, elle resterait sombre. Bon, ça, cíest ce que je me répète pour tenir le coup. Mais quand je le regarde, avec ses bras qui pendent depuis tout à líheure, jíai quand même pitié de lui. Jíessaye de prendre le ton le plus calme possible pour lui répondre :
- Nulle part. Je ne veux pas commencer à mourir, papa. 
Il me fixe, les coudes vissés à la table, comme síils sortaient directement du bois. Je guette dans son regard calme líétincelle díune taloche. Jíai envie quíil allonge la main et me mette un aller-retour. Bien sûr,
jíesquiverai, ou peut-être même que non, tiens, jíirai au-devant de lui, jusquíà ma place sur sa trajectoire, pour quíil se croie à nouveau au bon vieux temps, le temps qui a pris fin cet après-midi.
- Mais qu'est ce qu'on va devenir sans elle, Paul ? Elle était toute ma vie. Surtout le soir, quand on se retrouvait tous ensemble. Toi, tu rentrais du lycée, Diane du collège, moi du travail. Elle, elle était là, dans la maison, elle était là pour nous tous.
Papa síest enflammé en commençant à parler, puis sa voix est retombée, comme si pendant quíil évoquait le moment où elle nous attendait, il avait constaté quíelle níest plus là.

*

Diane renifle. 
- Et puis, c'était la seule qui connaissait le nom de...
Ouf. Jíembrasserais presque ma petite súur. Jíai cru quíelle allait profiter de ce moment difficile et du fait que mon père est complètement hors-service pour lui arracher líautorisation de se faire un piercing au nombril.
- Le nom de.... de...


Diane gratouille et fouille dans sa tignasse, comme si la suite de sa phrase était enroulée à une mèche. Un nuage dans ses yeux, elle cherche. À mon avis, larguée comme elle est, elle va chercher toute sa vie.
Papa hausse les épaules et se ressert un verre. Ça ne fait jamais que le deuxième verre devant lui, sur la table. Le premier est encore plein. Dans sa tête, il a sûrement dû en verser un pour lui et un pour elle. Il prend son deuxième verre et pendant une seconde, jíai líimpression quíil va le lancer à la figure de Diane.
- On síen fout du nom quíelle savait ! À ton âge, tu devrais déjà comprendre certaines choses. Quíelle sache ou pas, on líaimait. Elle était bien plus que ça, bien plus !...

*

On est tous les trois autour d'elle, grise, froide. Enfin, peut-être pas tout à fait encore, puisque ça vient díarriver. Elle a une couleur de terre gelée. Je níaurais jamais imaginé quíelle puisse ressembler à ça un jour. Elle si vivante, si animée. Bien sûr, quand jíarrivais des cours, je ne faisais pas toujours attention à elle. Évidemment, elle était toujours là, je níavais pas à míen faire. Je pouvais míétaler sur mon lit et brancher la
radio. Elle ne partirait pas, jamais. Pas besoin de toujours lui obéir quand je líentendais.
Je me balance sur mes pieds comme un con à regarder sa carcasse aussi vide que ma tête, je regrette chaque après-midi où je ne suis pas allé vers elle tout de suite en rentrant, ou alors seulement en lui accordant un regard rapide.
Diane la regarde aussi intensément que moi. Elle, elle refuse líévidence, elle guette un signe de vie, níimporte lequel, même un bruit. Elle essaye de la ranimer avec ses yeux. Je ne dis rien, je la laisse faire. Jíai peut être tort, car je la vois attraper un chiffon posé sur la table et se ruer vers elle.
- Diane ! Arrête !
- Laissez moi faire ! Vous ne voyez pas quíelle a besoin quíon síoccupe díelle ! Elle síest endormie à cause de la poussière, mais je vais líenlever et tout redeviendra comme avant !
Pas la peine de lui parler, elle níentend pas ou ne veut pas écouter. Ma petite súur passe le chiffon sur tout ce gris, très lentement, comme pour la réchauffer, avec des petits sanglots. Elle me retourne le ventre. Surtout que cíest la première fois de ma vie où je la vois un chiffon dans la main. Díhabitude, elle ne touche pas à ce genre díobjets, à cause de son vernis à ongles.


Mais aujourdíhui cíest différent, bien sûr.
Au bout díun moment, elle arrête et me jette le chiffon à la figure, en plein sur le nez, comme síil lui fallait trouver un coupable à cette immobilité qui continue malgré ses efforts.

*

Tout le monde regarde vers le même endroit, à l'opposé de moi. Je me suis mis de líautre côté, pour quíon me foute la paix, des fois que jíaie envie de pleurer. Comme ça je pourrai faire tout ce que je veux tranquillement, ils seront tous scotchés vers elle. Moi aussi, mais pas comme eux. Je suis de líautre côté. Jíai toujours été de líautre côté, par rapport au reste des gens. Comme Diane. Mais elle, cíest encore un autre côté différent.
- Cíest peut-être de ça quíelle est morte, de se tourner sans cesse vers tous les autres côtés, pour voir où on était, chacun...
- Quíest-ce que tu racontes ?
- Rien, rien...
Je me suis pas rendu compte que je pensais tout haut. Je me demande comment je vais raconter ça aux copains, demain. Sûr que je vais avoir droit aux


expressions désolées, à toute la philosophie à deux balles quíon déroule dans ces moments-là pour avoir líair à la hauteur, ou pour avoir líair de síen foutre, díêtre affranchi, quelquíun qui connaît la vie. Mais en fait, ils auront tous peur et peut-être même quíils me haïront en secret díavoir rouvert cette peur dans leur tête. Ça pourrait leur arriver à eux aussi. Níimporte quand. Demain. Jíessayerai de mettre ce message dans mes yeux, en les fixant. Comme ça jíaurai la paix et surtout, je serai un être à part, presque un héros. Je serai líhomme à qui il manque quelquíun. On se tassera pour me faire une place. Enfin on dira que cíest pour me faire une place, mais en fait, ce sera pour míéviter, tellement je serai différent. Tellement on ne pourra pas faire autrement que míadmirer de loin.

*

J'en profite pour vider en douce un des deux verres de papa. Merde, il m'a vu. Non, je dirais plutôt : ìGénial, il mía vuî. Comme ça, il va réagir. Il lève mollement la main pour la fracasser sur ma figure et ça


me fait vraiment plaisir, je vais enfin retrouver mon père, mon vrai père qui cogne díabord et qui réfléchit ensuite, pas cette serpillière que je vois de dos depuis tout à líheure, affaissée, flasque. Je tends ma joue comme pour un baiser, ferme les yeux. Rien. Ses bras sont retombés tout seuls, ses yeux vides montrent quíil a déjà oublié quíil voulait míen allonger une. Il saisit le second verre et le vide d'un trait.  D'un coup, son visage s'anime un peu.
- Hé ben moi, moi, tu vois, Paul, je commencerai par les pieds...
- Tu commencerais quoi ?
- À mourir, tiens ! Je commencerai par les pieds pour garder ma lucidité jusquíau bout.
Merde, il est reparti dans ses délires. Jíen ai marre díêtre la seule personne avec la tête sur les épaules dans cette famille de dingues.
- Mais quíest-ce que tu racontes, papa, qu'est ce que tu ferais sans tes pieds ? 
Il commence vraiment à me faire flipper, c'est de pire en pire depuis que cíest arrivé.
J'essaye de le détendre un peu.
- Hein, papa, comment tu me mettrais des coups de pied au cul ?
Moi-même, jíai envie de rire de ma propre blague. Il y a des moments où il ne míen faut vraiment pas beaucoup. Mais si mon père foutait la paix à ses pieds, ça me ferait vraiment plaisir.

*

Et on la regarde à nouveau. Cíest vrai quíon líaimait. On aurait sûrement dû être plus présents, plus attentifs. Je crois que je me hais.
Papa croise ses bras sur la table. Il adorait faire ce geste là quand il était près díelle et líécoutait, buvait ses paroles. Ils pouvaient rester des heures, comme ça. Díailleurs il ont passé quinze ans en symbiose, comme ça. Mon âge. 
Diane se met à chialer à gros sanglots d'un seul coup. Je suis content quíelle craque une bonne fois, ça va lui faire du bien. Papa pose sa main sur l'épaule de ma petite súur. 
- Tu veux aller faire un tour chez une copine, ma puce ? Tu en as assez vu, c'est trop dur pour ton âge, tout ça...
Elle renifle : 
- Non, c'est pas ça...
Elle montre l'horloge 
- C'était son heure. On l'attendait, tous ensemble exactement à cette heure-ci... 
- Merde, cíest vrai...
Je vois dans les yeux de papa que líidée lui est insupportable et quíil perd pied.
- Bon, les enfants, on va líenterrer dans le jardin, comme ça on la gardera toujours près de nous.
Je me lève d'un coup
- Ça va pas, la tête, papa ? Tu sais bien que c'est pas possible, je vois d'ici grand-mère, elle ameutera tout le quartier. Elle l'adorait !
Soudain, le visage de ma frangine síillumine.
- Paul, va chez chez ton copain Rémy, tu lui expliqueras ! Et comme ça, en revenant, tu pourras me dire le nom.
Mon père explose.
- C'est ça, Paul, laisse nous tomber. Laisse la tomber. Je níai plus de fils non plus, casse toi !
Je ne líécoute pas, je suis épaté par líidée géniale de Diane, jíai déjà mon casque sur la tête et jíenfile mon blouson.


*

Je roule à fond. En bourrant bien, je peux être chez Rémy dans 10 minutes, juste pour le début des X-Files. De toute façon, maman va rentrer de son travail dans un quart díheure et va leur remonter le moral.
Cíest vrai, quoi, ce níest pas parce que notre télé est morte aujourdíhui quíon doit se laisser abattre.
Aussi vrai que je míappelle Paul, moi, rien ne míempêchera de savoir le nom du bâtard, de líenfant de salaud qui a tiré sur Mulder et Scully.



fin 1999, réécrit fin mars 2004 pour un concours

©Stéphane Méliade

Suite à une indélicatesse, ratée, mais regrettable, je dois prévenir que l'intérgraloté de mes textes, romans et nouvelles, est déposée, partagée avec grand plaisir mais protégée légalement.

TAccueil Menu complet

Poèmes Nouvelles Forum LiensyLivre d'or

Page de l'Autre



(Bientôt, des liens sur cette page vers d'autres nouvelles.)

Fond de page et images ci-dessus : Art rupestre des grottes

du Sud-Ouest des États-Unis :