L'heure du feu pluie, Nouvelles.


Ce masque voue révèlera ce qu'est L'art cycladique

" (...)c'est seulement par la liaison de ces termes entre eux que se
produit l'affirmation ou la négation" (Aristote, Catégories)


Pour Anastasia et pour Tatiana.

En remerciant très chaleureusement madame Elena Selezniova, qui a réalisé

des illustrations magnifiques pour ce texte.

-- "Tu es venue à l'heure du feu pluie..." *

Ces bougainvilliers étaient vraiment une merveille. C'est pour eux que
je venais ici. Eux et les hibiscus. Ici plus qu'ailleurs, ils épousaient
les maisons, donnaient des baisers courbes à leurs arêtes blanches.
Cela faisait plusieurs années que je n'étais pas revenu au pays du feu
pluie.
Je ne venais pas pour le temps, je ne venais pas pour l'espace. Je
venais honorer ces fleurs et rencontrer Callidora.

À mon premier pas sur le sol, je pressentis qu'elle n'arriverait pas
avant un bon moment, peut-être même seulement le lendemain. Voyager
souvent l'un vers l'autre permet de sentir facilement ces choses-là. Si
l'autre est déjà là ou presque là, la terre est comme imprégnée. Ce
n'est pas une question d'esprit mais de pieds.

Attendre n'avait pas d'importance, j'avais tout mon temps, plus le sien
: la Porte d'Apollon ne s'ouvrait qu'au coucher du soleil. Je laissai
donc la lumière vibrer lentement et m'emplis de ce scintillement lourd
qui émanait à la fois de la terre et du ciel. La Porte ne pouvait
décidément pas se trouver ailleurs qu'ici.

Je cherchai d'abord les chiens du regard. Partout où j'arrivais, je
cherchais les chiens. Ils ne changent pas. Ceux d'ici ont toujours été
maigres et ocres. Ils s'allongent sur les parapets. Ils ne regardent
pas, ils montrent ce qu'il faut regarder. La mer, le plus vaste des
êtres vivants, celui qui a le premier et le dernier mot. Je m'assis
près de l'un d'eux, couleur terre cuite, vase creux qui attendait d'être
rempli de mon attention. Je nous versai ensemble dans l'eau. Bateaux,
chiens, hommes, passaient, coulaient, émergeaient, disparaissaient et il
n'y avait quasiment rien à apercevoir. Les îles tenaient plus longtemps,
assez pour y inscrire un nom ou deux en majuscules. Pas davantage.
L'univers reposait sur des colonnes d'eau, seule matière réellement
solide.
Et, à quelques années d'intervalle, nous nous réconcilions tous, les
durables et les éphémères, les droits et les courbes, durant la nuit du
feu pluie.

Les touristes venus du nord de l'Europe commençaient déjà à manger,
j'entendais leurs assiettes se soulever puis retomber comme des
vaisseaux trop craintifs, leurs fouchettes tinter sur les verres sans
nécessité. Rien de cela ne fit réagir le chien. Ce moment avait quelque
chose de trop harmonieux, trop équilibré pour avoir besoin d'y ajouter
quelque autre nourriture. Bientôt, la faim viendrait, elle monterait de
chaque côté de la Porte, dévorante, plus vaste que le monde. Il lui
faudrait engloutir quelque chose de plus que l'univers pour la
satisfaire.

Je tournais le dos aux tables du port avec tant de conviction que j'eus
la sensation de les caler.

La Faim commença plus tôt que d'habitude. Cela laissait présager qu'elle
déborderait encore de ses limites usuelles, déjà fort étendues. Elle se
manifestait d'abord sous forme de petites lézardes bleues qui couraient
le long de la terre, puis remontaient jusqu'au long des visages. Nous
seuls les discernions. Et bien sûr, le chien, qui sauta d'un coup du
parapet, soudain animé d'un appétit absolu, comme s'il eut été le tout
premier chien du monde et que le bon ordre du cosmos eût dépendu de sa
bonne forme.
Les gens brûlaient sans s'en rendre compte, parcourus de flammèches
bleues, veines de ciel montant de la terre. La nuit du feu pluie ne
faisait que commencer.

L'arrivée de Callidora eut lieu juste avant l'aube. Elle ne frappa pas à
ma porte, elle ne m'appela pas au téléphone, mais le bleu des flammêches
se retrouva complété d'une autre ligne à la couleur plus chaude, et la
circulation des veines de ciel dans la terre s'accéléra. D'une double
nuance bleue et rouge, elles s'enhardirent à dessiner des sourires sur
les visages des hommes qui ne sentaient toujours rien.
Sous ma fenêtre, une masse d'ombre parcourue de scintillements vifs se
mit à sauter plus haut que d'habitude. Le chien cherchait à attraper
quelque chose qui était trop haut pour lui. Il résumait la face heureuse
de histoire du monde, celle qui bondit et ramène dans sa chute un os
d'infini.

- Je sais, je sais...
Callidora me tira brusquement de mes études en métaphysique canine. Elle
ne s'était pas annoncée. Je n'aurais pas voulu qu'elle le fasse, je
n'aimais pas la prévoir.
- Tu sais quoi ?
Comme bonjour, ça suffisait. Callidora saisit deux mêches de ses cheveux
et les ramena l'une vers l'autre comme une bouche sombre.
- Dans une seconde, tu vas me dire que l'univers est carnivore.
Dans la nuit, les flammêches bicolores éclairaient doucement les
chardons bleus qui poussaient ici en abondance. Nous avançâmes d'un pas
tranquille vers la porte. Oui, avril était vraiment le mois des fleurs
ici, oui on pouvait dormir ici pour pas trop cher, oui Einstein aurait
été encore plus loin dans ses travaux s'il avait connu la Porte. Le
chien nous accompagnait, une quantité phénomènale de lumière semblait se
concentrer en lui, de sa truffe à sa queue semblait courir une longue
phrase incandescente.

Lorsque nous arrivâmes à la porte, des gouttes de faim avaient déjà
commencé à pleuvoir du ciel. Cette faim là n'était pas comme l'autre,
c'était la faim des oiseaux, l'appétit de l'air pour le poids. C'était
la vie pâle des altitudes qui venait demander un peu de substance au
monde pesant.
- Tu es venue la nuit du feu pluie.
Cette fois, Callidora ne se moqua pas de moi. Elle inspira profondément
comme pour attirer tous les mots qu'il fallait souffler pour répondre à
ma phrase.

La porte du temple inachevé était grande. De jour, il était agréable de
la voir sous tous ses angles, parallépipède régulier à l'apparence
solide, gardien d'on ne savait quoi, chien de terre arquée ou au
contraire trait de pierre se lançant imprudemment vers le soleil, pierre
oublieuse de la gravité. La nuit, il en allait tout autrement. Personne
ne passait sous son arche, car personne ne savait sous quel aspect, avec
quels souvenirs il se retrouverait de l'autre côté. Encore moins
pendant la nuit du feu pluie, dont les heures de double faim lançait ses
flammêches. Étaient-elles les ponts qui faisaient que Dia** n'était plus
tout à fait une île ? Étaient-elles les barreaux éblouissants d'une
vaste cage plus étendue que la Voie Lactée ?
Personne ne le savait exactement, et Callidora et moi ne le savions pas
non plus.

Le printemps était généreux. Les flammêches de la faim jouaient avec les
plis de la robe de Callidora, faisant des révérences brillantes. Après
tout, il ne s'agissait que de ça : une promenade au printemps.
Un chardon bleu dans nos mains, nous nous plaçâmes chacun d'un côté de
la Porte.
J'avais eu l'élégance de rêgler la note de l'hôtel et de laisser mon
cadeau habituel dans le frigidaire : une bonne quantité de nourriture
pour chien. Je tenais beaucoup à ce que parmi les chiens d'ici, un en
vienne toujours à vouloir nous accompagner.
Quand le cosmos se mettait à faire mouvement, la compagnie d'un animal
n'était pas de trop pour garder le troupeau des hommes.

Callidora rit aux éclats, elle savait exactement à quoi j'étais en train
de penser.

- Et le jour où le temple tombera ?
- Nous serons tombés bien avant.
- Resteront les chiens... ce seront toujours les mêmes gardiens, revenus
dans d'autres corps aimants.
- C'est là leur différence avec les hommes.
- Il faudra plus les nourrir et moins se poser de questions. Ça
diminuera la différence.

Telles étaient nos paroles, légères et sans haute importance, petites
coutures destinées à ne pas perdre l'esprit pendant que nous assistions
à la montée des flammêches le long de la paroi invisible de la porte.
Callidora et moi nous regardions, suivions le langage de la progression
des veines sur nos visages.

- Le temple est inachevé.
- Oui, il est inachevé.

Cette fois, nous avions tenu des propos d'importance.
Comme si le temple d'Apollon avait attendu que nous le déclarions tel,
il s'agrandit sous nos yeux. Il s'agrandit d'une pierre.
Un instant, la mer sembla vouloir ruer et le reflet de la lune y prit
l'allure d'une perle prête à tomber dans des abysses plus profondes que
l'imagination aurait pu les concevoir.
Puis le chien sauta. Il sauta par dessus la Porte du temple. C'était
matériellement impossible et pourtant il le fit. Toutes les flammêches
de l'île, celles des maisons, celles des routes, celles des massifs de
fleurs, celles des hommes endormis et les nôtres mêmes, convergèrent en
lui et il bondit.
Callidora et moi étions des enfants. De tout petits enfants aux épaules
rondes qui cherchions en vain à nous protéger de la brève pluie brûlante
qui s'abbatit sur nous, puis cessa tout aussi brusquement.
Le ciel et la terre s'étaient réconciliés. Dans la conduite d'un
univers, on trouvait toujours des motifs de dispute, et il était bon que
régulièrement, ils se rencontrent face à face afin de renouveler leur
alliance.

La nouvelle pierre de la porte ne semblait ni plus ancienne ni plus
neuve que les autres. Elle avait l'air de venir de la même carrière.
Le Temple d'Apollon grandissait. Sans que personne ne s'en aperçoive, il
se complétait à chaque nuit de feu pluie. Nous ne savions pas ce qu'il
devait, ce qu'il voulait devenir.
Callidora et moi savions juste qu'il fallait deux êtres humains et un
chien pour que cela se produise. Nous nous sourîmes et le temple put
s'endormir et rêver de sa prochaine pierre.
- Mon voyage est la vie...
- ... et mes bagages sont tes yeux.
Nous savions chacun quoi dire exactement.

Avant de retourner vers le port, nous échangeâmes nos chardons bleus
comme il était d'usage, puis nous allâmes regarder ensemble les
bougainvilliers et les hibiscus du quartier vénitien de Naxos.
Aucune nuit ne les éteignait.


Porte d'Apollon, île de Naxos, printemps 97/ 04-11-2002


* "tu es venue la nuit du feu pluie" : traduction du premier vers de
"Ospou Xanaghenitika", chanson interprétée parAngélique Ionatos, mise en
musique par Mikis Théodorakis, et écrite par Dimitra Manda.
** "Dia" : ancien nom de l'île de Naxos.


Apollon vous mènera vers une iinitiation à la philosophie grecque

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