L'heure du feu pluie, nouvelles

-- J'habite une maison longue de trois quarts d'heure --


Quand je regarde le peuple des autres bateaux tout autour de moi, je
suis toujours un peu troublé à l'idée que c'est par moi que tout a
commencé.
En sortant de ma cabine sur le pont, je suis toujours tenté de me
cacher. Instinctivement, je regarde à gauche, puis à droite, comme pour
traverser une route dangereuse.
Qu'est-ce qui pourrait bien me renverser ? Le temps ? Peut-être. Il
n'est plus le même que sur terre, ici. Quelques esprits d'avant-garde
songent déjà à abandonner les divisions traditionnelles du temps.
C'est comme les syllabes : les plus jeunes des enfants de la Flotte
commencent à parler différemment, selon un autre rythme. Un accent est
en train de naître, fluide et saccadé à la fois, un verbe bercé par le
sol mouvant de notre nouveau monde.

Pour sortir, je slalome entre les douches en kit et les canapés en cuir
qui s'entassent jusque dans les couloirs. Les objets et les meubles
deviennent toujours plus nombreux à bord, encombrent toujours plus
chaque centimètre carré d'espace disponible, pendant que les terres se
vident mois après mois. Il faudra qu'un jour, notre organisation
rattrappe notre évolution.
Et encore, j'ai de la chance d'être matinal : l'école n'a pas commencé.
Les enfants n'ont pas commencé à tout envahir. Quand ce sera le cas, il
ne sera plus question de méditer, ils seront partout, courront autour
des grands sans la moindre gêne. Nous faisons partie du paysage, comme
les marroniers dans les cours d'avant des écoles sans mer, nous leurs
ressemblons, nous sommes juste un peu plus lents parce que nous sommes
nés à terre. 

Je m'appuie pour regarder la mer et il me semble poser mes bras à même
les vagues.  La haie toujours plus serrée des bateaux m'effraie parfois.
Surtout depuis que j'ai aperçu la semaine dernière, mon premier
bateau-cimetière.
C'est normal, les choses avancent. On veut rester en mer jusque dans la
mort. On veut continuer d'être saisi par ce balancement qui a pris
possession de tout.

Ce matin, je constate une fois de plus que personne ne me regarde, que
personne n'est au courant de qui je suis. C'est mieux ainsi. Je mets mon
léger pincement au coeur sur le compte de l'air du large un peu trop
frais ou de la mer un peu trop forte. Rien à voir avec la déception, je
ne suis pas comme ça. Après tout, je n'aimerais pas qu'on me
reconnaisse, qu'on sache ce que j'ai fait. De toute façon, ça n'arrive
jamais.
Je traverse toujours  le pont un peu lentement en exposant bien mon
visage au soleil au cas où un des habitants de la Flotte se souvienne
que j'ai été le tout premier d'entre eux. Il faut bien que je pense à
toute éventualité.

Après tout, si je n'avais pas eu cette idée folle, il y a 10 ans, aucun
de ces gens ne serait là. Notre flotte se s'étendrait pas jusqu'au
milieu de l'Atlantique où elle rejoint celle des pays du continent
américain.
C'est tout bête : un jour que j'étais sur le bateau, alors qu'il
regagnait le continent, je n'ai plus eu envie de retoucher le sol. Tout
m'est apparu à la fois froid et glissant, anonyme et vaguement menaçant,
comme un serpent de terre. Je me suis dit que ma vie était là pour
toujours, ma vie de trajet. Ma vie à regarder les terres s'approcher
puis s'éloigner, ma vie à comparer les couleurs de l'eau selon sa
profondeur et sa température. Ma vie à devenir mer.

J'ai refusé de débarquer. Après une discussion animée, le capitaine du
bateau a appelé la police. Et contre toute attente, l'incroyable s'est
produit. Plutôt que de m'arrêter et me ramener de force sur le
continent, les trois policiers ont eu les yeux brillants et leur visage
s'est métamorphosé en quelques secondes. Ils se sont assis sur les
fauteuils du pont et j'ai su que désormais nous étions quatre. Dès la
deuxième semaine, nous étions quelques dizaines et le patron du bateau,
pragmatique a décidé de s'adapter. Après lui, díautres ont suivi, au fur
et mesure que les yeux de plus en plus de gens se mettaient à briller.

Ce n'est que bien après que les premiers meubles ont fait leur
apparition et que les bateaux se sont agrandis et transformés pour
devenir habitables par tous les temps.

Quand nous partons de Port-Navalo, nous ne faisons même plus attention
aux carcasses de voitures abandonnées sur le port. Les gens ne les ont
pas détruites. Ils ont simplement embarqué. Je suppose que nous avons
voulu signifier par là que nous n'oublions pas d'où nous venons, qu'il
ne s'agit pas de détruire quoi que ce soit. Nous sommes la marée qui
recouvre doucement líancien monde et qui, un jour prochain, líemmènera
doucement tout entier avec elle. 

Nous faisons exactement les mêmes trajets que ceux qui prenaient le
bateau avant nous. Et pour cause, nous étions ces gens. Nous empruntons
exactement les mêmes tracés, suivons les mêmes courants, sauf que nous
ne débarquons plus.
Nous avons transféré toutes nos activités à bord et notre vie est un
trajet.
Nous raillions parfois gentiment ceux qui restent encore à terre, nous
les appelons les Lourds et nous nommons leurs mariages les Noces
Immobiles.

J'habite une maison longue de trois quarts d'heure. Longue du temps
qu'il faut pour joindre Port-Navalo à l'île d'Houat. Elle n'est pas la
seule maison de la Flotte et je ne suis pas seul homme à y habiter. Mais
c'est moi qui ai construit la toute première d'entre elles avec mon seul
désir. Je l'ai construite avec une maison qui existait déjà et qu'il
suffisait simplement d'habiter.
J'ai un bon emploi, je fais la météo pour toute notre partie de la
flotte. C'est facile pour moi : j'ai passé de longues années auparavant
à guetter le moindre changement de la lumière, j'ai intégré le plus
petit souffle de vent comme s'il faisait partie de mon propre corps. Je
sais combien pèse le ciel et je sais lire dans la ride la plus ténue de
l'eau comme si elle me racontait toute l'histoire des jours suivants. Je
ne me trompe pas dans mes prédicitions. Enfin, pas plus que ne se
trompaient les Lourds.

En somme, je n'ai fait que poser le pas suivant, rien de plus. 

Dans quarante-cinq minutes, nous approcherons l'île d'Houat. Non pas que
les destinations aient tant d'importance, elles comptent de moins en
moins dans notre esprit. Mais nous avons encore besoin de ce genre de
repères, díétablir et maintenir un lien avec notre ancienne vie, celle
de nos pères et celle de nos ancètres : nous mêmes.
Même si maintenant, la Flotte s'étend à perte de vue sur tout
l'Atlantique, nous savons quíil nous reste un continent à découvrir :
líêtre humain. Et peut-être est-ce pour ce voyage là que nous nous
embarquons toujours plus nombreux.  

J'entends les enfants arriver, l'école va ouvrir dans peu de temps. Je
suis heureux de les voir. Ils apprennent d'autres choses que nous, que
la mer est ronde, que tout corps plongé dans un liquide ne survit pas
longtemps si l'eau est froide, que les arêtes des grands poissons font
d'excellents crayons qui salent et délavent des dessins. Souvent, je
prête l'oreille aux leçons, pour apprendre moi aussi.

J'ai choisi de rester pour le moment près des côtes parce que des choses
me rattachent encore à la terre, des souvenirs, des tiroirs intimes que
je n'ai pas refermés tout à fait. Sur la côte, je crois encore
apercevoir ma silhouette qui m'attend. Mais sous l'ombre pleine de ma
forme, je discerne des arêtes lumineuses, tout un nouveau corps qui se
constitue, plus léger, plus rapide, au travers duquel on peut regarder
et qui me dit que j'appartiens à la Flotte.

J'habite une maison longue de trois quarts d'heure, mais un jour,
peut-être, j'habiterai une maison longue de plusieurs jours ou de
plusieurs semaines. Elle ne reliera plus des continents lointains mais
sera bordée par eux et je regarderai à peine la terre lorsque nous
l'approcherons, plus pressé de découvrir comment sont faites les vagues
de ce pays.

Et je me demande quand même si, parmi tous les passagers de tous les
bateaux díici aux côtes américaines, quelquíun finira par me reconnaître
comme le premier d'entre tous. 
Mais ce níest bien sûr quíune simple curiosité.

            19-01-2003

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