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l'heure du feu pluie , nouvelles


--Totem City--









Une entaille sur un totem.
Je me sens presque gêné devant la pâleur de sa face interne, vulnérable. Il me semble regarder à l'intérieur de la terre. Dans ce gouffre minuscule creusé à même la cité, toute une vie pourrait síengloutir.
Je ne dois pas traîner, jíai une longue journée de travail qui m'attend.
Je traverse la place pour me rassurer, míétale sur son étendue. Tout est large et visible. Rien de moi ne síéchappe. Les choses sont à la fois vastes et contenues, je peux affronter à nouveau líapparition.
Le totem est lui même une entaille sombre dans la ville., sourire de bois dans un visage de pierre. Son corps est couché.
Jíai arrêté de marcher, je me sens loin du magasin. Dans un quart díheure, je dois líouvrir.



*

Une minute. Une femme me regarde depuis le banc díà-côté. Elle va venir me demander un franc, une cigarette. Non, elle me fixe, simplement. Son regard míenfonce dans le banc,. míy incorpore, atome de pierre sous une couche díhomme assis.
Son regard me transmet la perception étrangement physique quíelle et mo bougeons, en contemplant les passants, immobiles.
Je devrais être líun díeux. Ce matin, nous devons disposer les jouets dans la vitrine. Jíaime particulièrement quand on nous complimente sur la disposition des boîtes, des poupées et des peluches. Pour moi, une vitrine níest pas quíune simple vitrine, mais une entrée transparente.
Deux minutes. Aimanté, englué dans les arêtes du totem, je n'arrive pas à me lever et continuer mon chemin. Mais ça va vite passer. Le travail míattend. Oriane va arriver en même temps que moi. Il faut que je décide si je met en place ou pas un rayon sur un thème pour Noël, que je reçoive le type de l'URSAFF, puis le représentant Mattel, que...
... *



Les mammouths couraient étonnamment vite pour leur taille. Ils fuyaient devant le feu allumé par les chasseurs, leur front dur couchait plus d'arbres que les flammes. Le vacarme de leurs pas rugissait en Zélia et moi comme des centaines de tambours dans nos ventres. Les mammouth et nous ôtions comme de grands rondins flottant sur un fleuve. Tout le clan avait fui devant la charge, sauf nous. C'était trop fascinant, le feu, le bruit, le reflet de la lumière sur les longs poils, l'odeur... Cíétait terrifiant, mais aussi très doux.
"Se cacher de ce qui nous fait peur est une erreur". Quand j'avais prononcé ces mots devant la Grande Roue de feu du village, une nuit, les pupilles du sorcier s'étaient réduites à deux fentes. Puis il avait fait mise d'aller s'isoler pour préparer une poudre à paupières qui me calmerait. Alors, j'ai éternué et grogné, puis une étoile amie a clignoté juste en même temps et le sorcier s'est sauvé en courant.

*

Dix minutes. Je suis toujours planté là, à regarder le totem. Il n'a rien de spécial, pourtant. Même pas de visage, rien qu'un ovale nu, comme les très anciennes statues des Cyclades.



Je devrais être en train díouvrir le magasin. Je ne sais pas pourquoi, je réprime un fou-rire en y pensant.
La femme assise sur le trottoir continue de me regarder. Elle joue à un jeu étrange avec un élastique entre ses doigts, comme s'il était doué d'une vie propre et obéissait à ses moindres désirs. Son expression est à la fois joueuse et grave, comme si à chaque mouvement de sa main, elle perdait et gagnait quelque chose de très important.
Le totem est fait en bois très sombre, presque noir. Posé sur un troisième banc. C'est une petite statue, mais le mot "totem" s'est imposé en moi. Sa forme est parfaite, très élégante, lisse sauf une légère entaille, très pâle, au niveau de son front. Lorsque la femme le regarde, puis me regarde, jíai líimpression quíelle me transmet líâme du totem.
Je me dis vaguement qu'il ferait un très beau jouet dans ma vitrine. Que les gens seraient presque obligés de síarrêter devant le magasin et ne pourraient pas díempêcher díentrer. Puis je suis pris d'une honte étrange à cette pensée. La femme sur le trottoir ouvre la bouche. Elle a immobilisé l'élastique. Pourtant, le totem a líair díapprécier mon idée, je sens quíil a besoin díêtre vu, besoin de partager sa pulsation obscure puis de míouvrir le pays clair tracé



dans son front.
La main et líélastique suspendus me font peur.
Je suis saisi d'une terreur sans nom. Je veux que cet élastique se remette à bouger dans sa main, sinon je vais mourir à la seconde même.
*

Zélia et moi ne bougions toujours pas. C'est comme ça que nous nous étions rencontrés, durant un orage. Tout le clan s'était réfugié dans la caverne. Je les imaginais tous, en train de peindre des bisons ocre sur les parois pour penser à autre chose.
La première chose que j'ai vue de Zélia, c'est son visage éblouissant. Nous étions chacun d'un côté de l'éclair. Elle venait des hauts-plateaux et s'était perdue trois soleils auparavant à cause du brouillard. Elle arborait une étrange expression de tendresse fière, comme si elle connaissait à la fois les arêtes des rochers qui coupent le corps et les fleurs les plus caressantes de la prairie. Zélia était un rêve très doux qui marchait très droit. Son visage intense et attentif parlait sans mots.
Les chasseurs n'avaient pas su contrôler leur feu et maintenant, il les cherchait pour les dévorés. Le feu



de la terre avait appelé celui du ciel. Silencieux, Zélia et moi prenions part sans bouger à la course des mammouths et au crépitement des éclairs, nous nous sentions bien plus proches des éléments, de cette chair folle, de ce feu délivré, que des grappes d'hommes pâles qui se serraient dans la caverne en frissonnant.
*

Vingt minutes. Le regard de la femme assise me soude peu à peu au totem. J'ai oublié la ville autour, le vent gris, les manteaux qui flottent autour des marcheurs, plus vivants qu'eux. Je ne me demande même pas ce que vient faire un totem sur un banc de la plus grande place de la ville.
Oriane a du ouvrir le magasin sans moi. Un groupe de gens pressés se dirige vers le cinéma tout proche. La femme assise et moi les regardons sans bouger. Leurs visages se reflètent une fraction de seconde sur le totem lisse, un par un. Puis, l'ovale noir le recrache et en avale un autre, le temps d'un clignement d'yeux.
La femme me sourit enfin. L'élastique s'est remis à bouger dans sa main agile. Elle marche vers moi.



Oriane saura reprendre le magasin, elle a toutes les qualités pour ça. Elle me cherchera un moment, mais pas très longtemps.

*

Líorage síétait calme, mais les chasseurs ne ressortaient pas de la caverne. Peut-être allaient t-ils décider de ne plus jamais en ressortir. Cela arrangerait bien le sorcier, síil pouvait avoir tout le c lan sous la main dans cet espace restreint. De quoi leur inculquer de nouvelles peurs.
Zélia tentait de míapprendre les choses étranges quíelle savait. Elle me disait que plusieurs éléments du monde que je croyais immobiles ne líétaient pas. Par exemple, le temps était élastique, se distendait, puis revenait vers sa première forme, et cíest comme ça quíil respirait. Un jour, au moment où je saurais regarder, elle me montrerait et rajeunirait devant mes yeux. Alors, il faudrait que je pose ma paume sur son front pour quíelle glisse bien sur le temps comme il fallait et reste entière. En réussissant cela, nous serions liés pour toujours et aucun sorcier stupide ne pourrait jamais rien contre nous. Un nouveau monde pourrait naître, un monde sans eux.



Les mammouths étaient partis. Ils nous auraient traversés sans même síen rendre compte. Zélia et moi étions les seuls à trouver de la grâce à ces âmes massives. qui avançaient quoi quíil leur en coûte.

*

Mon visage se superpose à l'ovale du totem. Et l'ovale noir ne me recrache pas. Je jurerait que líentaille me sourit aussi. La femme-élastique s'assied à côté de moi. Nous regardons ensemble les gens courir devant le feu gris qui dévore la ville. Elle pose son pouce sur l'entaille du totem. Son ongle épouse exactement la forme du sourire gravé dans le bois.
Un éclair ouvre le ciel de la ville.
Alors doucement, sur le totem où le reflet de mon visage est resté, líentaille síélargit et raconte pour que je me souvienne de tout.



Début 2001



©Stéphane Méliade

Suite à une indélicatesse, ratée, mais regrettable, je dois prévenir que l'intérgraloté de mes textes, romans et nouvelles, est déposée, partagée avec grand plaisir mais protégée légalement.

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