L'heure du feu pluie, nouvelles

En hommage très décalé au film Thelma et Louise.

-- Thelma et Thelma --



- Maman, j'ai faim ! J'ai faim, moi, toi, nous avons faim, toi aussi
puisque moi j'ai. Maman moi.

Enfin, ça doit donner à peu près ça. Thelma s'exprimait plus
pour la musique que pour les paroles, à mon avis.
Nous avons dépassé la ville sans exagérer. Pas d'accélération.
Je t'enlève tranquillement. Regardez bien les ailes de ma
voiture. Pas un scratch, impeccable, non ?
Et vous trouvez ça normal ?
Bigger than life. Ce n'est pas une vraie voiture, pas possible
autrement.
Moi, j'ai bien des traces. Alors ?
La mer n'est pas loin. Elle les creusera.

- Maman, maman, tu fais chier !

Quoi ? Non mais je fais tous ces kilomètres pour entendre ça ?
Déjà tout à l'heure, le corps froid de l'autre pomme et je le touchais
et le retouchais pour voir si ça changeait de je ne sais pas quoi,
odeur,
couleur, forme, température, valeur sur le marché boursier, au choix.
Non. A plus. Calme plat sur la planète Bite. Maman contente.
Pas toi ?

- Mais QUI t'a élevée ?
Oh bon, pas la peine de me répondre, je suis au courant.
Mais qu'est-ce qui lui arrive ? On dirait qu'elle devient translucide.
Non,
impossible. Pourtant, j'ai cru distinguer le siège arrière à travers
elle.

- J'aime bien le ciel ici, maman !

Sursaut.
La voix, ça va, par contre, tout y est.

Et puis le ciel, le ciel, t'as intérêt à l'aimer ma grande. Pendant un
moment
on n'aura que lui. Et encore, c'est plutôt lui qui nous aura.
Merde, une moto.
Les flics. Il va me demander de me ranger.
Je le regarde furtivement. Éclair d'incompréhension mutuelle sur la
visière du casque.
J'ai des aiguilles glacées dans le ventre. Il passe. Pas de signe du
bras.
Juste une patrouille où je ne sais quoi. Fuck you, chef.

La mer ! C'est moi qui l'ai vue la première.

- Maman, c'est dommage !

Thelma, ma chérie, je ne sais pas si on parle de la même chose.

- Quoi qui est dommage ?
- C'est dommage comme j'ai trop faim !

THELMA !
Mais qu'est-ce qui se passe ? Je te vois et je ne te vois pas.
Tu es là ?

- Thelma ?
- Maman !
- Thelma ?
- Mam... !
- Thelma ?
- M.... !
- ... ?
- ... !

"Monsieur l'inspecteur, il paraît que je n'ai pas une bouche à pipe et
ça a été un sujet d'irritation pour plusieurs de mes princes
charmants chez lesquels cela semble être un critère d'élévation
d'âme. Il doit y avoir deux mondes, deux peuples de femmes sur
cette terre, les avec et les sans, ne croyez vous pas ?"

Ça, c'est envoyé. Quand je pense que par respect pour ma concentration,
j'ai
dû écraser un lapin afin de finir ma phrase mentale sans ralentir.

- À qui vous parlez ? Madame ? Répondez-moi, à qui vous
parlez sur le siège arrière ? Il n'y a personne ! MADAME !

Je me souviens vaguement de... mais de quoi ? Je regarde vers le siège
arrière. Non, je ne vois pas. Rouler, rouler, c'est tout ce que j'ai à
faire
d'intelligent.
Th... ?
Ah non, je suis toute seule.
Ah non, je suis à l'arrêt.
Ah, non, j'ai un motard de la police en face de moi.


- Madame, vous pouvez ouvrir votre coffre ?
Ah non, pas tout à fait toute seule.
Je l'avais oublié celui-là. Je pense que même douze heures
après la mort, on doit encore distinguer de manière scientifique
sur ses traits que ce n'est pas une grosse perte pour l'humanité.

Thelma, tu fais chier. Tu crois que c'est pratique d'accoucher en
prison ?
Ne t'en fais pas. Maman est là.

14-05-2002



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