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l'heure du feu pluie , nouvellles

Librement inspiré du théma pirate du Krabe Borgne sur la liste-atelier Lignes de Vie.



Le thème proposé :

> Un graffiti bien visible dans le quartier : Lebrun = con
> Que va faire Lebrun, le nouveau ?

Le texte :



-- Le sixième âge --


- Foutez moi la paix avec ce truc. Enlevez ça de ma vue !
- Monsieur Lebrun, moi, je vais vous regretter... vous me croyez, hein
? Il faut les comprendre aussi, à la direction, c'est la troisième fois
en quinze jours qu'il y a une vitre cassée...
-... À cause de moi, je sais.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire...mais regardez ces énormes
graffitis "Lebrun= con" dans l'entrée, vous croyez que ça fait bien,
pour l'établissement?, Allez, soyez raisonnable, quoi.
Le vieil homme haussa les épaules et refusa de nouveau le fauteuil
roulant avancé une nouvelle fois par l'infirmière.
- Je peux encore tenir debout ! Je ne dis pas que je courrais un
marathon, mais marcher, ça, oui, je peux.
L'infirmière émit un gloussement complice.
- Pour sûr que vous pouvez ! Je me souviendrai toujours de votre cent
vingt-septième anniversaire, vous les avez tous semés, laissés sur
place...
Elle soupira en poussant songeusement la fauteuil roulant vite, avec le
même soin que si monsieur Lebrun avait pris place dedans.
- Quel dommage que les gens vous rejettent et vous obligent à changer
de maison de retraite tous les trois mois...
Le vent apporta le grondement décroissant des manifestants dans la rue
voisine. Ils se calmaient. Mais chacun savait qu'ils reviendraient à la
charge. Tous jeunes, tous lisses, la lueur lueur dégénérée de leur yeux
composant un contraste intéressant avec leurs visages civilisés.
Monsieur Lebrun contempla les murs qui s'écaillaient depuis de longues
années.
- Eux aussi tiennent bon... le sixième âge, ce n'est pas drôle ma
petite fille. Si vous croyez que c'est une partie de plaisir d'enterrer
ses petits enfants...
- Oui, mais il y a des compensations, l'interrompit brusquement
l'infirmière avec une fausse gaieté. Vous êtes une célébrité, personne
au monde n'avait jamais atteint votre âge...
Monsieur Lebrun fit claquer sa langue et pencha la tête comme un
voleur.
- Amenez-moi plutôt un petit porto... et dans un vrai verre, hein, pas
dans vos dés à coudre pour gâteaux... allez, vous pouvez bien faire
ça...
Un bruit de moteur étouffa dans l'oeuf l'élan dyonisiaque du plus vieil
homme du monde.
- Allez, monsieur Lebrun, la voiture est là... il est l'heure. J'espère
que vous vous plairez dans votre nouvel établissement. Je penserai à
vous...
- Grmbl...

La voiture se mit à rouler en fendant la foule. Quelques-uns des
manifestants abbatirent leur poing sur le capot avant de s'écarter.
Monsieur Lebrun leva le pouce dans leur direction.
Ils avaient bien travaillé. Les graffiti dans le hall d'entrée, c'était
son idée, mais ils l'avaient appliqué avec art et zéle, maculant tout ce
qui pouvait être maculé. Il refoula l'émotion qui commençait à monter.
Après tout, il les payait, et il les payait bien, grâce à la somme
confortable d'argent qui lui restait encore. C'est ce qu'il avait fait
toute sa vie : exploiter ses employé, commander à l'univers, abuser les
gogos et acheter les gens. Les héros, les bienfaiteurs de l'humanité,
les gentils, ils étaient tous tombés comme des mouches depuis
longtemps. Mais lui était toujours debout, protégé par une croûte de
mépris, navire de cynisme qui semblait l'avoir désamarré du temps.
Dès le mois prochain, quand son arrière-petit fils serait parti en
pré-retraite, il lui demanderai de recruter encore de nouvelles troupes.
Son armée ennemie, sa jeunesse assoifée, ses petits soldats de plume.

Ce groupe d'intermittents du spectacle lui plaisait vraiment bien. Ils
faisaient exactement ce qu'il fallait. Grâce à eux, à leurs
vociférations, à leur graffiti, Monsieur Lebrun devait déménager tous
les trois mois, était considéré par tous comme dangereux, empêcheur de
vieillir en rond. Une vraie nuisance. Au lieu de croupir dans la même
auberge grise pendant quarante ans, entre le thé, les petits gâteaux et
les enterrements, il roulait à travers la ville comme une star de
cinéma, comme un voleur de légende.
Avant de s'accorder une petite sieste sur le siège arrière, il eut la
fugitive pensée de faire écrire sur les murs la fois suivante : "lebrun
= vieux con". C'était mieux, plus parlant, plus insultant, plus précis.
Plus jubilatoire.

Monsieur Lebrun n'en avait pas fini, avec ce citron juteux qu'était
l'humanité, si prompte à se faire presser et acheter par le plus
offrant. Tout ne faisait que commencer.
Le sixième âge, c'était vraiment le plus bel âge de la vie.


27-02-2004

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