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l'heure du feu pluie , nouvelles

--Sam Salamandre--


Nouvelle séléctionnée en 1999 par le comité prose d'
Ecrits-Vains?


J'ai une nouvelle main qui pousse, j'en suis sûre. Je ne sais pas trop où la mettre. Peut-être, quand je serai sortie du placard, je trouverai. En attendant, je dois la laisser flotter dans l'air. Elle saura où aller. Pour l'instant, ma troisième n'est pas finie, elle a juste des commencements de doigts.
Je suis bien J'ai la sensation qu'à chaque seconde, quelque chose me frôle. Je suis habillée de toutes les robes du placard à la fois, de toutes les robes du monde si je veux. Je níai quíà choisir.
Maman m'appelle :
- Samantha ! Sam ! Tu es là ? On te cherche partout ! Si tu es là, réponds-nous, je t'en prie ! Saaaam !
Quand la voix de maman se casse sur la fin de mon prénom, j'ai envie de sortir tout de suite. Mais c'est Salamandre que je m'appelle, pas Samantha. Je níai pas un nom normal, parce que je ne suis pas normale. Même la psychologue, elle ne m'a pas trouvé dans ses livres.
Je préfèrerais que maman demande :
- Sam ? Où est-ce que tu n'es pas ?
Je crierais bien fort :
- Je ne suis pas dans le placard !
- D'accord, ma chérie, je vais continuer à te détrouver!
Avec maman, depuis toujours, on joue aux contraires. Mais ce soir, elle a dû oublier le jeu, je l'entends s'inquiéter et je serre les poings de toutes mes forces, je me fais aussi petite et dure qu'un caillou pour quíelle ne me sente pas.
Papa hurle :
- Sam, ma salamandre ! Réponds-moi !
Un silence. Deux silences plutôt, le sien plus celui de maman. Ils ne partagent plus le même depuis longtemps
- Elle a dû sortir dans la rue. Elle est capable de tout.
- Il faut appeler la police !

*

Aujourd'hui, je me suis évadée vers dedans.



J'ai planté une écharde dans ma robe. Comme ça, je peux tout faire, ma robe aura mal à ma place. C'est pour ça que je suis une salamandre, je sais faire ce genre de choses.
Je devine d'ici la bouche de maman qui bouge sans former de mots précis. Mais non, il ne faut pas me chercher où je ne suis pas. Je me suis sauvée vers l'intérieur.
J'espère que maman ne va pas faire venir la psychologue dans la maison. Elle saurait peut-être me trouver, en prenant des notes sur son carnet.
Je m'amuse à essayer de planter une deuxième écharde dans la première, sur ma robe. Je me demande si elle souffrira. Jíaimerais pouvoir annoncer que je níai plus plus mal. Peut-être quíenfin, on ne me poserait plus de questions sur comment je me sens et pourquoi je fais ci et pourquoi je fais ça.

*

Je ne dois pas penser à maman qui me cherche.
Aujourd'hui, elle m'a demandé
- Tu as bien défait bien tes devoirs ?
Quand on se parle comme ça, on se comprend parfaitement, toutes les deux.



Je les ai tous défaits, du dernier au premier, mes devoirs. Si j'avais pu en inventer d'autres, j'aurais continué encore longtemps. Parfois, j'invente des réponses et je dois trouver les questions.
Les jours où je ne peux pas aller à l'école, je m'amuse à être toute la classe à la fois et à la fin, je suis aussi maman qui entre dans la classe et qui vient me chercher. Je me serre dans mes bras, c'est très doux, mais je n'arrive plus à compter combien je suis. Une chose que jíadore faire est díouvrir à la dernière page un de mes cahiers remplis. Je pose alors l'effaceur díencre sur la dernière lettre, puis l'avant-dernière, et ainsi de suite, page par page jusqu'à la toute première lettre. À la fin, il n'y a plus que du blanc et je me sens toute neuve.

*
.
La semaine dernière, la psychologue m'a demandé :
- Samantha, est-ce que tu sais exactement ce que veut dire ìimaginaire" ?
Je ne lui ai pas répondu. Pendant une seconde, elle a eu l'air d'un bébé que je protégeais avec les yeux. Elle avait peur. Je pense qu'elle n'en est pas si sûre, que je suis folle.
Papa dit "tu es ma petite salamandre, tu traverses tout, le feu, le temps, les nuages, hop ! ". Pendant qu'il me raconte ça, il me fait tourner haut dans ses bras, à toucher le plafond, et j'entends certains mots plus forts que d'autres, les mots tournent, ça fait comme une chanson et ma tête passe à travers le plafond.

*

La nuit, papa et maman dorment avec le téléphone portable posé sur la table de nuit, peut être même entre eux deux, dans le lit, comme un enfant tout plat qui dormirait avec eux.
Ils ne se parlent plus vraiment. Ils n'y arrivent plus, je ne sais pas trop pourquoi. Ils s'endorment en se tournant le dos, je les ai vus une fois et maman gardait ses yeux ouverts, longtemps. Je regardais par la serrure et j'ai soufflé à travers le trou pour essayer de les retourner doucement l'un vers l'autre.
Peut-être que maman joue aussi aux contraires avec papa et qu'elle est en train de lui dire qu'elle l'aime avec son dos. Il ne faut pas que je pense à ça. Je serre le ventre pour retenir quelque chose que je n'ai jamais senti, une espèce de larme chaude.



Ils doivent attendre le coup de téléphone de la police. S'ils ont des chiens, je suis foutue. J'aurais du me mettre du poivre partout pour brouiller les pistes. D'un autre coté, si j'éternuais, je serais tout de suite repérée. Pas facile de choisir.

*
.
Je m'amuse à faire des taches imaginaires dans le noir. Je vais me raconter n'importe quoi, comme je faisais avec la psychologue, la semaine dernière.
- Et tu sais pourquoi tu aimes te balancer comme ça, Samantha ?
Elle ouvrait des yeux curieux et immenses, comme si elle voulait me lire toute entière d'un coup.
- J'ai juste envie, madame, je me sens bien comme ça, c'est tout.
En fait, je me balançais pour faire bouger les taches, puisquíelle míavait demandé de lui expliquer ce que je voyais dedans. Ce n'était pas moi qui allais d'avant en arrière, d'arrière en avant, mais elles. Elles qui vivaient et nous lisaient et moi, je restais sans bouger, enroulée tout autour de la tache.
- Bon, tu míexpliqueras quand tu en auras envie... maintenant, dis-moi à quoi ressemble cette tache, à ton avis, Samantha ?
- À vous, madame.
J'ai tout de suite compris que jíavais fait une gaffe. Mais j'ai dit ce qui me passait par la tête, c'est tout. Elle est devenue rouge, avec des tout petits yeux. Je crois qu'elle n'avait plus très envie de me lire. Elle a collé un sourire sur son visage, un peu de travers. Si je lui redisais une bêtise, à tous les coups il allait tomber. Mais je savais ce qu'elle voulait entendre, alors je me suis bien rattrapée.
- C'est papa et maman qui se tournent le dos dans le lit.
Elle mía envoyé un grand sourire. Visiblement, j'avais bon.
Je líai vue noter quelques mots dans son carnet.
- Et cette autre tache ?
- C'est une salamandre, c'est moi. Elle est toute noire parce que c'est une salamandre qui traverse les feux allumés la nuit. Est-ce que je peux aller défaire pipi, madame ?
À travers la porte, j'ai entendu la dame expliquer à maman que ce n'était rien, que dans quelques années, je ne penserai plus à tout ça.
Moi, les années, je ne connais pas, déjà quelques heures, c'est long.



*

Je sens que díici quelques minutes, on va se serrer longtemps tous les trois, très longtemps. Et on restera bien calées comme ça, l'une contre l'autre. Maman va sûrement prendre le téléphone dans sa poche et appeler papa dans le lit pour qu'il vienne nous rejoindre. On formera une belle tache et si elle passe par là, la psychologue nous lira et me expliquera :
- C'est ton papa, ta maman et toi en train de vous embrasser, parce que vous êtes heureux de vous êtes retrouvés. J'ai bon, Samantha ?
- Oui, madame, cíest bien. Au fait, vous savez que j'ai essayé toutes les robes du placard ? Pendant tout le temps où jíétais dedans, je me suis dit quíaucune ne vous irait. Ce sont des robes dans lesquelles il faut se balancer et vous, vous ne bougez jamais.
Le temps qu'elle cherche à comprendre ce que j'ai voulu dire et remplir trois cahiers rien qu'avec des points d'interrogations, je serai tranquille pendant un bon moment.

*



Maintenant, jíai très envie que maman vienne vite jouer aux contraires tout près de moi. Peux être pas à líinstant, mais dans deux ou trois secondes. Ma troisième main est entière et jíai essayé toutes les robes que je pouvais.
Jíenlève líécharde du tissu, je níai plus envie díavoir mal, ni que personne níait mal. Jíespère que la robe ne míen veut pas.
- Sam, je sais que tu n'es pas là ! Ne me dis rien !
Maman mía trouvée. J'ouvre la porte toute grande, je manque de la casser, et je lui saute dans les bras en les ouvrant encore plus grands que la porte.
- Tu as tout faux, maman, j'étais bien ici ! tu mías détrouvée !  



Automne 1999, réécrite en 2001 puis fin 2002



©Stéphane Méliade

Suite à une indélicatesse, ratée, mais regrettable, je dois prévenir que l'intérgraloté de mes textes, romans et nouvelles, est déposée, partagée avec grand plaisir mais protégée légalement.

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