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l'heure du feu pluie , nouvellles

Nouvelle écrite pour deux thèmes différents, proposés par les listes Pages Libres et Lignes de vie.

Le premier thème : la mer

Le second thème : "recadrage"

Ce texte réunit les deux thèmes.

*********

-- Le profil de la mer --


Cette fois, j'avais envie de rester plus longtemps que d'habitude.

Je traçai un quatrième trait dans le sable, le plus lentement possible.
Les trois précédents traits étaient partis depuis longtemps, bien sûr,
mais je les voyais encore. J'étais en train de tracer le troisième côté
d'un carré parfait et je savais que je ne commettais aucune erreur. Les
angles étaient parfaits, les côtés égaux.
Je voulais qu'il soit de la dimension exacte des mains de maman.
Le vent était doux, le temps étonnament beau. La plus belle journée
depuis le début. Je serrai le poing.

Quatre ans, huit ans, douze ans, seize ans. C'était presque une
chanson.

*

- Maman, c'est quoi dans ton tiroir ?
Elle avait ces mains régulières, longues, vivantes qu'on prête aux
pianistes. J'aimais et déstestais en même temps le geste qu'elle avait
pour toucher le tiroir. Tendre. Défensif. En contraste absolu avec les
ciseaux qu'elle tenait dans son autre main.
Tout petit, je croyais que c'était papa, dans le tiroir, qu'elle
l'avait caché là pour une raison obscure de grand et qu'il allait
ressortir un jour.
- Des photos, mon chéri, tu es trop petit pour comprendre...
- Beaucoup de photos ?
- Beaucoup, oui.
Je changeai de sujet et posai l'autre question saugrenue. Elle serait
obligée d'y répondre pour me détourner du premier sujet.
- Où est-ce que je suis né ?
- Tu le sais, tu es né dans les vagues...
Je regrettai tout de suite. Elle avait fait onduler ses mains en disant
cela, pour me faire rire, mais son visage, lui , avait cessé de bouger.
Elle regarda ses ciseaux et me demanda très doucement de la laisser
seule.

*

Est-ce que je devais dessiner quelque chose dans le carré enfin achevé
, au centre par exemple?
Oui lui donner un nom ? Le carré de maman.
Je laissai le vent décider et il décida qu'il n'y avait rien à
rajouter.
Un bateau se profila à l'horizon. Impossible de savoir s'il s'agissait
de La Lavandière de Roscoff ou d'un autre.

À une telle distance, il ressemblait tous exactement à la même chose :
à un homme couché qui rentre lentement chez lui en flottant.
Pourquoi fallait-il qu'il fasse si beau, un 29 février ?
Je lançai mon poing contre le soleil.

*

Je posais ma main sur la poignée du tiroir. C'était la nuit et j'avais
fait bien attention en ouvrant la porte de la soulever un peu pour
qu'elle ne racle pas contre le carrelage.
Maman m'attendait, tranquillement assise dans le noir, sur la chaise de
la cuisine. Elle m'avait surprise et j'eus très peur de me faire
disputer. Je faisais quelque chose de terrible : j'ouvrais maman.
Mais j'entendis le bruit de son sourire et sentis son regard
m'envelopper sans aucun reproche.

Ses mains balayaient calmement la nappe propre et redessinaient
méticuleusement chaque carreau de couleur.
- Tu peux regarder, mon chéri. Il fallait bien que ça arrive un jour,
c'est dans l'ordre des choses.

*

Non, je n'allais pas faire comme elle. Je n'entrerais pas dans la mer
avec des ciseaux. Je ne nagerais pas jusqu'au large pour aller rejoindre
La Lavandière de Roscoff, grand tiroir flottant qui enfermait les gens.
Je tournerais le dos aux vagues et partirais loin, le plus à
l'intérieur des terres possibles, dans un pays sec où chaque goutte
d'eau valait un mois de salaire de pêcheur, où la mer serait réduite
sous la forme d'une légende à quatre côtés, incluse dans un carré qui ne
débordait jamais.

Quatre ans, huit ans, douze ans, seize ans. Quatre fois quatre seize.
Accroupi sur le sable, je laissai les chiffres se mettre eux mêmes au
carré et je permis à mes mains de balayer distraitement la nappe de
grains.
Je me mis à pleurer des larmes dont je détestai tout de suite la forme
irrégulière qui dérangeait le trait.

*

- Tu sais, maman, je croyais que c'étaient des photos de papa, dans le
tiroir...
Elle hocha la tête.
- Ce sont des photos de ton père, oui... seulement on ne l'y voit pas.
Je ne comprenais pas, je voyais la mer. Rien que la mer, dans ces
dizaines de photos rangées impeccablement sur la table. La mer douce, la
mer forte, la mer grise, la mer verte, toutes les mers et la même. À
chaque image, je me précipitais sur la suivante dans l'espoir d'attraper
un visage, un corps, ou au moins une silhouette, un trait, debout ou
couché. Mais je me noyai à chaque fois dans cette immensité sans bouche
et sans yeux.
Maman perçut mon désarroi.
- Je refais les photos, tu comprends ? Je les recadre avec les
ciseaux. Et quand j'aurais trouvé le bon profil de la mer, papa
apparaîtra. Debout sur le pont de La Lavandière de Roscoff.

*

J'avais envie de rester encore un peu, mais pas plus de quelques
minutes. Je me demandais si j'allais revenir pour le vingtième
anniversaire. Après tout, la figure était complète.

Maman était très méticuleuse. Ce matin là, ce 29 février d'il y a seize
ans, elle avait simplement décidé de regarder de plus près.
Pendant quatre années complètes, elle avait économisé pour s'acheter
enfin un téléobjectif et se remettre à photographier la mer, mais d'une
autre façon. Elle pensait que la technique.
Je ne croyais pas qu'elle s'est volontairement noyée. Je pensais plutôt
qu'elle avait voulu prendre une photo de grande vague pour me faire rire
en me la montrant et me redire une fois de plus où j'étais né.
J'étais même absolument certain que sa dernière expression avait été un
sourire tendre.

Quatre ans, huit ans, douze ans, seize ans, c'était comme une chanson à
tiroirs, qu'on ne finirait jamais d'ouvrir.

Il faisait étonnament beau pour cette période de l'année.
Je maudis une dernière fois la Lavandière de Roscoff, conclus un accord
avec le soleil, desserrai mon poing, changeai de position, et,
regardant sur le côté, je souris au profil de la mer.

Sur ma paume, mes ongles avaient laissé des petits carrés qui ne
faisaient pas mal.

29-02-2004

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