L'heure du feu pluie, nouvelles



ciseaux dans le fleuve
la sorcière invente un jeu
l'eau demeure entièr
e

-- Princesse Mushimegane --



En hommage à feue Niji Fuyuno, co-fondatrice avec
Ryu Yotsuya de la revue "Mushimegane" ("loupe") , dont la version
française se trouve à cette adresse :


http://www.big.or.jp/~loupe/links/frinx.shtml

Et pour Juliette, grande haïkiste, en cadeau à l'occasion de son
trentième anniversaire, ce jour, 3 mai 2003.

*********

1.L'ami dans le vase.

La nuit venue, Yushimi se retirait du monde des hommes et
conversait avec le petit peuple dont Mushimegane était la princesse.

Elle et ses sujettes allaient entrer dans la pièce d'une seconde
à l'autre. Yushimi espérait qu'elles ne devineraient pas ce qui
s'était passé ici un peu plus tôt.
La bouche des marionnettes avait été peinte de telle façon qu'elle
arbore une expression de perpétuel étonnement, sauf celle de
Princesse Mushimegane, sereine, une bouche à l'ovale assuré que
son règne ne prendrait jamais fin.

Yushimi espérait que d'autres choses prendraient fin un jour.

Monsieur Nakata était monté à l'étage après s'être essuyé sur les
femmes.
Il était las d'entendre les chants traditionnels et le shakukachi et de
boire, comme s'il devait se remplir des pieds à la tête, comme s'il
ne devenait réellement vivant qu'une fois la plus haute goutte
parvenue au sommet de son crâne.
Ensuite, il se déversait entièrement dans le corps de Yushimi.

Yushimi saisit le vase posé sur la table et le retourna vers le sol.
Rien ne tomba que de l'air, le vase était vide, mais elle avait besoin
de ce geste pour clore la soirée, pour défaire ce qui avait été fait.

Maintenant, Monsieur Nakata dormait comme un porc et ne s'éveilleraitpas avant le début de la matinée suivante, houspillant et rudoyant les filles avant de partir à son travail pour une journée de veulerie où il multiplierait les courbettes.

Ainsi allait la vie. Yushimi, Monsieur Nakata et Princesse Mushimegane pivotaient sur des axes qui prenaient diverses positions suivant le relief du présent.


Un rouge-gorge chanta et déchira le coeur de Yushimi, bien plus
que les grognements de l'homme d'affaires, bien plus que la collision
dissonnante des corps qui n'auraient pas dû se rencontrer.

- Pii-yu, pii-yu ? appela Yushimi. Ne rentre pas ici ! Ne regarde pas !
Ne me regarde pas ! Continue à chanter !

Rien ne lui répondit.

Elle fut tentée de jeter violemment le vase à terre mais décida
au contraire de le garder dans sa main, longtemps.
Elle soupira de soulagement. Ses seins, son ventre cessèrent
de se replier vers l'intérieur et son sentiment de révulsion laissa
place au vide. Rien de tout cela n'était jamais arrivé et n'arriverait
jamais.
Fugitivement, l'ombre déformée d'une branche d'arbre forma
dans la pièce l'idéogramme qui signifiait "harmonie".
Le lieu sembla alors contenir un autre lieu invisible, à
l'abri de tout.
Elle serra le vase encore plus fort dans sa main, elle le serra
comme elle aurait serré un ami contre son coeur. Et peut-être,
y avait-il réellement un ami à l'intérieur du vase.

À présent, le bordel était paisible comme un temple.


2. Nous avons été des arbres.

La salle se remplissait peu à peu. Les marionnettes venaient toutes
seules sans être appelées.
Yushimi n'en était pas surprise. Il n'y avait que les humains pour
suivre d'autres humains comme au bout d'un fil. Le peuple de
Princesse Mushimegane était libre, libre de venir ou de ne pas
venir et même libre d'exister ou de ne pas exister.
Yushimi ne les avait pas rêvées, ni inventées, ni désirées. Parfois,
elle se demandait si ce n'était pas elle qui faisait partie du rêve
du petit peuple.

Les petites créatures de bois s'approchaient de Yushimi
et l'ombre de chacune d'entre elle était l'ombre d'un grand arbre.
Elles ne mesuraient pas plus d'une trentaine de centimètres, mais
leur ombre atteignait plusieurs dizaines de mètres, la taille d'un
arbre vénérable. Seule une partie de leur ombre était visible
dans la pièce. Le reste s'étendait loin, dehors.

- Pii-yu, Pii-yu ? demanda Yushimi. Rouge-gorge, jusqu'où vont les
branches ?

Elle n'attendait pas de réponse. Dans sa tête, elle était redevenue
petite fille, elle marchait sur une branche sur le point
de casser. Pendant toute sa vie, les branches allaient ployer et
se briser, elle le percevait déjà.
Yushimi était déjà en train de tomber. Elle lissait ses cheveux
en planant dans l'air. Il n'y avait aucune prise où se raccrocher.
C'était bon. Ses cheveux se déployaient comme des ailes noires,
comme les ombres des rubans de papier qui flottent en portant
les voeux.

Les marionnettes se tapaient doucement les unes contre les autres
en même temps qu'elles avançaient d'un pas.
Princesse Mushimegane entonna la chanson de son peuple et
ses sujets la reprirent en choeur, s'entrechoquant pour marquer
le rythme :

"Arbres,
nous avons été des arbres
nos ombres ne l'oublient pas !
Petites,
nous sommes petites
mais nous avons été immenses !"

Yushimi resserra son kimono. Leur arrivée l'impressionnait toujours
beaucoup. Elle ne savait pas si les marionnettes l'aimaient, elles ne
savait pas si elles vivaient aussi lorsqu' elle ne faisait pas
attention, elles ne savait pas si elle devait les laisser ici, dans la maison, ou les transporter ailleurs. Elle avait peur que Monsieur Nakata les fasse brûler, où pire encore, les utilise pour ses ébats.

"Arbres !
nous avons été des arbres
nous avons touché le ciel !
Petites !
nous sommes petites
mais nos ombres vous échappent ! "

Yushimi se plaça en face de Princesse Mushimegane et la salua
profondément, sa tête touchant presque terre. Elle voulait faire
bon accueil au petit peuple des arbres.
Puis elle se demeura quelques secondes debout, bien en évidence
devant ses visiteuses.

Ce soir, elle avait ostensiblement serré le kimono avec le noeud qui
signifiait "je veux tout savoir".


3. Le verre et la cendre.

Avant de parler à Princesse Mushimegane, Yushimi voulait jouer au jeu du Transparent et de l'Opaque. Elle croyait avoir été habituée à tout, mais cette soirée avait été pire que les autres, même si elle avait échappé aux lacérations et aux brûlures. Il existait aussi des actes indolores qui jetaient l'âme dans la boue et Monsieur Nakata avait beaucoup d'imagination.

En regardant par le verre et par la cendre, Yushimi
saurait mieux comprendre le langage du petit peuple aux ombres
démesurées. Et si au passage, elle en venait à oublier le langage
des hommes, elle n'en éprouverait aucun sentiment de perte.

- Pii-yu ? Pii-yu ? Où est le trou par lequel les dieux feront
disparaître les hommes ?

Elle distingua le rouge-gorge dehors. Il se précipita contre la
vitre, s'y heurta et tomba lentement.
Dans sa tête, elle planta rageusement la branche dans le sol,
arracha une mêche de ses cheveux et la noua autour de la branche,
compagne noire de l'oiseau froid.

Les marionnettes se disposèrent en cercle autour d'elle et attendirent
qu'elle procède, sans manifester le moindre signe d'impatience.
Yushimi se sentait comme un aimant qui aurait attiré le bois
au lieu du fer. Il lui sembla que Princesse Mushimegane et les
siens se retenaient de se jeter sur elle et de la dévorer, puis de
la recracher sous forme d'excrèment de bois pour qu'elle
devienne à son tour une suivante de la princesse. Elle ne ressentait
pas cela comme de l'hostilité, mais au contraire comme l'expression
d'un amour fou que ce peuple altier lui portait, sans pouvoir
l'exprimer autrement que par des chocs de bois à bois.
Ainsi, elle avait déjà une des réponses qu'elle cherchait.

Elle tenait toujours le Vase de l'Ami dans sa main, elle même posée sur une table, elle même posée sur le sol. Il aurait été plus simple de poser directement le vase sur le sol
mais il y avait un certain charme et un certain sens dans ces matières
prenant le relais les unes des autres.
Elles communiquaient entre elles par des sas invisibles, se confiant
leurs secrets respectifs, le savoir du verre transmis à la peau, qui
transmettait elle-même son art d'être peau au bois de la table, qui à
son tour racontait au carrelage les avantages et les inconvénients
d'être haute.
Yushimi avait besoin de toutes ces étapes pour se réconcilier avec le
vivant.

Yushimi regardait sa main, l'autre, celle qui ne tenait pas le vase.
Elle pensait que ses deux mains n'appartenaient pas à la même personne.
Elle se dirigea vers la cheminée et saisit une poignée de cendres sans lâcher le vase. Le laisser tomber aurait été rompre le charme.


La cendre était douce dans la main, comme un autre ami.
Aucun de ses amis n'était inanimé comme l'auraient cru les hommes,
au contraire chacun bougeait dans une de ses mains et allait beaucoup l'aider.

Princesse Mushimegane et ses suivantes bondirent puis retombèrent bruyamment sur le carrelage et un rayon de lune donna brièvement à l'ovale de leur assemblée l'aspect d'une bouche rêveuse. Une bouche ouverte dans un arbre.


4. Yushimi d'hier et de demain.


Maintenant, elle avait les deux mains prises, pleines, ouvertes.
Elle fit glisser son kimono, par un jeu de secousses d'épaules et de
hanches, jusqu'à ce qu'il tombe à terre.
Elle était maintenant nue, prolongée seulement
par la cendre et le verre. Ses seuls habits.

Elle montra son corps à Princesse Mushimegane et ses suivantes.
Elle avait besoin d'être regardée longuement par les marionnettes.
Le petit peuple des arbres contempla longuement Yushimi et ce
moment prolongé lui fit un bien immense, comme si leur attention
appliquait un baume sur elle et à l'intérieur d'elle.

L'ombre de la branche, dehors, forma à nouveau l'idéogramme
"harmonie", cette fois sur la peau de Yushimi, et le signe la
toucha comme aucun homme ne l'avait jamais touchée,
l'atteignit bien plus profondément que le sexe masculin le plus
entreprenant ne l'avait jamais fait.

- Pii-yu ? Pii-yu ? Qui est l'arbre qui viendra chanter en moi
et me faire chanter autour de lui ?

La princesse et ses suivantes se frappèrent les unes les
autres furieusement, mais le son de leur frénésie était harmonieux
et remplit son ventre d'une coulée de bois chaud.
Princesse Mushimegane pivota sur elle même et se mit
à tourner comme si elle allait se vriller dans le sol.

En haut, Monsieur Nakata continuait de ronfler. Yushimi le recouvrit
mentalement de fumier, en présentant ses excuses à l'Esprit du
fumier pour cette promiscuité désavantageuse.

Puis elle appliqua la cendre délicatement sur le milieu de son corps,
en remontant de bas en haut, comme une ligne de pointillés.
Maintenant la séparation de ses deux mains était consommée, officielle, et elle entraînait la division de tout le reste d'elle.

Il y avait d'un côté la Yushimi d'hier et de l'autre la Yushimi de
demain.
Toutes deux se dévisagèrent et commencèrent à s'apprendre l'une
l'autre, se reniflant par chaque narine, s'épiant avec chaque oeil,
s'écoutant vivre en voisines que le hasard aurait placé dans le même corps.
L'un de ses seins donnait le lait qui avait été, l'autre le lait qui
serait. Et, au confluent des deux sources blanches, sur la ligne fine
de cendres qui remontait de son sexe à son front, marchait le présent.

Désormais, il ne serait plus possible de la traverser de part en part.

Princesse Mushimegane et ses suivantes s'entrechoquèrent en signe
d'approbation vigoureuse.
Yushimi avait appris à comprendre leurs chocs. Celui-ci signifiait
"maintenant, tu peux parler".


5. À travers la loupe.

Yushimi salua encore une fois très profondément le petit peuple
des arbres et se tourna vers la Princesse.

- Désires tu que je vous nourisse ? Que je vous abreuve ? Que
je chante et danse pour vous ?
- Non merci, répondit Mushimegane. Je désire que tu honores
mon nom* et que tu regarde à travers moi.

La princesse était moins longue que le bras de Yushimi mais
son ombre était la plus grande de toutes, plus longue que celles
de toutes ses suivantes réunies. Elle prétendait que son ombre
s'allongeait jusqu'à la mer et bien plus loin encore, continuant
de courir sous l'eau.

Yushimi s'inclina encore plus profondément et osa demander.

- Mais, princesse, comment puis-je regarder à travers le bois ?

Mushimegane sauta sur elle et aterrit sur ses genoux. Yushimi
avait les deux mains occuppées et, de toute façon, n'aurait jamais
osé la caresser, mais elle en mourait d'envie. Après tout, la
princesse était petite, si petite qu'un léger coup de vent aurait
suffit à lui faire traverser la pièce.
Elle sentait que la princesse la regardait non seulement avec
ses yeux, mais aussi avec l'ovale de sa bouche et tout le reste de
son corps.
Mushimegane lui communiquait sa chaleur et
versait en elle l'espoir et la solidité de l'arbre d'où elle provenait.
La jeune femme n'avait pas remis son kimono.

Yushimi-enfant marchait à nouveau sur une branche, mais celle-ci
semblait davantage digne de confiance. Elle étendit ses talons, et
pivota, fit un tour complet et aperçut enfin l'arbre qu'elle n'avait jamais
pu voir auparavant.
En esprit, elle l'entoura de ses cheveux.

- Le bois d'un arbre est formé de cercles d'années... murmura la
Princesse, approuvée par la rumeur de ses sujettes. À présent, Yushimi, tu peux poser le Vase de l'Ami et les Cendres d'Hier et Demain et regarder à travers le temps.

Yushimi s'exécuta puis saisit la princesse dans
sa main avec d'infinies précautions et l'éleva doucement, centimètre par centimètre jusqu'à la hauteur de ses yeux.
Maintenant, le visage de la princesse et le sien se touchaient presque.
Elle n'avait jamais encore bien vu son regard. Il était brillant,
laqué et dégagait un amour altier et généreux. Il ressemblait
à l'étang sombre et profond au bord duquel elle aimait se promener
enfant.

- Maintenant, regarde à travers moi !
La phrase avait claqué comme un ordre, mais avec la douceur
d'une note très juste frappée sur un instrument vivant.

Elle essaya de traverser le corps de Mushimegane. Ce n'était
pas facile de dépasser cette frontière opaque, de trouver son
chemin dans ce bout d'arbre en bois de fille pour apercevoir ce qui
se trouvait au-delà. Elle n'était déjà pas bien sûre de ce qui
se trouvait ici-même.

Pendant une seconde, elle distingua quelque chose qu'elle
avait cherché depuis toujours, mais sa vue se brouilla.
Un bruit venait de parvnir de l'étage.

Yushimi se rua vers les sujettes de la princesse, les rassembla
et les dissimula à toute vitesse sous son kimono en s'inclinant
avec contrition :
- Pardonnez ma brusquerie, nobles suivantes, mais il ne
faut absolument pas qu'il vous voie !

Mais elle n'eut pas le temps de cacher la princesse.


6. Le feu de l'ombre.

Monsieur Nakata se gratta le derrière. Ses yeux étaient encore
à demi-fermés, mais s'agrandirent à la vue de Mushimegane.
Il resta en arrêt devant la marionnette de trente centimètres, la
soupesa du regard, calculant déjà son prix de vente et son
intérêt comme objet rituel de soumission ou d'amusement.
Il se voyait déjà à la tête d'un empire de marionnettes repeintes
en rouge et noir, leurs bouches repeintes et élargies, leurs
regards alourdis, des entailles pratiquées dans leurs corps.

Il péta de satisfaction.

Instinctivement, Yushimi serra la princesse contre elle.
Elle était nue et Mushimegane aussi, nues de chair et
de bois leurs deux peaux se touchaient et tremblaient
ensemble, leurs regards plongés l'un dans l'autre, comme si
l'intensité de leur communion pouvaient les protéger toutes deux.

Elle pressa la princesse contre son sein. Jamais on ne
lui ferait de mal, où alors il faudrait la déchirer en mille
morceaux et même ensuite, les morceaux continueraient à
se battre pour défendre Mushimegane.

- Qu'est-ce que c'est ?

Comme Yushimi n'avait pas répondu à la seconde, il la secoua
rudement et lui envoya une violente claque. Elle tomba et Mushimegane
roula sur le sol à côté d'elle.

- Tu vas répondre ? C'est une marionnette ? On dirait plutôt une
petite pute ! Ça te va bien ! Tu l'as achetée pour rester entre putes,
pas vrai ?

Il éclata d'un rire gras, lui arracha la princesse des mains sans
ménagement puis se plaça derrière elle. Son souffle, encore
chargé de l'alcool du soir écoeura Yushimi.

- Maintenant, on va voir de quoi vous êtes capables toutes les
deux !

Il empoigna Yushimi, plaça ses mains autour de ses hanches
comme des crochets, serra la princesse dans son poing et
arrêta immédiatement son geste. Des claquements étranges
résonnaient au niveau du sol.

- ?? Qu...

Les suivantes de Mushimegane s'entrechoquaient sur un
rythme furieux et soulevait le kimono qui s'avança vers
Monsieur Nakata.
Soudain, l'ombre d'une des suivantes passa au milieu du
corps de l'homme qui poussa un hurlement de douleur
terrifiée, totale, animale et laissa tomber Mushimegane.

La princesse chanta :

"Arbres !
Nous avons été des arbres
nos ombres coupent les hommes qui nous ont coupées !
Petites !
Nous sommes petites
mais nous protégeons ceux qui nous protègent !

Monsieur Nakata, si on pouvait encore lui donner ce nom,
s'était ouvert en deux à l'instant où l'ombre de la suivante
l'avait atteint. Les moitiés de son corps étaient étalées sur
le sol comme des oreilles grasses de chaque côté d'un
visage de viscères.


7. Redevenir.


À l'intérieur de celui qui avait été un cadrekk
violent et sadique, se trouvait un jeune homme au
regard doux. Il venait d'ouvrir les yeux et regardait Yushimi.
Il semblait si
heureux de ce qu'il voyait qu'il ne regardait pas autre part.
Il voulait voir Yushimi pour toujours. C'était la première
vision de sa vie et il n'en voulait plus d'autre.

Elle marchait le long de la branche et elle savait qu'elle
ne tomberait plus jamais. Elle sauta en l'air et retomba
exactement d'aplomb, elle dansa sans précaution et
la branche s'élargit pour qu'elle ait toute la place.

Elle sentit une douce chaleur l'envahir, comme si
mille fleurs chaudes s'épanouissaient en elle. Chaque grain
de sa peau dansait, son coeur débordait d'émotion et
son ventre était comme une terre sur laquelle venait enfin
de tomber la pluie.

Elle ne lui demanda pas son nom.
Elle parcourut tout son corps avec sa langue. Ainsi,
elle apprendrait à le nommer. Elle s'écrasa contre lui,
entoura ses hanches et l'appela.
La pluie entra en elle avec le jeune homme. Ce fut comme
une baignade dans un lac de feu, au rythme des
entrechoquements des suivantes.
Les corps de bois se ployaient en une danse lascive,
les ovales des bouches s'agrandissaient puis se refermaient
en suivant les mouvements
du sexe du jeune homme dans celui de Yushimi.

Elle chantait :

"Arbre !
Tu es un arbre !"

Mais elle était incapable de former d'autres paroles.
Elle était vaste et dévastée, inondée et projetée,
guérie et brûlée. Elle était illuminée de l'intérieur, se soulevait
comme une vague puis retombait en haletant. Elle vibrait,
devenait le corps de la mer dans lequel se versait de la lave.

Elle criait de joie comme une feuille qu'on tapisse
d'or chaud.

Elle se promit qu'après avoir fait l'amour, elle et son
amant feraient sortir les autres filles, mettraient le feu au bordel,
partiraient en emmenant le petit peuple au complet et replanteraient
la princesse et ses suivantes dans la forêt où elles redeviendraient
à leur tours des arbres, aussi grands que leurs ombres.

Parfois, en tournant la tête, elle voyait la princesse qui rougissait,
mais elle était certaine que, pour rien au monde, Mushimegane
n'aurait détourné son regard.

03-05-2003


* en français, Mushimegane = loupe



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