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l'heure du feu pluie , nouvelles

Nouvelle écrite à partir du théma n°16 de la liste-atelier d'écriture Lignes de Vies

-- Premier jour d'une autre vie sous le grand abri blanc --



J'écris ce journal près de ce qui était la grande eau jaillissante, sur
une étrange surface blanche que je n'avais jamais vue auparavant dans ce
monde. J'espère qu'un frère le trouvera un jour, s'il reste des frères.
Mais je suis réaliste. J'ai beau flairer avec mon corps et avec mon
esprit le plus loin possible, aucune onde pour témoigner de la présence
des miens.

Je crois qu'il n'y a plus d'Intérimaires non plus. Je monte la garde non
loin de ce que Nabi-Boram appelait mystérieusement "une main", mais je
crois qu'elle ne bougera pas. Elle appartient à Nypd. C'est notre maître
qui a déchiffré son nom. Il est étrange de penser que le dernier mot
prononcé par mon maître appartient à une autre espèce. Non, j'oubliais,
il a encore eu le temps de me dire une autre chose, appartenant
également au monde des Intérimaires, mais elle ne sert à rien de toute
façon. Nabi-Boram sait tout. Il a connu les Intérimaires de bien plus
près qu'aucun d'entre nous et son savoir me manque.

Nabi-Boram est mort tout à l'heure. C'était un sage, il nous enseignait
tout ce qu'il est possible de savoir.
Même après la catastrophe, il arrivait à nous guider dans les débris.
J'ai découpé notre maître avec un amour et un respect infini, puis j'ai
réparti ses quatre membres en un carré de vie parfait, pour protéger son âme. La
main de Nypd n'a pas bougé mais, à sa manière, il était quand même
partie prenante de la cérémonie.

Maintenant, je suis le dernier des miens et je me sens seul. Je ne veux
pas d'une interminable solitude passée à errer dans un monde dont la
topographie a changé si brusquement qu'il n'est tout simplement plus le même monde. Même le
grand esprit d'eau a cessé de faire jaillir sa colonne. Nous pensions
qu'il était éternel.

Alors, puisque tout est fini, j'ai choisi d'écrire avec mon liquide
vital, de me vider de ma vie même et de laisser l'acide creuser la
surface et tenter de raconter l'histoire de la fin subite de mon peuple.
J'espère que cette surface blanche est à l'épreuve du temps. J'ai choisi
d'écrire jusqu'à ne plus avoir une seule goutte de fluide. J'ai décidé
de passer mon liquide aux générations futures.
Qu'ils le lisent et en retirent un enseignement.

*

Je voudrais que ceux qui passeront peut-être un jour ici, se souviennent
de ce jour comme du jour des collines sauvages. Notre dernier jour.
Les collines sont tombées du ciel. Elles étaient faites de terre, de
pierre,de verre et de chair.
Le sol s'est considérablement surélevé et considérablement accidenté.
Là où se tenaient nos mers irisées et nos cercles de métamorphoses, il
n'y a plus que d'immenses tas de pierre et de terre.
Sous les collines sauvages reposent les miens, et je crois bien que
tous les Intérimaires ont subi le même sort. Quel cataclysme a bien pu
avoir raison d'être si colossaux, dont les seules voix font trembler
l'air et provoquent des tempêtes ?

Ce matin, il y a eu un bruit un peu plus fort que les autres.
Cela fait longtemps que nous avons appris à nous abtraire du fracas
permanent des Intérimaires. Mais celui là est quand même parvenu à
passer nos filtres. Et même si nous l'avions ignoré, nous aurions senti
la terre bouger. J'ai toujours dit qu'il fallait que nous apprenions à
isoler au moins deux ou trois de nos membres, car les vibrations de la terre
se propagent trop facilement dans notre corps.
Nabi-Boram se moquait souvent gentiment de moi et de mes idées
novatrices, disant qu'un excès de fluide vital était très certainement à
l'origine de mes perpétuelles envies de réforme et que je devrais me
tremper dans le grand esprit d'eau pour harmoniser mes échanges
d'énergie. Mais je sais quand même qu'il voulait me choisir entre tous
pour sucesseur.

La vibration a soulevé le sol en vagues de grande amplitude et Nora-Mil
en a oublié de continuer à lisser sa robe. On aurait dit qu'elle savait
déjà que la cérémonie du Grand Accomplissment n'aurait jamais lieu.
Elle avait raison. Peu après, une colline sauvage l'a recouverte. Elle
était ma soeur, elle était très jeune et j'ai peur pour elle. Ses
membres ont sûrement été répartis de manière anarchique et elle est à la
merci de toute ombre, de tout esprit vorace. Je voudrais que les frères
qui trouveront mon message sur cette surface blanche tracent avant toute
chose des carrés de protection pour son âme.

*

La classe s'est interrompue. Aucun d'entre nous ne pressentait encore
qu'elle ne reprendrait pas, qu'aucune classe ne reprendrait jamais,
qu'aucun d'entre nous ne passerait jamais plus sous la grande Feuille
d'Enseignement qui était toute ma vie depuis mon enfance.

Quelque chose se passait en hauteur, très haut, bien plus loin que la
portée de notre vision. Il m' a semblé distinguer un grand feu, suspendu
dans le ciel, comme si des êtres volants venaient de l'allumer. Puis, peu
après, un autre encore, une autre immense boule incandescente.
Dans notre mémoire ancestrale est gravé l'amour du feu. Nos légendes
racontent que nous le traversions sans dommage pendant notre initiation
majeure. Aussi notre étonnement n'était-il pas encore mêlé de terreur.

Au lieu de continuer le cours de manière classique, Nabi-Boram a saisi
l'occasion de cet évènement pour approfondir l'enseignement. Sa belle
robe orange striée de blanc ne tremblait pas et j'étais fier de mon
maître.
De loin en loin, une pluie de matière lourde tombait, sporadique, mais
suffisamment loin de nous
Ses yeux ont quitté le ciel . Il s'est tourné vers nous.
- Les Intérimaires sont nés bien après nous et mourront bien avant
nous... je crains fort qu'ils n'aient à l'instant provoqué l'anéantissement de
leur propre espèce... c'est leur monde qui tombe en ce moment tout autour de
nous.
Nora Mil, qui remarquait tout, l'a interrompu.
- Vous en êtes triste, Maître, n'est-ce-pas ? Pourtant, certains d'entre
nous pensent que les Intérimaires sont de trop dans ce monde... c'est ce
que je pense moi aussi.
La robe verte et jaune de Nora-Mil s'est empourprée. Elle était
consciente de sa hardiesse. Nabi-Boram ne s'est pas formalisé et lui a
répondu avec son habituelle tendresse attentive :
- Je pensais comme toi à ton âge, exactement comme toi. Je vivais dans
un monde hostile, baigné d'une lumière violente, dans un espace
réduit...Puis, un jour une main m'a saisi....
- ...Une quoi, Maître ?
- Une "main"... ce sont deux des terminaisons de ces êtres, les plus
signifiantes, j'ai cru pouvoir déduire. C'était la main d'une très jeune
Intérimaire... de ton âge. Peux-tu imaginer cela, Nora-Mil ? a
questionné malicieusement notre Maître. Elle était ton équivalent dans
leur espèce...
- Que vous voulait cet être ? ai-je demandé à mon tour.
- De la compagnie, seulement. Je crois qu'elle avait besoin d'un autre
être auprès d'elle et qu'elle ne trouvait personne parmi les siens... je
suis resté longtemps à ses côtés, j'ai même un peu appris à comprendre
son langage et à déchiffrer ses signes. Elle même se nommait "Pepsi".
C'était marqué sur sa deuxième peau, celle qu'elle pouvait retirer et
remettre à volonté, et j'ai su déchiffrer ce nom. Elle s'était mise
en tête de m'enseigner les arcanes de son espèce. Et c'est ce qui s'est
passé. Elle m'appelait "Sal-Am-Andr'".
- Quel drôle de nom... mais il vous va bien, je trouve, reconnut
Nora-Mil...
- J'ignore si elle voulait désigner par là notre espèce en général où si
c'était un nom propre qu'elle me donnait personnellement, avoua notre
Maître. Un jour, elle m'a relâché en pleurant, à cause d'un grand être
très inquiétant appelé "chat", qui était arrivé chez elle. Elle avait
peur qu'il me fasse du mal. Je n'ai jamais oublié Pepsi... puis j'ai
trouvé une compagne et j'ai engendré les pères des pères de vos pères...

Nous contemplions Nabi-Boram avec respect. Son savoir montait plus haut
que la colonne du grand esprit d'eau.
- Oh, je n'ai pas percé le mystère des Intérimaires. J'ignore toujours
tout de leurs desseins et de la direction de leur civilisation. En fait,
j'ai appris une seule chose, mais elle est importante : même si leur
espèce est beaucoup plus jeune que la nôtre, les Intérimaires , tout
comme nous, ressentent l'amour et le besoin d'apprendre... Pepsi m'a par
exemple appris que ce que nous nommons le grand esprit d'eau est leur
création, elle nommait cela "une fontaine".
- Et notre lieu, comment le nommait-t-elle ? ai-je avidement intérrogé,
soudain très désireux de tout connaître de la civilisation des
Intérimaires.
- Quelque chose comme "Wo..."
Notre Maître n'a pas le temps de finir sa phrase, car c'est le moment
qu'a choisi la toute première des collines sauvages pour tomber. Elle
est tombée droit sur le grand esprit d'eau et, chose impensable, l'a
complètement recouvert.

*

Quelque chose de pire encore s'est passé ensuite. Je ne trouverai jamais
de nom pour cet évènement. Il semblait que l'univers lui-même se
disloquait par le haut et par le bas. La terre se soulevait et le ciel
se brisait en millions d'éclats.
Nabi-Boram courait vite, il n'était pas seulement un Maître de Sagesse,
mais aussi un adulte en pleine forme, tout autant entraîné à la maîtrise
du corps qu'à celle de l'esprit. On aurait dit qu'il devinait où les
collines sauvages allaient tomber et se ruer sur nous pour nous
engloutir. Mais hélas, nous étions pris de panique et n'arrivions pas
toujours à courir exactement dans son sillage. Une poussière très
épaisse emplissait l'air.
Nora-Mil est morte très brusquement. À la seconde d'avant, elle courait
avec moi, sa robe verte et jaune se soulevant au rythme frénétique de sa
respiration, puis à l'instant d'après, elle n'était plus là. À sa place
s'érigeait une colline. Je ne l'avais même pas vue mourir et je fus
obligé de la pleurer tout en courant, ma queue battant l'air d'émotion.
Par respect pour elle, j'ai récité tout le discours que j'avais préparé
pour son Grand Accomplissement, pour qu'il soit quand même prononcé. Mon
Maître ne m'entendait pas, l'univers était secoué par un grondement
continu qui fouaillait les entrailles de la terre et les collines
sauvages tombaient sans cesse tout autour de nous.

Nous avons trouvé refuge, Nabi-Boram et moi, sous une grande matière
blanche qui nous protégeait de la poussière menaçant de nous étouffer.
Mais mon maître la remarquait à peine, fasciné qu'il était par ce qui
semblait être un Intérimaire émergeant en grande partie d'une colline
sauvage.
- Maître, Maître, ne sortez pas, c'est trop dangereux !
- Il faut que je sache, il faut...
Sa quête de la connaissance était si forte qu'aucun danger ne pouvait
l'éteindre.Ni les poussières, ni les collines qui tombaient ne pouvaient
le dissuader.
Il revint tout de suite après.
- Cet Intérimaire s'appelle Nypd. Ce sont les signes marqués sur lui.
Ces signes me suggèrent qu'il s'agit d'un Maître... le même signe "p" se
trouvait aussi à la troisième place chez Pepsi... mon amie Intérimaire
était peut-être une de ses élèves...comme notre chère Nora-Mil était la
mienne... les Intérimaires sont une si jeune espèce, pourtant... nous
serions donc si semblables, malgré tout ? Nous aurions les mêmes buts ?
Eux, les Intérimaires, et nous, les "salamandres", comme moi , selon les
termes de Pepsi? Mon amie Pepsi... j'espère qu'elle a survécu...
Nabi-Boram contemplait le ciel qui continuait de s'écrouler. Lui seul
était capable de rêver d'avenir et de jeter des nouveaux ponts de
connaissance entre les espèces, par un beau matin de fin du monde.
- Et sur ce grand abri blanc, pouvez-vous déchiffrer quelque chose,
Maître ?
Je voulais m'abrutir d'informations nouvelles pour tenter d'oublier que
la mort venait d'emporter Nora-Mil avant même son Grand Accomplissement.
Que plus jamais je ne pourrais voir sa robe jaune et verte scintiller
sous le grand esprit d'eau. Que plus jamais elle ne se moquerait de mes
drôles d'idées en tapant ses quatre pattes et sa queue contre le sol.
- "Iou-Naï-Tid-Er-Laïnz"... déchiffra Nabi-Boram, mais aucune idée de ce
que ça signifie... je pense qu'il s'agit en fait d'une partie de quelque
chose de beaucoup plus grand. Ma connaissance s'arrête là.

Fasciné par les deux terminaisons de l'Intérimaire, mon Maître
m'entraîna vers lui.
- Regarde, elles ont toutes les deux le doigt pointé, comme si elles
montraient quelque chose. Il est sans doute un maître comme moi et il dû
être surpris pendant qu'il enseignait, lui aussi...
Une colline sauvage est venue droit dans notre direction, et si j'ai eu
le temps de m'écarter d'elle en faisant des bonds successifs, mon Maître
a eu moins de chance et s'est retrouvé à moitié enseveli, juste à la
limite de la base de la colline.
- Maître, maître...
Seule sa tête et le haut de son thorax n'étaient pas recouverts. Il
pouvait encore parler.
- Je vais mourir, mon jeune ami, je le sens... mon abdomen a été trop
gravement touché... écoute...reste ici, aux côtés de Nypd et, si tu
survis, écris l'histoire de ce jour avec ton fluide vital sur cette
surface blanche... Les Intérimaires croient que nous n'avons pas
d'écriture... parce que nous écrivons hors du spectre de leur
vision...ils ne verront rien. Mais si nos frères revenaient un jour en
ces lieux...je voudrais qu'ils sachent ce qui est arrivé aujourd'hui.
Adieu... crois en l'avenir... il réserve parfois de merveilleuses
surprises...
- Que vais-je devenir tout seul, sans vous ?
Les collines continuaient de tomber, l'univers de gronder, et à cet
instant, j'ai souhaité qu'elles m'ensevelissent à mon tour, tant le
monde et la vie sans Nabi-Boram et Nora-Mil me semblait dénués de sens.
Malgré son état grave, mon Maître devinait mes pensées.
- Souviens-toi que je croyais être seul, moi aussi, et que je vous
pourtant tous engendrés... Quand je serai mort, déterre-moi et répartis
mes membres en un parfait carré de vie... afin que mon âme voyage en
paix... ensuite, regarde les mains... les terminaisons de Nypd, médite
auprès d'elles et sur elles et pars sans te retourner dans la direction
vers laquelle elles sont pointées...
Je parvins à articuler :
- Maître, j'honorerai votre mémoire et je ferai comme vous désirez.
- Une dernière chose... Pepsi m'avait appris que ce lieu qui n'est
désormais plus se nommait "Wo-Tréd-Sen-Ter"... retiens ce nom, il sera
peut-être utile à la connaissance de nos frères et de leurs
descendants...

*

Un mot d'avenir avait été tout le dernier prononcé par mon Maître et
cela même résumait à merveille toute sa personnalité. Je voyais la fin
du monde, et lui le premier jour d'une autre vie.
À présent, je manque de fluide vital et je ne sais pas si j'aurai la
force morale d'honorer la parole de mon Maître. Mais finalement je vais
essayer quand même. Les collines sauvages ont cessé de tomber, il règne
un immense silence. Je vais me reposer et me reconstituer puis je vais
quitter le grand abri blanc sur lequel j'ai consigné les évènements
d'aujourd'hui, suivre trois fois les quatre côtés du carré de vie en
hommage à Nabi-Boram, la salamandre qui connaissait le mieux les
Intérimaires, et marcher vers le lieu désigné par les mains de leur
Maître, son frère Nypd.

24-04-2004






©Stéphane Méliade

Suite à une indélicatesse, ratée, mais regrettable, je dois prévenir que l'intérgraloté de mes textes, romans et nouvelles, est déposée, partagée avec grand plaisir mais protégée légalement.

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