L'heure du feu pluie, nouvelles

Projetées sur votre peau, les poésies qui ont inspiré

The pillow book

de Peter Greenaway. (en anglais)

-- Le poirier de San Giuseppe --


- Non non, n'entrez pas encore !
Mon frère, ma soeur et moi nous regardions, juste une seconde,
furtivement, mal à l'aise à l'idée de devoir admettre l'évidence : à
quarante-cinq ans passés, la voix de maman nous faisait toujours le même
effet.
- Sandro, vas-y le premier !
Rosa se recula instinctivement, le plus loin possible de l'entrée du
salon,
s'effaçant pour me laisser entrer. Je cherchai du secours dans le regard
de Giorgio, mais il semblait absorbé dans l'inventaire des poissons
rares de l'aquarium.

*

Maman nous avait appelés tous les trois hier soir, pour nous dire qu'il
fallait absolument que nous venions ensemble chez elle. J'avais laissé
le
magasin à Paola, je n'avais même pas songé à discuter, ni même à
repousser
le rendez-vous. Même les chevaux de Rosa restaient seuls, le temps d'une
journée.
Maman n'allait pas mourir, nous le savions. Elle n'était pas malade,
n'avait
pas été délaissée par son amant de la semaine. Pourtant, nous nous
étions
tous les trois précipités vers la maison de San Giuseppe, mus par cette
voix
grave, impérieuse qui semblait lasse sur les voyelles, puis reprenait
toute
son autorité naturelle sur un claquement de consonnes.
Maman nous avait convoqués pour ce qu'elle appelait "une surprise".
Nous avions traversé tous les trois, chacun à notre pas, le jardin. Nous
avions souri au poirier.
Rosa nous avait demandé :
- Sandro, Giorgio, vous croyez qu'un jour, nous passerons à côté de lui
sans
le voir ?
Giorgio avait semblé tétanisé à cette idée :
- Ce jour là, nous aurons commencé à mourir.
Le poirier de maman était célébre dans le village et dans la famille.
Nous
disions tous que plus il porterait de fruits, plus l'année serait faste
pour
chacun de nous. Chaque fruit correspondait à une chance à cueillir.
Cette année, il y en avait très peu.

*

Giorgio avait pris ses premiers cheveux blancs depuis que je l'avais vu
pour
la dernière fois. Il essayait en vain de les recouvrir de ses autres
cheveux. Sandra avait encore grossi. Et moi, j'étais simplement un peu
plus calme, un peu plus facilement fatigué.
- N'entrez pas, je vous dis !
Aucun de nous trois n'avait esquissé le moindre mouvement vers le salon,
mais maman avait eu besoin de faire vibrer l'espace.
J'osai demander :
- Que nous prépares-tu, maman ?
Ma question avait un ton léger, comme si elle avait été occupée à remuer
des papiers, à dresser une table, à décorer un sapin. Mais non. Nous
percevions
tous les trois que maman se tenait parfaitement immobile, quelque part
dans le salon.

*

Rosa entra finalement la première. Dans son silence, je perçus un cri
étouffé à l'extrème. Je la suivis de peu, puis Giorgio. Notre procession
brisée de fratrie en pointillés s'arrêta net, à bonne distance de maman.

Presque nue, vétue d'une serviette enroulée autour de ses jambes et la
tête couverte d'un sac de papier, maman nous regardait. Elle nous
regardait
avec son dos nu. Et ce regard, creusé par la trace de sa colonne
vertébrale,
accentué par les cernes des omoplates, n'était pas moins perçant que
celui
qu'elle nous aurait lancé avec ses yeux noirs, gouttes opaques d'un lac
empoisonné.
À ses pieds, trois stylos feutres étaient posés. Chacun, légèrement plus
petit que l'autre, afin que chacun de nous trois puisse reconnaître le
sien
au premier coup d'oeil, suivant qu'il était aîné, benjamin ou cadet.
Aucun de nous trois n'osait proférer le moindre son. Mais dix secondes
après, nous avions chacun notre stylo en main.

*

Maman ne se retourna pas. Nous contemplions son corps maigre, mais
qui se maintenait bien. Combien de temps cela faisait-il que nous
n'avions
pas contemplé le dos nu de maman ? Il fallait remonter pour ça au temps
de notre petite enfance, lorsque papa était vivant. Nous avions tois
trois
l'impression de commettre un sacrilège à l'invitation même de celle que
nous profanions.

- Mes enfants, je veux que vous écriviez sur mon dos.
- Écrire quoi, maman ? Qu'est ce que c'est que cette histoire ?

Giorgio s'énervait un peu. De nous trois, c'était lui qui avait toujours
eu le plus de mal à rentrer dans les cérémonies compliquées de maman.
Elle ne se formalisa pas, pas un muscle de son dos nu ne tressallit
et elle répondit d'un ton égal, autant pour nous tous que pour lui :

- Je veux que vous écriviez sur mon dos ce que vous pensez de moi.

J'ai cru que j'allais me signer, chose que je n'avais pas faite depuis
que
le club de football de notre ville avait fait une brève incursion au
sommet
du Calcio, en 1967.

*

Maman nous tournait toujours le dos, comme si elle nous montrait l'autre
face d'elle, le côté de son corps qui ne nous avait pas porté, Rosa,
Giorgio
et moi.
Je demandai :
- Tu veux que nous écrivions quoi, maman ?
Elle laissa passer quelques secondes avant de répondre :
- Je veux que vous écriviez chacun sur mon dos ce que vous pensez de
moi,
en une phrase ou deux.
Rosa faillit éclater d'un rire nerveux.
- Et comment tu feras pour lire ce qu'on a écrit ?
Maman changea légèrement de ton pour s'adresser à ma soeur cadette, lui
donnant une sorte de résonance intime, comme si ce qu'elle allait dire
ne pouvait être compris qu'entre femmes.
- Je ne le lirai pas, mais vous, vous l'aurez écrit.
Et de son sac de pénitente qui lui couvrait la tête, sembla s'échapper
une nappe d'orgueil incommensurable.

*

En tant qu'aîné, je passai le premier.
Rosa et Giorgio, ainsi que maman nous l'avait ordonné, me tournaient
le dos, et, entouré de dos, je fis face à la peau de maman, approchant
d'elle mon stylo feutre, millimètre par millimètre.
Ce fut la plus longue minute de toute mon existence

*

Maman ne bougea toujours pas après que Rosa eût fini d'écrire.
À présent, maman était couverte de signes de couleurs. Maman était
un livre. Mais aucun de nous trois n'avait lu ce qu'avaient écrit les
deux
autres. Et elle même ne lirait pas non plus. C'était un drôle de livre,
qui devait
s'écrire mais pas se lire.
Mais nous avions écrit sans honte et l'attitude du corps de maman
semblait
nous approuver, comme si nous avions fait montre d'un grand courage.
Nous prîmes congé silencieusement et nous retirâmes. Nous savions que
maman ne bougerait pas avant d' être complètement sûre que nous soyions
partis.

*

Aucun de nous trois ne posa la moindre question aux deux autres.
Nous marchâmes plus lentement à l'aller. Rosa semblait plus mince
et je ne distinguais plus les cheveux blancs de Giorgio.

En passant près du poirier, nous trouvâmes une poire tombée à terre
que nous n'avions pas remarquée en entrant.
Elle portait un P élégant tracé au feutre, l'initiale de maman, Paola.

Nous ne comptâmes pas les poires qui restaient sur l'arbre.
Sans savoir si nous avions su saisir notre chance de l'année, nous
nous sourîmes d'un air entendu et nous dirigeâmes, chacun de notre
côté, vers la seconde moitié de notre vie.

16-08-2002




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