Poèmes pour voler debout

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mi-octobre à mi-septembre 2002

AvantAprès




-- La nuit des noyaux profonds --


Il y aura les arches disposées autour de nous, toute une ville supposée
solide. Attentive.
Tu auras tout ton temps pour poser la question.
Je savourerai tranquillement nos derniers instants d'inconscience.
D'avance, je t'accueillerai.

"Que dit notre son ?" finiras-tu par demander.
Le fleuve s'arrêtera de couler, pas plus d'un instant, juste le
temps nécessaire pour allumer une torche bleue, un signal d'eau.
L'heure de se lever.
Corps, cyclones accroupis, sauvetage des souffles, langage étendu,
paupières accélérées, soulèvements de lisières.
Je partirai chercher la réponse dans le quartier des tourbillons.

Je ferai le tour de chaque arcade en poussant devant moi mes âmes
les plus improbables, je me couperai à chaque morsure de ruelle,
diminuerai de taille à chaque soif de soupirail. Sans jamais lâcher
ta main agrippée aux rainures de la tempête.

Nous aurons le sentiment de monter des chevaux, de caracoler d'emprises
en libérations, chacun propulsé par la bouche de l'autre.
Que dit notre son ?

Il fera nuit.
Il faudra débarasser beaucoup de choses du nom qu'on leur donne.
Je viendrai du fleuve, de cet endroit précis où il est doux
de se tenir debout.
J'aurai laissé couler sur moi une longue robe d'eau.
Son tissu saura l'importance de se mouvoir, serein comme
une joue abandonnée à la simplicité d'une main.
Se lever.

Fourreau de fleuve, courant étranglé, délivré, souple, croisements
exacts, tourbillon sensible, plis à précéder.
Elle seule brillera. Je serai une goutte qui se déplace en avant,
une libation scintillante dont on s'étonne qu'elle vive hors de son
verre.
Que dit notre son ?

Il pleuvra, il pleuvra plusieurs pluies, eaux dans autres eaux, tentures
lourdes et légères mêlées.
Il pleuvra des ouvertures.

Sur le chemin du retour, la brique se refermera puis s'ouvrira. Il sera
difficile de raconter aux autres cette respiration rouge. D'essayer de
leur expliquer mes cheveux accrochés à ton dos.
Se lever.
Noyaux profonds, fratries de fragments, roues régénérées, fenêtres
physiques.
Nous n'aurons plus mal du manque de clarté. Depuis longtemps déjà,
nous aurons appris à puiser la lumière sans pouvoir la distinguer. Nous
aurons tâtonné parmi les hommes et par comparaison, les
murs nous paraitront légers, poreux, souples comme des jeux traversant
nos épaules.

Je reviendrai juste avant mon départ. J'émergerai des tourbillons et
traverserai
les arcades. En robe de fleuve, brillante de ce bleu encore inconscient
pour quelques secondes, je te trouverai, tranquille, assis au même
endroit. Tu observeras autour de toi les mouvements subtils d'un monde
en train de changer.
Qu dit notre son ?
La vie est ici chez elle.

Je répondrai juste avant que tu ne prononces le premier mot de la
question.
Longtemps après en avoir ri, longtemps après la nuit des noyaux
profonds, nous appellerons cela l'humour des voyageurs.

14-10-2002




-- La musique me tient lieu d'esprit --


Je n'ai plus peur
la musique me tient lieu d'esprit
aujourd'hui c'est moi qui décris des cercles
je suis l'oiseau et ses figures dans l'air
pauvre pierre arrachée un instant
à la tyrannie des traces
riche d'être lancée

J'écoute les chants
les corps qui bougent sont remplis de pièges
des flammes défilent tenues à bout de bras
la musique me tient lieu d'esprit
tout le village fait semblant d'avoir oublié
pour être vu du ciel

J'installe un climat
anneau de corps chauffés autour de vous
je vous aime tant
que je vous dispose en instants rares

Communion de chaleurs durcies
les meilleurs pas du rituel
sont revenus à l'état sauvage
ce sont eux qui tournent le mieux

La musique me tient lieu d'esprit
la lumière descend dans les corps
choisit ceux dont il était décidé
qu'ils ne servaient à rien

Processions pour devenir vivant
des images se tordent sous mes yeux
visages émouvants
trajectoires d'expressions
la musique me tient lieu d'esprit
mes pieds font des figures sur le sol
mais en réalité
ce sont mes lèvres qui embrassent vos lieux

10-10-2002




-- Sémaphore de souffle --


Sa voix venait quand elle le voulait.
Ce phénomène n'avait rien à voir avec la perception lointaine d'un écho.
Il n'y avait pas de montagnes. Je n'avais pas crié.

Il n'y avait pas besoin de renverser la tête, ni d'invoquer des
puissances. La voix venait de la plante de mes pieds. Quelques fissures
courant sur le talon me permettaient de marcher dans l'autre sens.
Quelques traits nécessaires pour que les matières se percutent
lentement, front contre front, plis dans les plis. Une infinie,
irréversible douceur.
Elle suffisait à défaire comme un vêtement toute cette partie en trop de
l'espace, celle où tu n'étais pas.
À la fin de ce mouvement, la route était recousue, il ne restait plus
que les chemins que tu avais pris. Il ne restait plus que la certitude
de douter. Et quelques objets auxquels on tient plus qu'à soi-même.

La voix demandait simplement : "comment peux-tu m'aimer encore ?" et je
lui expliquais comment. Dans mon langage de compressions et
d'étirements, épaules appuyées sur ce réseau d'arches posées au dessus
d'un fleuve, je le lui expliquais.

On aurait cherché en vain une trace d'humanité dans la pièce où je me
tenais. C'était une vaste salle où sans doute avaient résonné des
combats sur le sens d'un mot, où s'étaient assises en cachette des
couleurs épuisées, landes où des reliefs bâtissaient leurs creux.

La voix vivait simplement. Des petites oreilles lui suffisaient pour
croître. De temps en temps, elle cherchait le creux d'un dos, pays
élastique où rebondir vers la prochaine feuille.
Après tout, était-elle autre chose qu'un grand livre écrit sur plusieurs
corps, qu'un peuple blanc qui s'était soulevé pour retrouver ses
couleurs ?

La mer n'était pas si loin. Si on se penchait doucement, si doucement
que le temps ne pesait plus, on l'entendait vibrer, vrombir dans ses
couloirs, bourdonner dans ses orgues.
La mer était si près que regarder ailleurs était déjà s'en éloigner.


Sa voix venait quand je le voulais.
Je n'avais pas besoin de rêver pour qu'elle arrive. Les rêves, c'était
pour ceux qui avaient des maisons doubles. Une pour vouloir, une autre
pour se contenir, comme une résidence d'hiver posée sur une terre
chaude, un visage qui se reposait dans une paume volcanique.
Moi, je n'avais qu'une maison simple, zébrée de chauds et de froids,
livrée à elle-même. Toujours à construire.

C'était un plaisir aussi grand que celui de regarder les avions quand
leur corps brille au soleil. Là, les têtes se levaient, les gens
faisaient des signes, le sable ne glissait plus entre les doigts.

Il n'y avait pas de montagnes. Je n'avais pas crié.
La voix venait quand tu le voulais. La maison se trouvait dans un pli du
temps. La voix la parcourait, la remuant sur ses bases, ouvrant ses
portes et ses fenêtres, l'animant pour qu'elle devienne un sémaphore de
souffle.


09-10-2002




"(...)c'est l'homme voulant être tous les contraires qui le
constituent."
- Fernando Pessoa


-- Acordeão --


Tu n'es jamais arrivé ici.
Pourtant, tu as ri avec nous, brique après brique, année
après année.

Il y a toujours une espèce de farine sur ta peau. Tu ressembles
parfois à un comédien maquillé.
Tu expliques que c'est la poussière des étoiles de ton pays qui ne te
quitte
jamais.
Moi, je crois que tu es un aliment, une manne terrestre qui neige sans
cesse vers le ciel.

Tu t'es arrêté à mi-chemin.
Dans tes yeux, quelque chose de trop rempli. Comme les brouettes
que tu secoues pour que les briques te parlent un peu de mer.

Le dimanche, tu sors avec ta moitié blanche et bleue. Là où il fait
soleil
jusqu'en hiver. Là où tout le monde t'appellera toujours "le petit".
Tout le monde est bien habillé. Il faut se montrer, avant que la pluie
nous délave. Il faut promener nos ombres à nos bras.
Nous comparons en nous croisant sur l'avenue, les vies dont nous
sortons.

Tu prends une chambre pour deux. Toi et l'accordéon.
Il a droit à son lit.
Tu bordes ses soufflets, lui donne à boire. Le rassure : cette nuit,
la mort n'a pas de quoi se payer l'hôtel.

Maintenant, le ciel peut descendre dans ton verre.
La terre peut se reposer dans ta main.
Le monde entier peut tenir sur tes épaules, du moment que tu entends les
mouettes.
Du moment que le quai est assez long. Du moment que la musique sait
nager.

Tu me raconteras l'endroit où tous les temps se rejoignent, la lune qui
rougeoie dans le cendrier, les poissons accoudés au bar, les continents
pétris par les femmes.
Nos visages qui se rapprochent, joue à joue.
Deux bouches pour inviter la mer à venir s'asseoir avec nous.

L'accordéon bat contre ton corps.

23-09-2002




-- Tissus d'escaliers --



Les tissus fabriquaient des hommes
les habillaient d'escaliers
de récits contenus à leur tour
dans un habit trop petit

Les couleurs
tombaient juste à côté des marches
formaient des constellations autour d'elles
têtes appuyées sur leurs degrés

Quand il faisait froid autour des hommes
on donnait aux couleurs
des noms chauds
très vivants

Plus l'étage était haut
plus la couleur vibrait

Les tissus s'avivaient sur les peaux
toujours plus d'hommes en sortaient
descendaient remontaient les étages
inventaient même d'autres maisons

Les hommes parlaient
les tissus en fabriquaient d'autres
plus silencieux
montés plus haut
plus longs à gravir

Pour connaître la mode
du prochain étage
les tissus consultaient l'oracle des frôlements

La position des corps sur les marches
prédisait le présent

22-09-2002




"Et moi j'ai sur moi un univers plus précis plus certain
Fait à ton image"
- Guillaume Apollinaire

-- Placards pleins où trouver place --

Certains univers, tout en bas de la liste des courses, sont composés
d'éléments sans tracé, d'offrandes disparates.
On les garde pour la dernière seconde du jour, quand les néons du
magasin vacillent,
quand on ne se préoccupe plus de savoir si notre visage est avantagé.
Ou fragmenté.
Ou bien simplement compté parmi les autres.

On dit qu'un être pourrait tenir en une seule phrase. Certaines femmes
sont des livres entiers. On les trouve sur un quai le long de la Seine.
Rudes négocations avec le soleil, pour qu'il nous les laisse. Pour qu'il

Les gens qui les prononcent se retirent dans leur voix. Se ramassent
dans le noyau qui vibre quelque part le long d'un coude de la diction,
quelque part le long d'un souffle rentré. Qui exagère. Parce qu'elle, la
femme du long du quai, connaît déjà tout du fleuve, de la source à la
mer.
Que lui apprendre ?
Que lui donner qui pousse le ciel, fasse trembler la terre, écoute l'eau
monter, aboutisse au feu ?

Elle a déjà vécu plusieurs vies, merveilles en vrac, insistance à se
rassembler en un tout, phonétique des brûlures, décalages des cadences.
Les êtres qu'elle a croisés, effleurés, priés, les postures impossibles
prises pour aviver leurs grains, les frotter contre les siens. Nous
sommes
tous ceux-là. Nous ne sommes aucun d'entre eux.
Pendant que nous peignions les murs, elle a illuminé la caverne par le
travail de son corps.
Vies passées à ramper et à se redresser.
Cahots de grande noblesse.

Il y a quelque chose d'infiniment grave, dans le déplacement d'une seule
syllabe. Il y a quelque chose d'infiniment délicat à laisser des lèvres
se former sur les murs.
Il y a des plumes qui pèsent lourd sur les épaules.
Et des plombs qui s'envolent si on ne les retient pas.
Des mots aussi précis que ceux des enfants, phrases sans auréoles,
fleurs sans mystique. Rien qu'une fête, une assemblée de flambeaux
donnée la nuit par des êtres qui ne savent pas comment disparaître quand
le jour se lève.

Rien que deux bras tendus pour avancer sans que le monde recule.

Deux balanciers penchés, placards pleins où trouver place quand même au creux du linge et respirer longuement le merveilleux étouffement
d'aimer.

21-09-2002




-- S'enjouer --


Vouloir voir
l'úil versé dans un autre úil
je me hausse sur la pointe des pieds
il y a un champ avec des chevaux calmes
une femme y surgit
personne ne l'a vue arriver depuis les bords
rides enjouées les vieux d'ici racontent des histoires
à son sujet

Elle raconte des histoires aux plus anciens
de celles qu'on raconte toujours avant midi
rose de cheminée force ancrée bataille d'ombres
les chevaux veulent voir
viennent s'assoir par magie

Les chevaux tournent
c'est le matin
au fond
personne n'est surpris de la voir ici
au centre du champ
personne ne s'étonne de la voir s'enjouer

19-09-2002




-- Chorale des seuils --


Tous en cercle
les pieds quittant le sol
ils montent et redescendent
me disent
tu peux le faire tu peux le faire
chorale des seuils j'essuie la route
de haut en bas mon poids fait du bruit
de bas en haut avec les mains bien étalées

Et moi je lève un oeil puis l'autre.
Ouvrir la fenêtre, faire sortir l'air
d'hier, ouvrir l'annuaire pour envoyer une carte dans un pays lointain,
en ayant choisi un nom qui ne me rappelle rien ?

Je dois faire quoi ?
Je dois faire ?
Je dois ?
Les pieds autour de moi font des figures de haut en bas, des
alphabets de cheville, des attraits d'astragale, des magies de mollets.

Encouragements entrecroisés
les mains dans tous les sens
on ne voit plus les doigts
les fronts sans digues tu peux le faire
j'essuie la route seuils accordés
à quelques minutes il y a un village
toutes ses maisons savent marcher

Des paniers tout au long de la route. Plus ils ont faim, plus les
marcheurs doivent
y déposer des fruits.
Pays des pieds qui se poursuivent.
Pays qui transpire, de bas en haut.
Pluie qui précise les pays pris, les plis laissés.

Combien de voyageurs dans chaque goutte qui tombe, qui monte, qui
traverse les visages, qui prend feu sur le sol ?

Pays d'amour, où chaque maison est une route, où sur chaque seuil pousse une chorale.

19-09-2002




-- Suées polychromes -


Les gouttes sont comme des chats : il leur faut un petit moment pour
ouvrir les yeux.
La cuisine est remplie de carreaux. À chacun d'eux, correspond la
spécialité d'un pays.
Il fait chaud.

Plusieurs filets de couleur veinent ma peau. Abris mobiles, elles
me chuchotent la cuisson du vitrail.

J'ai empilé des fièvres, converti des chaleurs en mouvement.
Puis j'ai migré de casserole en casserole, crépitant sur le sol,
oubliant de me vaporiser à temps.

Je suis l'oeuvre de jeunesse d'un maître verrier, sa composition
malhabile. Je transpire sa mixture, dévie ses couleurs, collisions de
figures en boucles brillantes, reflets de tracés humides.

Parure d'impact, à l'intérieur de chacune de mes gouttes
s'active un soufflet de syllabes.

14-09-2002




-- La main s'ouvre doucement --


Arrive la trace du métier sur les corps
leur place qui change de couleur
selon la longueur des cils
pris par surprise sans en rêver
ouvrir la main défaire son emballage
arrive la rumeur des extrémités

Je fourmille de toi
je relie les bords de tous les yeux
moi le départ moi l'écran devant la terre
moi les jambes de douleur
moi l'infime débordant

Arrive l'ancienne pratique dans des mains neuves
arrive l'outil façonné par d'autres
corps saisi pris par surprise sans en rêver
une vie claque sous la langue
une fenêtre sensitive découpe un soleil
ciment doux parole bouchée
toucher la main la nourrir de mouvement

Moi l'herbe lancinante moi la marée
moi l'ombre qui se balance
moi le crochet où se retenir
je nous tisse à la surface

Arrivent les acides de tous les temps
arrivent les matières pour nous entourer
rives autour de nous métaux lourds
canal du peu pris par surprise sans en rêver
nos positions s'affinent
le papier respire le croquis s'évanouit
j'explique ta saveur

La main s'ouvre doucement

14-09-2002


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