L'heure du feu pluie, nouvelles

(titre en hommage au poème d'Apollinaire du même nom)

-Océan de terre--


Anna.

Anna avait un regard droit.
Elle se mettait en plein milieu de la place, semblant convoquer des forces tournantes autour d'un axe.
C'était à Cracovie, en 1560. Elle regrettait d'être loin de la mer. Elle m'avait demandé d'y aller souvent, et de lui raconter. Comment elle était, si elle était forte, calme, comment on s'y plongeait et comment on s'en retirait. En quoi on se sentait semblable à elle et en quoi on s'en différenciait.
Et surtout (elle avait serré ma main comme si sa vie en dépendait), de lui en ramener un flacon, qu'elle garderait toujours.
La place ressemblait à un plateau de jeu. Le monde souriait.


Peuples de la nuit.

Les peuples de la nuit se déplaçaient sans bruit, sans laisser de traces. Leurs
yeux brillaient et les lieux qu'ils avaient traversés mettaient beaucoup plus longtemps à vieillir. C'étaient les humains qui les nommaient "le peuple de la nuit".
Mais leur pays était chatoyant, bordé de fils allongés qui traçaient une frontière
impossible à cartographier par les hommes, tant il aurait fallu de vies consécutives pour la mesurer. À cause de cette forme, les humains appelaient notre pays "La Méduse". Ils se signaient lorsqu'ils nous sentaient jouer autour d'eux et nous les gratifiions d'un bruit menaçant pour ne pas vexer leur peur, essentielle à leur vie.
Nous pensions que sans leur peur, les hommes seraient tombés en morceaux et nous les aimions bien.


Aller et venir.

L'un d'entre nous avait donc été désigné par Anna pour aller voir la mer, et c'était moi.
La Pologne du XVIeme siècle avait cet avantage qu'on pouvait en partir sans qu'aucune question ne soit posée.
On aurait disparu dans une brume un peu plus épaisse que d'habitude et voilà tout.


Les ancres.

Nous avions tous des ancres.
Elles traversaient les siècles et les pays, s'accrochant à des anecdotes, des
ombres et des soleils transmis, des façons de s'emméler et de se distinguer.
Nous avions tous des ancres et elles étaient parfois la seule brillance dans
la nuit, le seul poulpe éclairé autour de notre cou.


Là où commence le monde.

Et j'étais donc arrivé au bord de la mer. Je ne m'en étais pas aperçu tout de suite. J'aurais pu tout aussi bien me trouver encore dans l'éclat des yeux d'Anna au centre de la place de Cracovie. Elle prenait à certaines heures de la nuit, des allures d'île noire et tremblante, bordée de montagnes colorées, comme s'il n'y avait jamais eu de ville autour.
Mais non, c'était bien l'océan et sa rumeur fossile, c'était bien le pays noir qui pouvait prendre toutes les formes. Verre, villes, corps, tout était né d'une décision des eaux.


Vastes vases.

À cet endroit, toutes les lignes noires du monde convergeaient et pourtant, il naissait au centre de cet écheveau d'ombres, une lumière qui pouvait tout remplir à son tour.
C'est alors que je sus avec certitude que nous étions des liquides, des liquides versés dans l'espace et le temps, et que nous mettions une éternité à remplir
une forme qui nous était invisible et que nous serions bien plus tard. Un jour où l'eau serait devenue un corps solide à son tour.

L'océan sur la place.

Je sus également qu'Anna l'apprit exactement en même temps que moi et qu'heureuse d'avoir compris un des secrets du monde, elle resta longtemps sur la place de Cracovie à fermer les yeux de plaisir.

17-12-2001






Vers l'accueil des nouvelles