L'heure du feu pluie, Nouvelles.

À propos d'école, le site Mosaïques du monde vous présentera des classes des mille coins de notre terre ronde.

-- "Nous allons écrire" --



De nous trois, Clémentine entre la première dans la salle. Elle refuse
la lampe de poche que je lui tends.
- Non, pas tout de suite. Je veux d'abord la regarder comme ça.
Sélim et moi esquissons un haussement d'épaules puis comprenons en même
temps : elle veut regarder la salle avec ses autres sens.
- L'odeur est toujours-là...
Nous la respirons ensemble. C'est peut-être vrai. Nous le voulons.
Je sens l'électricité monter, l'émotion s'organiser en monticules de
plus en plus grands qui vont finir par nous recouvrir.
D'un même mouvement, nous regardons vers l'estrade sous laquelle
Mademoiselle Rosace a caché un certain livre, le tout dernier jour de
l'année.
Nous avons 9 ans, peut-être 10. En tout cas, nous les avons eus.

*

- Nous allons lire...
À 10h30, chaque mardi, les yeux de Mademoiselle Rosace se mettaient à
briller d'un éclat presque anormal. Elle suspendait toujours sa phrase
au même endroit, comme si la continuer eût été insoutenable.
Insoutenable de délices sans doute, tant son regard semblait chavirer et
son visage dériver vers des horizons mystérieux.
Notre maîtresse sortait alors un livre à la couverture pourpre, en cuir,
elle en sortait d'abord une petite partie, comme une femme qui aurait
découvert sa cheville sans aller plus loin.
- Ça y est, c'est reparti, le strip-tease du livre...
- Tais, toi, Jonathan !
Clémentine n'admettait jamais aucune interruption à la magie, aucun
manquement au rituel. Elle, si prompte à regarder par la fenêtre ou à
tracer des dessins sur toutes les surfaces possibles, devenait
concentrée, presque recueillie, quand Mademoiselle Rosace sortait son
livre pourpre. Le visage de Clémentine, parcouru de lignes rouges, tendu
à l'extrème, faisait alors d'avantage penser au visage d'une enfant
sauvage qui aurait couru dans un champ d'herbes hautes fouettant ses
joues qu'à celui d'une élève sagement assise.
Puis Mademoiselle Rosace sortait entièrement le livre, l'ouvrait, nous
contemplait longuement, puis le refermait et murmurait avant de le
ranger.
- Non, pas aujourd'hui, pas encore...

*

- Tu sais que techniquement, nous sommes des cambrioleurs ?
Clémentine serre sa machoîre comme si elle voulait nous briser tous les
deux en même temps. Sélim m'approuve, comme il le faisait déjà il y a
vingt ans.
- Il a raison ! Nous sommes venus voler quelque chose.
- Non...
Clémentine a mis une telle conviction dans son "non" qu'elle me donne
l'impression d'avoir proféré une impardonnable insanité.
- ... Nous sommes simplement venus finir l'année.
Elle a raison. Je l'approuve de la tête, comme je le faisais toujours à
dix ans. C'est maintenant ou jamais : l'école de notre enfance, déja
abandonnée, sera bientôt rasée.

*

- Nous allons lire...
Tous les mardis matin à la même heure, Mademoiselle Rosace recommençait
son rituel. Je tentais à chaque fois une blague en direction de
Clémentine, non pas parce que je voulais briser ce moment, mais parce
que j'avais le secret espoir qu'un jour où elle serait plus exaspérée
que les autres, elle poserait sa main sur ma bouche pour me faire taire.
Jamais, notre maîtresse n'allait plus loin que ce "nous allons lire".
Semaine après semaine, saison après saison, le livre s'ouvrait dans ses
mains comme pour nous saluer, puis se refermait sur la même phrase.
"Non, pas encore, pas aujourd'hui".
Et pourtant, aucun d'entre nous n'eût jamais le moindre mouvement
d'humeur ni même de lassitude. Tous, nous avions conscience d'assister à
un phénomène important dont le sens nous échappait. Et étrangement, en
nous échappant, il nous enrichissait.
Aucune journée ne se terminait, aucune semaine n'avait de bout, aucun
mois ne possédait d'extrémité, aucune année n'était marquée d'une fin
visible. Il y avait toujours ce livre à découvrir, demain, la semaine
prochaine, après, bientôt.
Nous allions lire, quelque chose de merveilleux ou de terrible ou les
deux à la fois était sur le point de se passer.

*

- Pourquoi tu ralentis ?
- Et toi ?
- Moi ? Mais c'est pour faire comme vous deux !
Clémentine, Sélim et moi nous arrêtons d'un même mouvement, à trois pas
de l'estrade.
Une salle de classe a une manière différente de vieillir des autres
endroits. Elle prend de l'âme plus qu'elle prend de l'âge, comme si les
présences accumulées des enfants lui donnaient une patine de conscience.
Pourtant, la nostalgie vient de faire place en moi à une sensation
inverse : rien n'est ancien. Rien ne diminue. Rien ne s'use. Tout est à
espérer.
Le regard de Clémentine a quelque chose de changé.
- Nous avons fait une erreur...
Le livre pourpre de Mademoiselle Rosace est à portée de nos mains, sous
l'estrade
- Oui...
J'ai mis une telle conviction dans mon "oui" que Clémentine me regarde
un peu comme si c'était moi qui tenais le livre aujourd'hui.
- .... Mademoiselle Rosace nous avait montré un livre magique. Je viens
de comprendre : nous ne devons pas l'écouter ni même le lire, mais
l'écrire.
Pendant que Sélim hoche la tête pour m'approuver, Clémentine pose enfin
sa main sur ma bouche, non pour me faire taire, mais pour me remercier
d'avoir parlé.

En nous dirigeant vers la sortie, nous nous promettons de nous retrouver
chaque semaine sans faute.
Dès mardi prochain, nous allons écrire.

04-11-2002


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