L'heure du feu pluie, nouvelles


Ce texte est paru dans le n°22 de la revue Les hésitations d'une mouche.

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Monstres nécessaires




Maman, j'en veux un comme lui, celui qui respire à peine.

Je le veux pour le porter sur mon dos, il regardera loin devant, sans rien me dire, jamais. Un qui couvrira mes cheveux, gonflera mes doigts, fera des taches partout sur mon corps.
Je ne l'interrogerai jamais.

Maman, j'en veux un comme l'autre aussi, un qui respire trop. Un que tu enfermeras dans un placard à ma place quand je ferai des bétises. Un qui aura mal pour moi. Il laissera des lumières partout dans le salon, des étincelles que tu ne devras surtout pas balayer. C'est moi qui les aurai posées, mais je dirai que cíétait eux, tu me croiras et eux aussi.
Ils seront punis et leur punition ce sera nous. Ils devront rester contre notre peau jusqu'à mourir de notre vie. Trop chauds, trop atteints, trop ouverts.

Je leur donnerai le même nom à tous les deux, je veux les

mélanger l'un à l' autre pour obtenir le monstre parfait, celui qu'on invite quand on a très peur de se perdre, toi et moi, juste au moment où on vient de commencer à en mourir. Nous crierons dans le tissu invisible qui nous relie et nous appellerons le vent très doux, le chien bleu qui nous rapporte toujours líune à líautre.

Je vais mélanger les monstres et comme ça j'aurai deux ventres.
Maman, je veux avoir des jambes encore plus longues, pour devenir si belle quíils síévanouiront. Jíaimerais qu'ils poussent de très beaux cris quand il passeront tous les deux par la fenêtre. Ce ne sont pas des gens, je te jure, ce sont des monstres, ils ont été fabriqués dans un magasin dont je connais l'adresse.
Je les chuchoterai dans ma bouche pour quíils sachent que je connais leur marque, jíinventerai leur publicité pour la télévision, je les percherai sur une marelle suspendue pour quíils deviennent gratuits.

Demain, je promènerai les monstres dans les poches de ma robe et ils me prédiront líavenir. Jíaurai des peluches de chair pour míencombrer et je les bercerai sans bouger.
Pendant ce temps là, je laisserai pousser en moi les ciseaux qui les enlèveront de notre vie. Díun coup.

Ensuite, tout ira bien maman. Deux rivières fraîches couleront de nous. Je serai là à tous les repas, je viendrai dès que tu míappelleras. Je dirai les mots qu'il faut pour que le plat suivant arrive tout seul, sans que tu aies à le porter toi-même pendant neuf mois.

Nous le ferons chauffer ensemble et il naîtra par nos doigts, par nos yeux, par l'exil des monstres qui lui abandonneront toute la place, il arrivera par notre amour qu'ils auront oublié d'engloutir.
Il arrivera depuis nos lèvres quand nous nous sourirons, quand nous nous serons rappellées que nous sommes nées ensemble, en même temps, maman.

Mais pour tout ça, il faut que tu nous achète les deux monstres.
Dans peu de temps, je les revendrai facilement contre une nouvelle vie.


18-07-2002


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