L'heure du feu pluie, nouvelles.

-- Mon amour, mon amour ! --



"Elle ne flotte pas à la dérive comme on s'imagine que le font les
fantômes, mais elle se RUE vers le perron et l'allée"
- Stephen King, "Sac d'os"



Nuit 1

- Mon amour, mon amour !
Ça se lovait dans les lattes du plancher, ça courait jusqu'à
l'extrémité de la pièce, ça filait à toute vitesse, comme si c'était à
la fois pressé de s'éloigner puis de revenir, puis, au lieu de refaire
un tour dans les plinthes, ça continuait dans mes omoplates, ça venait
se loger comme si ça avait toujours été chez soi.
Ça m'aimait, aucun doute là-dessus, ça m'aimait d'une manière à la fois
obscure et heureuse, vacillante et pleine.
Ça jouait de la matière, qu'elle soit celle de mon corps où de celle de
la maison avec l'allégresse d'un orchestre de jazz New-Orleans, un élan
enfantin qui dissimulait au fond de sa surface joyeuse une sorte de
science désespérée, de connaissance complète du dialogue de sourds qui
s'intalle fréquemment avec les années entre les différentes parties d'un
être humain.
Ça criait "mon amour, mon amour !" à travers les chaises, franchissait
des recoins de mon corps dont j'ignorais l'existence avant son passage,
le cri s'ébattait comme une volée d'enfants déterminés qui prolongeront
la récréation tant que l'instituteur ne se sera pas décidé à les
rejoindre et à venir jouer avec eux.

Jour 1

Vous savez comme les choses se passent, on est vers la fin du
printemps, l'air tiède semble se ramasser comme une bête assoiffée de
vengeance. Pour le moment, il prend encore son temps, il sait que dans
deux semaines tout au plus, il va devenir cuisant, carnassier, déchirer
les chairs de sa chaleur aveugle, tomber sur les corps comme une
punition.
Chacun a son petit remède. Moi, comme je suis un garçon moderne, je me
rafraîchis avec la télévision. Je zappe. Ça me fait un éventail
d'images. Les couleurs, les formes se succèdent comme un flip-book, ces
petits livres où on voit un personnage de cartoon tomber dans un égoût
où glisser sur une peau de banane. Je pense avoir trouvé une forme de
sagesse dans cette anarchie, fidèle reflet du chaos qui rêgne en moi.

Nuit 2.

- Mon amour, mon amour !
Ce n'était ni un gémissement ni un ordre, mais l'énonciation d'une
simple évidence. En tout cas, je savais que ce n'était pas un fantôme.
Au contraire, tout le reste, murs, toit, meubles, s'était échafaudé
autour, sans posséder la moindre sorte de réalité. J'avais été habitué à
tenir ce surplus pour authentique, mais c'était la pierre, les tuiles et
le parquet qui tournaient désepérément autour de la voix, seule ancre
réelle, seul monde vivant.
La nuit favorisait son apparition, mais ça n'avait aucun lien avec les
histoires pour effrayer. Simplement, la nuit, ça avait davantage de
place. Les couleurs, la brillance, c'était gêné par les manifestations
trop bruyantes de la matière. À force de la côtoyer, il s'était
développé entre nous une forme de symbiose et j'ai fini par percer le
mystère qui faisait de ça un être amoureux des ambiances feutrées :
c'était une entité très bien élevée, qui répugnait à insister lourdement
et à se servir de couleurs vives ou de sons éclatants pour appuyer son
propos.

Jour 2

Ces soirs-là, j'approche mon corps de l'écran, et je vous jure que
j'éprouve, sur chaque grain de ma peau, dans le moindre interstice de
mon corps, une sensation de fraîcheur, une véritable irruption
intérieure, comme une pluie bienfaisante.
Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je commençais à me sentir un peu las
de la succession des scintillements, mon corps suffisamment rafraîchi
pour pouvoir m'endormir paisiblement. Peut-être que mes doigts ont tapé
sur deux chiffres en même temps, peut-être que j'ai tapé une combinaison
n'appartenant pas à cette réalité, dévoilant brutalement une sorte de
seuil. Je ne sais pas. Toujours est-il que je suis tombé sur une
publicité banale, qui vantait les vertus d'une casserole qui savait tout
faire, tout juste si elle ne dansait pas le Quickstep ("Tefull, les
casseroles pour une vie plus pleine ! Appelez le 0800-888-888, vous êtes
cuits !").
Seulement, la personne qui tenait la casserole, la tournait et la
retournait dans ses mains avec délices, presque en transe, comme s'il
s'agissait d'une sorte de sexe amélioré, cette pom-pom girl enthousiaste
et survoltée, c'était mon ex-femme. Et dans l'intérieur de la
casserole, elle avait écrit au rouge à lèvres :
- Mon amour, mon amour !


Nuit 3

Ça disait d'une voix pleine et sans effets inutiles :
- Mon amour, mon amour !
Ça parlait avec les objets et les corps que ça trouvait, mais pas
seulement, ça résonnait aussi à travers les souvenirs qu'ils avaient été
et les espoirs qu'ils formaient.
Cette phrase constituait un monde en soi. Cohérent, parfait, sans
réfutation possible.
J'aimais m'imaginer que ça avait des yeux profonds, très mystérieux,
gorgés d'énigmes qui m'en apprenaient plus que leurs résolutions. Mais
peut-être que ça n'avait pas d'yeux du tout. Peut-être que le concept
même d'"avoir des yeux", lui aurait semblé vaguement insultant, comme
une réduction de ses immenses possibilités.
Ça courait, même dans le cylindre étroit de mon corps, ça continuait à
courir comme si j'avais été un grand espace qui n'en finissait
jamais.


Jour 3

Au petit matin, j'ai haussé tranquillement les épaules, comme si je me
débarassais d'un sac. Je n'avais même pas besoin d'une visite chez mon
psy pour savoir que j'étais en proie à un phénomène tout à fait normal.
L'absence prolongée de l'être aimé peut conduire à des hallucinations
auditives, visuelles, voire tactiles. Je me suis rangé sereinement dans
la catégorie des doux dingues et j'ai sauté dans cette nouvelle journée
en allumant la télé. Je zappais au rythme exact de mon rire, à la
vitesse de mes spasmes d'ironie. Bien sûr, tout était rentré dans
l'ordre.
J'ai pris le bus pour aller au travail, vous savez, je pourrais faire
ce trajet les yeux fermés, depuis si longtemps, vous pensez bien. J'aime
bien retrouver Johanna, la conductrice, nous avons dû échanger en tout
et pour tout une vingtaine de grognements aimables en dix ans, mais ces
bruits ont fini par tisser une sorte d'intelligence secrète entre nous,
une intelligence inarticulée en quelque sorte, mais bienfaisante pour
chacun de nous deux.
La déception m'a saisi, quand j'ai vu que ce n'était pas la silhouette
massive de Johanna qui trônait au volant, mais celle d'une remplaçante.


Nuit 4

Une fois que ça s'était logé dans mes os, ça ne me quittait plus avant
le matin. Il y avait beaucoup de variations, selon l'endroit du corps où
ça choisissait d'habiter. Ça recréait un langage premier, celui qui
avait préexisté à la langue banale que je parlais à présent. Ça
déchirait mon uniforme de mots et gonflait les sensations plates avec
lequelles j'avais cru me protéger toute ma vie.
Je me souvenais d'avoir connu cette voix, je me souvenais de l'avoir
reconnue entre toutes, de l'avoir trouvée je ne savais plus quand, comme
on déniche une aiguille dans une botte de foin. comme on délivre une
musique extrèmement juste dans l'écartèlement dissonnant formé par le
frottement entre soi et le reste du monde.

Jour 4

Impossible de vous décrire l'émotion qui m'a fouaillé lorsqu'elle a
tourné la tête vers moi. Que faisait mon ex-femme au volant d'un bus de
banlieue à 7 h 30 du matin, avec à son cou, le collier de perles que je
lui avais offert ?
- Vous désirez un ticket ?
Elle était aimable, mais légèrement agacée par mon immobilité et ma
façon impudique de la dévisager. J'ai failli tendre ma main vers son
cou, comme pour le saisir, et lui montrer cette perle, sans doute un peu
plus lourde que les autres, qui faisait très légèrement pencher le
collier, cette perle imparfaite, presqu'humaine car grâce à elle, ce
collier n'était pas un autre collier mais le sien. Le nôtre.


Nuit 5

Je n'ai pas attendu de savoir poser un nom sur ça.
Il fallait lui répondre. Lui parler sans tarder, pour que ça cesse
d'errer dans l'infini, car même l'infini lui était une cage.
Il lui fallait une parole pour naître, il lui fallait ma voix pour se
resserrer comme une buée, audible par ses propres oreilles.

Jour 5

J'ai entrepris de parler enfin à mon ex-femme qui paradait toujours au
volant du bus. Mais je me suis ravisé. Elle ne me reconnaissait pas, me
fixait comme elle aurait fixé un parfait inconnu ou un meuble trop neuf
et je ne tenais pas à avoir des ennuis sur cette ligne que j'empruntais
deux fois par jour.
Mon souffle est devenu plus court lorsque j'ai machinalement levé les
yeux vers les affiches publicitaires. On aurait dit qu'une main
invisible les avait toutes arrachées dans la nuit et les avait
remplacées par une autre affiche, une seule placardée à chaque endroit
possible du bus. À la place des publicités, s'étalait en lettres larges
et sensuelles de rouge à lèvres, une seule phrase :
- Mon amour, mon amour !
Je me suis tassé dans le siège du bus, m'y confondant, m'abolissant
dans sa laideur fonctionnelle, car il me semblait que chaque passager
-même les étrangers de passage- me regarderait fixement pendant toute
la durée du trajet.

Nuit 6

- Mon amour, mon amour !
Maintenant, c'était moi qui parlait. Sans même m'en rendre compte, je
courais dans la pièce, en cherchant à provoquer en ça l'émergence d'un
corps où me loger, de préférence dans le creux du cou, pour faire
pencher encore plus le collier et peut-être même tout le visage avec.
Je courais, courais et ça m'entendait en cherchant fébrilement à son
tour dans ses tréfonds, retournant ses entrailles comme une grande malle
pleine d'habits de fête pour parvenir jusqu'au désir qui lui permettrait
enfin de se souvenir de moi.

12-04-2002



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