Poèmes pour voler debout

mi décembre à mi novembre 2001

AvantAprès

- Une seconde avant la vague --



C'est une petite ville au bord de la mer
un bus la traverse
je crois qu'il est rouge

Peu importe le pays où elle se trouve
on y parle toujours une autre langue
que celle d'hier
la vie passe par là
pour modifier le paysage
et les expressions des gens

On y fait toujours les mêmes choses qu'avant
un pied devant l'autre
mais quelque chose s'annonce
vient marcher de long en large
décrocher tous les téléphones

Un couple d'âge mur passe
l'homme désigne quelque chose au large
elle lui répond
que non rien n'a changé
on devine à leur gestes
qu'ils ne se sont pas vus depuis longtemps

Les magasins sont ouverts
les épuisettes colorées font sourire
un balayeur venu de l'autre côté du monde
secoue la poussière
pour faire revivre les odeurs de son enfance
il regarde vers le large
s'arrête une seconde

C'est une petite ville de bonne santé
aux enfants qui vont à la pêche à pied après l'école
et ramènent des coquillages
à qui ils donnent des noms d'aventure

Derrière des volets
des gens parlent fort
puis s'interrompent

Devant la mairie
une vieille dame vérifie si personne ne la regarde
et vole une fleur sur le parterre

C'est une petite ville aimable
avec une fontaine sur la place
une femme au souffle court rajuste son manteau
laisse sa main
posée quelques secondes sur la porte de l'immeuble
rebrousse chemin

C'est une petite ville aux amours qui durent
on y fait toujours les mêmes choses qu'avant
un pied devant l'autre
tous les ans des dauphins viennent nager
cette année cinq cent personnes ont été licenciées
la porte de l'usine est recouverte d'inscriptions
le dimanche les gens se rassemblent sur le front de mer
ils montrent tous quelque chose au large

C'est une petite ville pleine d'heures
un jeune homme regarde le bus rouge passer
il ressent une chaleur familière et nouvelle
de profil une passagère ressemble
un peu mais pas complètement
à celle qu'il aime

C'est une petite ville avec une plage douce
je la traverse
ses pierres ont des tons clairs
avec dans le coeur quelque chose d'heureux qui s'obstine
je la traverse
un pied devant l'autre
en regardant devant le front de mer
des tourbillons se former

Maintenant
une seconde avant la vague
chacun sait au fond de lui
même si personne n'en parle ouvertement
que dans quelques instants
l'eau va dire quelque chose

11-12-2001




-- Scéance en sous-titres --


La traduction rendait mal
l'exacte distance entre nos mains et le film
ce rapport doux semblable que nous avions avec l'histoire
chaque spectateur planté en épi
retenait le souffle du voisin

il y avait un collier de sourires
et des bouches sur les fauteuils
des dialogues pour essayer son esprit
grands cercles d'entailles et bibelots de larmes
au bout du compte
le tout rendait heureux

On remarquait surtout ce qu'il n'y avait pas
ces croix et ces points qui passaient sur l'écran
puis dans les rangées
assises sur les genoux comme des erreurs voulues
amoureuses de la lumière qui revenait dans la salle

Leurs embardées rouges
étaient une longue scéance en sous-titres
la musique soulignait les mouvements au feutre vie
les brûlures immédiates
et les fuites à fronts fous dans les rues à durer

10-12-2001




"Les aquarelles faites à l'eau de mer se gondolent au moment des grandes
marées"
-Alphonse Allais

À bord du continent bleu

Deuxième courant

Le piano à devenir



Un piano devant l'eau. Il est là pour plus tard.
Personne ne l'a vraiment posé là. Il est né des espaces laissés
entre
toi et moi qui nous promenions sur la plage un soir.

ce sont des espaces intelligents
avec des vides bien placés
ils distribuent des présences

Le piano joue "Clair de lune" de Debussy. C'est une mélodie modeste,
peu habillée, qui ne demande pas grand chose mais sait remonter le
soleil chaque matin. On ne sait pas ce que le jour deviendrait sans
elle. Peut-être, le monde resterait-il noir comme lui ?

cette musique ne fait pas trembler la laque
mais l'homme qui l'écoute
comme pour dire qu'ici
on peut à la fois
se voir et s'entendre

Ses notes sont libres, elles peuvent jouer à changer de position sur
le
clavier. Personne ne leur dira que ce n'est pas leur place.
Bien sûr, le piano pourrait s'échapper d'une ruade et nager seul,
voile
noire faisant claquer des arpèges. Ces petits airs de rien réunis dans
une boîte ont leur caractère.

mais il y a un pacte secret
entre les mains qui ne sont pas là
et lui qui n'est pas là non plus
cette permission de points communs
font qu'ils se connaissent trôp bien

Un piano sur la plage. Pluie sur pieds, corps sur sable. doigts
mélangés et un drôle de rire qui arrive par paquets de sei.

et parfois
s'allonger en sourdine
fait plus de bruit
qu'un mystère qui court dans l'eau
les mains bien à plat
pour faire résonner va savoir quoi

Musique de plus tard, quand le piano rosit, le début du jour a déjà
un
goût de soir.
La mer apprécie cette ombre étincelle qui lui fait face.

en même temps que les doutes
le jour se lève

26-01-1999/10-12-2001




Petites gouttes et grands récipients

28. Le soleil s'est trompé de sens


Le soleil s'est trompé de sens
comme il est rond
ça ne se voit pas
chacun continue à vivre
exactement pareil

Je m'en suis aperçu
en dessinant autour de lui sur la vitre
je n'arrivais pas à le faire venir
même en lançant
une serviette chaude vers le ciel
elle retombait blanche

Je lui laisse le temps se redresser
de rouler sur ses rayons
comme une bestiole qui sait ce qu'elle veut

Je fais semblant de ne pas avoir besoin de lui
mais quelle étrange journée
différente
pas évidente
légèrement lourde

La vie sans lui ressemble à un voyage
où on découvrirait la tristesse
c'est intéressant
le temps d'y penser
mais tout de suite après
on court vers le radiateur

10-12-2001




À bord du continent bleu

1er courant

Le pont des enfants



Sur le pont des enfants, on avait enlevé ce qui empêchait le ciel de voir la mer.
Ils s'accrochaient aux petits trains d'eau qui volaient pour passer de siège en
siège.

comme une balançoire
dont les deux côtés riaient

Ou comme une île qui voyage.
Ce n'était pas une grande traversée, mais elle était vraie. Elle était rendue
possible par le miracle des enfants ordinaires.
Ils ne dessinaient pas, la feuille aurait été trempée, emportée, plongée, puis
revenue plus tard sur le même pont remplie d'une écriture qui les aurait trop fait
réfléchir d'un coup.

non
pour avoir une belle vue
des petits mots
à sauter de crète en crète
suffisaient

Parce qu'elles avaient appris beaucoup, les vagues ne voulaient pas qu'on les
proclame nécessaires. Elles nous voulaient libres comme elles, et pourtant, elles se
retenaient de bondir et circuler sur nos corps, divinités trempées à même les yeux.

oui
mais les vagues sont très grandes
alors
c'est à l'homme de déborder

De toute façon, il ne fallait pas faire attention à leurs petites manies de tsunami
; elles seraient là quand même, quoi qu'elles professent.
Elles se débrouilleraient pour prétendre qu'elles arrivaient juste comme ça.

sans majuscules
juste comme ça
pour essayer le monde


Révéleraient t-elles à la mer et aux enfants que la terre était ensoleillée ?
Oui, bien sûr, puisque voyager en direction du jour était regarder quelqu'un de très
aimé, se trouvant sans hasard juste à côté de moi, la regarder aller à la rencontre
des paquets d'eau.
Sa bouche se repliait puis se déployait de sel et la regarder vivre très longtemps
après avoir fait le tour de l'île, tout cela n'a rien à voir avec les larmes.

bien sûr
nous les vagues
on fait un peu semblant
de ne pas dépasser des visages

Mais le pont des enfants n'en pense pas moins et les vagues passent sur les feuilles
qu'ils ont finalement sorties.
Ils sont prévenus, il faut une voix de haute profondeur pour comprendre ce qu'elles
vont écrire.

mais trop réfléchir d'un coup
après tout
on raconte que les plus belles îles de la mer
sont sorties exactement de cette façon

03-12-2001



-- Main devant la bouche --


Discrètement assise
la main semble ne pas quitter le genou
pourtant elle voyage autour du corps

Volières paniquées
des essaims d'ancres sombres dégagent un chemin
une densité halète
et veut en rendre compte

Des rêves la saisissent par le poignet resté plus bas
la charpente se balance en clowns blancs
ce qu'on appelle marcher
lesté de petits rongeurs
qui tirent la vie par le tissu laissé dehors

Eau versée sur un escalier
le corps ajuste ses lunes aux bouts des pieds
la main fait signe au jardin
promet de ne plus jamais rentrer
dès le prochain pas

Une silhouette passe le seuil
main devant la bouche
non pas pour retenir un quelconque maquillage de parler
mais pour unir le sensible

29-11-2001



-- Une ligne sur le début du sable --



Il n'y avait pas de rivière
pas d'arbres autour de nous
pays où la luxuriance court devant soi
et non derrière

Larges feuilles vertes brodées de rouge
c'était le paysage de l'homme
sans divisions en creux d'exemples
il venait au monde une fois franchie la lisière

Il suffisait de marcher sans vouloir de fond
la forêt chantait
un seul arbre la tenait

Pour survivre et même en rire un peu
Il fallait savoir aimer en respirant la touffeur
bien plus loin que la prochaine pluie
le froid ne saisissait rien
reculait devant le rideau des lianes
qui frappaient sur nos épaules doucement comme un châle

La rivière belle était là
versée des nuages qui la rendaient possible
la vie débouchait sur une grande plage
et son sable se mêlait aux histoires contées à la mer
pour qu'elle reste couchée

Ce n'était pas l'heure de pleurer debout face aux autres
qui s'étaient déjà endormis
mais celle de boire dans les feuilles
et se tracer longuement sous les grains
comme une ligne sur le début du sable

29-11-2001




-- Souriez --


Le jour
où la chose la plus importante de sa vie arrivera
ce poème
s'amusera des longueurs différentes de ses lignes
mais il ira quand même discrètement se coiffer
dans un recoin qui puisse le flatter un peu
car c'est un grand jour
un jour de tournage

La qualité d'un sourire
peut changer le monde
il le sait

Ressemblance de la vie
comme un nez
capable d'aller si loin à partir de lui-même
un air qu'on aime tant reconnaître au milieu de tous
choisi cueilli glorieux
roi parmi les grands et petits
en rangs de chaleur graduées autour de l'objectif

Présentations sans mouchoir
ils aiment tous leur prochain
le respirer sans craindre de s'évanouir
"souriez !" dit une voix
sans qu'on puisse discerner
si elle vient de soi ou d'un autre

Des petits noeuds autour du coeur
des chaussures de couleur pour égayer la cour
ils posent pour le film
font semblant de marcher sans aller nulle part
s'allongent en un rêve apparemment debout
parlent juste pour jouer

On ne verra pas leurs mots sur l'image
juste un grand bonheur à semer dans l'album
au milieu des astres et des clins d'yeux
parce qu'on aime comme ça chez nous
par grandes quantités

Aucun cinéaste n'a pensé à créer ce monde
tant il s'accroche au nôtre

29-11-2001




-- Lenteur accroupie --


C'est un thème en contrepoint
elle se baisse vers le sol
sans raison urgente
au même moment
un rayon entre par la fenêtre
mais pas tout à fait dans l'axe
et ce décalage
je ne sais pas pourquoi
verse beaucoup d'émotion

Le geste est vif
pourtant il dure très longtemps
c'est à cause du rayon
de cette tendresse qui vient par le côté
et prend beaucoup de place
comme si quelque chose de très important
un peu oublié
allait revenir d'un coup

Elle ne tombe pas
les genoux resteront intacts
mais pas le sol
il se creuse imperceptiblement
il attend la suite
de cette lenteur accroupie
suspendue à la décision des bras

23-11-2001




-- Le beau travail des éclaboussures --


Miettes
mains qui creusent
trous d'eau sous le sable.

Face à tout ce qui fait voile. Je veux dire face au vent vertical qui monte des
paumes. Parce qu'elle se sont posées là, corps vifs sur le sable, en conversation
avec tout ce qui remue autour.
Les mains ont besoin du paysage, toujours, besoin d'une matière où plonger.

Ondes
cercles enjoués
ricochets dans les yeux

Respirer un peu trop à la fois. La mer est faite pour ça.
J'aime ce qui glisse sur moi. Pendant un moment, je joue avec l'idée de ne pas
rentrer, de voir ce que la mer sait faire la nuit. Toute la nuit.

Yeux
scintillements qui fascinent
écrans douloureux

Cette grande télévision bleue qui s'étend d'un continent à l'autre fait presque mal à
l'âme, tu sais, tellement elle nous rappelle de choses. Elle nous fouille pour voir
si nous n'avons pas de récifs.

Nattes
croisées de fils savants
corps qui serre un peu

Atrapper une vague et lui faire des tresses. Puis me redresser d'un coup pour la
surprendre.
Je ne suis pas seulement ce monde assis. Pas seulement cette longue patience tout
contre la ligne d'eau. Un écrin à ouvrir.

Rites,
peints sont les signes
de la langue impérissable

La mer sort la nuit, enjambe le sommeil. Elle se trouve aussi dans les dessins tracés
sur le corps. Ceux que portaient les tous premiers d'entre nous.
La nuit devant son miroir, elle renaît devant le verre qui déborde.
Chut. Ceux qui ne courent pas dans les vagues en riant à tue-tête, même sans avoir de
chien, ne sont pas au courant.

"Quel métier, je veux faire plus tard ? Je veux être débordante !", dit l'eau.


8-08-97/26-01-2001




- Elle a l'air de bien aller --



Elle a l'air de bien aller
elle s'associe à nos sentiments d'effroi
serrés le soir d'intérieur voilure
entourée d'eau comme le reste du monde

Toute une île sans dormir
à poser nos joues sur les gifles d'eau
pour les allumer

Toute une planète à garer
et nous qui disparaissons dans une voiture volée

Mais elle
elle a l'air de bien aller

Ta voix
mélangée au bruit du moteur
est une harmonie durable
je te revois chanter des images avec les lèvres
cela fait un son à l'intérieur de soi
une sorte de découpage dans les vagues

La mer suit la voie du moindre fantôme
je crois
que nous en avons fini avec les accidents d'abysses

Nous roulons simplement le long de la mer
en rêvant que la vie pourrait être invincible
sans être cruelle

Et elle
île belle aux rivages en épingle
aborde l'aube sur frottements de franges salines
mélange les tournants avec les vagues
secoue sa chevelure bleue sans avoir le mal de jour
et elle a l'air de bien aller


26-10-2001



-- Cet autre surgi de moi --


Un jour j'ai compris les couleurs
sans tendre la main vers la clarté
les ombres mélangaient les frayeurs
dans cet obscur tordu d'amour
tremblaient les corps prêts à se rompre

Des silhouettes se dévoraient
ou faisaient semblant pour bien m'expliquer
comment casser les hachures
pour les rendre humaines
pour qu'elles se touchent et vibrent dans mes bras
comme un fardeau accompli

Un jour j'ai mangé le soleil
sans jeter la nuit par la fenêtre
les membres réfléchissaient autant que la tête
leurs ancrages mobiles dérivaient d'heure en heure
vers cet étrange appel venu d'en-bas

Cet autre surgi de moi
rôdait au plus près
pour mon plus grand bonheur


25-11-2001




-- Un baiser d'encre soleil --


"Vous avez un message"
disent les scintillements visionnaires
voûte penchée au dessus de nous

Pour t'accueillir dans ce panier plein
j'emprunte aux chats
leur sens de l'espace
leur mobilité sans drame

C'est fou le nombre de gestes
qu'il faut pour pouvoir s'endormir
la quantité d'inquiétude
pour trouver la paix

Bercée d'aveux invincibles
ma joue sur les rideaux
le temps passe à travers

Lune bleue belle
derrière ces grilles riches d'envies
la vie trace un baiser d'encre soleil

Il est bien possible
que les odeurs du jardin
sachent prendre forme humaine

24-11-01




-- Chambre du simple amour --


La cruauté du tissu
qui glisse entre les doigts
est un cadeau du simple amour

Ce qui tombe sur le sol ?
tout ce qui n'est pas nous
douleur de mue exquise
je rattrape l'univers sans emphase
qui tourne autour de ton visage lavé de grâce

Le pli de révérence
caresse une des chevilles
rayon propagé
jusqu'aux épaules d'humilité brandie

Un rêve plus lucide
dirait que la femme qui sourit entre les bords
a beaucoup marché avant de s'asseoir
et qu'elle pourrait bien être irremplaçable

Ne pas baisser la tête
si les bras pouvaient être plus nombreux encore
ils feraient tourner
cramoisis d'édifices entretoiles
la roue interne des yeux rejoints

La sentir
et répondre par le mouvement
imperceptible et irrésisitible
d'offrir sa confiance
aux jours à vivre devant soi
s'offrir tout simplement

Ce pli ne le sait pas
il hésite entre le corps et la main
entre souligner et estomper
ce qui pourrait être
mais c'est pareil
tu continues d'habiter ces brins d'herbe
qui couraient autour des jambes
un matin d'automne au milieu d'un champ
où je marchais pour toi

Chambre de simple amour
ce moment est de toi

24-11-01




-- Éveil paradoxal --



Les suppositions allaient bon train
cette tête allait t-elle se détacher de ce corps ?
Allaient t-elles rouler chacune
vers une sensation différente ?

Les rochers ne prenaient aucun pari
de toute façon ils n'étaient pas encore là
ils ne le seraient jamais
la version chaude du monde régnait sans partage

Il y avait un lys orange posé sur la table
grand ouvert
Il te ressemblait un peu

Amour sans caméra
une connivence faisait la poussière
entreperlait les gouttes
prenait la densité de ceux d'entre les humains
qui passent sous les échelles

Le lys avalait la lumière
et résolvait la difficile question
de savoir si cet éveil paradoxal
verserait l'orange jusqu'au fond du vase
où si tous les touchers réunis en un seul
retourneraient au végétal

24-11-01

"Les couleurs sont des actions de la lumière"
- Goethe




Résidences

Vingt-deuxième pièce

Le toit des croquis chorégraphies


C'est sur le toit qu'on pose les feux de la cheminée, il n'y a plus de place dans le
salon, le ciel a pris tout l'espace, accroupi par terre, ses bras bleus traversés de
nuages, son visage éclairé de pluie.
Il y a toujours une larme égarée qui n'a pas trouvé ses yeux parce qu'elle riait
trop, toujours un bateau jeté en l'air qui veut se poser là à côté de toi.
Il faut les éclairer d'ancres, les bâtir de pesanteur.

Dès maintenant, j'accueille la tension libre des gouttières sur le canal de la nuque.
Des paysages versés dans des canaux descendent le long de mon dos.
De l'autre côté de la route, l'océan s'allonge et la marée des croquis vient
recouvrir le toit, qui ressemble à un paradis en forme de chapeau chinois.

Voilà une maison qui aime danser. En danger d'harmonie, elle s'invente des pièces qui
tournent dans ses bras et s'y plonge en fermant les yeux de plaisir.
L'ivresse est un croquis qui fait des figures vêtues de souffle, ballet d'éclairs sur
une feuille de papier chair, terre courbe et rompue aux gestes les plus difficiles.
La pagode aux brins sensibles imite un buisson de corail, puis un champ de fleurs
mouvantes comme une eau qui se trace au fur et à mesure qu'on l'aime.
Ce toit est un tobbogan à patience.

Enjamber la fenêtre nous aidera à border les poings qui se serrent l'un contre
l'autre, à éjecter cette boule opaque qui alourdit nos ventres pour que les poings
s'ouvrent. Ils se transformeront en paumes syllabes, en langage des fleurs tièdes.

Nos corps resteront t-ils une pâte à partir loin de soi ?
Ou bien la piste garance au dos tourné vers le soleil accrochera t'elle ensemble nos
croquis chorégraphies ?

Le toit est là pour ça, pour nous bercer de sa rivière d'aventure, pour nous éventer
d'indices feuilletés sur lesquels les gouttes glissent pendant qu'ils font semblant
de dormir.

Je vois passer mon coeur, il ressemble à une coureuse noire au pieds nus, il rit dans
les poumons des tuiles, elle rejoint le toit pour sauter loin, loin, loin, vers
l'intérieur.
La vie poursuit son grand voyage au creux d'une oreille.

19-11-2001




"(...)toute oeuvre d'art devrait être faite de telle façon qu'elle soit infiniment
visible. On pourrait y revenir encore et encore, pas nécessairement immédiatement,
mais au bout d'un laps de temps et y voir de nouvelles choses, ou une nouvelle façon
de la regarder"
(Peter Greenaway, interview)


-- Cinq rites de passage à l'acte --


1 Réservoirs.

Les flaques supplient
nous garantissent des poches
pour les accumuler

Scandales esthétiques
ses pieds sur le lit
cette heure aime écraser

Oui, mais son tissu est heureux

*

2. Leurs halètements miniatures.

Sans socle autre que leur audace
les figurines de haute mer
cherchent un paradis où hocher la tête

Toutes petites
elles sautent dans la main
essouflées par la profondeur

Oui, mais rien ne calme l'abondance

*

3. J'adore nos inconvénients.

D'où provient
cette sensation poudreuse
qui colle les doigts deux à deux ?

Il faut être fou pour respirer
l'arborescence fragile
de ce recoin du bonheur

Oui, mais fais moi la faveur de durer

*

4. La petite fabrique d'incidents

D'ici jusqu'à là
des grains aux allures souveraines
poussent devant eux une infinie tendresse

Une plénitude de bric et de broc
héberge un univers à bascule
clair fouillis des instants

Oui, mais est-ce que je pourrai en reprendre ?

*

5. La mutinerie des sorcières.

Forteresses indissociables
quelques nappes chaudes sur le corps
et l'été paraît à portée d'intelligence

Je joue aux draps secoués devant la fenêtre
rire vaut dix points
être reconnu prolonge le jour

Oui, mais un coeur court vers toi


19-11-2001

Avant Après