Accueil Qui suis-je ?

Poèmes Nouvelles Forum LiensyLivre d'or

Page de l'Autre

Poèmes

pour voler debout

Avant/Après 2003

Avant

"Une tendre chiquenaude
Et l'étoile
Qui se balançait sans prendre garde
Au bout d'un fil trop ténu de lumière
Tombe dans l'eau et fait des ronds"

Hector de Saint-Denys Garneau - Regards et jeux dans l'espace.

Mars-Juin 2004




"quand le monde sera pétrifié
nous déplacerons líair"
- Zbigniew Herbert, Pologne.



-- Leonard Cohen chante Famous Blue Raincoat--


quand on l'écoute en marchant
on cherche une combinaison de pas
pour mouiller la pierre
et déclencher l'ouverture d'un passage

désir d'aller plus bas
on devient
fantôme noir en plein jour
esprit de centre-ville
traître à quelque chose
sans trop savoir à quoi
un prénom tracé sur un verre
une voiture garée quelque part
qu'on ne retrouve plus

aux nombreuses clés cassées dans les portes
-leur disposition dans la ville
forme l'exacte carte du ciel-

quand on l'écoute en marchant
on devient la femme de tout le monde
et la femme de personne
avec des sacs remplis d'objets brillants
qui brûlent la main et l'épaule
et une bouche malheureuse
qui avale les gens

pris d'une envie de pisser qui n'en est pas une
qui envahit tout le milieu de la nuit
simple prétexte
pour dessiner quelque chose
dans l'eau
et se dire que c'est d'avoir trop bu la voix

vers la fin de la chanson
il y a une autre voix derrière la guitare
une voix de femme qui fait ouuh ouuh
quelques secondes seulement
c'est comme un achèvement
un sommet qui surprend
placé tout en bas de la pente
dans la rondeur du flanc

on fait alors le geste de saisir un crayon
pour écrire sur son corps
-qui ne valait plus rien-
un prix plus élevé que prévu

et des bateaux remplis d'esclaves
partent de nos yeux
vers de plus grandes lumières


20-05-2004


-- Conversations croisées imprimées sur vos jambes --


on m'a fait part d'une scène
où nous nous faisons face
sur le point de nous parler
quand le téléphone sonne

à l'autre bout du fil
c'est aussi votre voix
j'essaie de vous le dire avec les yeux
sans trahir ni l'une ni l'autre
de vos moitiés

un parfum diffusé dans l'air
nous rend très polis
et nous nous disons vous
j'écoute votre question
en m'efforçant d'y répondre
seulement après

sincèrement
si j'étais une fleur
est-ce que vous m'offririez ?

oui
répond une petite voix qui fut la mienne
et en face de moi
vous placez vos jambes
dans une position qui semble avoir un sens

j'oubliais me dites-vous
je suis en votre compagnie
désirez-vous vous dire bonjour ?

si vous voulez mais alors seulement un peu
répond le grand portrait de moi plus tard
accroché au mur

je voudrais encore
que nous puissons nous surprendre
je voudrais que nous puissions surgir
de toutes les ouvertures pratiquées dans la maison

après avoir raccroché je vous lis
je vous déchiffre à certains détails
comme l'évolution de votre couleur
où la suite de lettres que forment
vos différentes façons de croiser les jambes

et j'appuie gentiment avec mes pieds
sur les autres pieds qui dépassent
pour jouer à faire semblant
d'être assis tout seul

13-05-2004


-- Répondre simplement aux yeux qui s'approchent --


de mes nombreux dormeurs debout
je guéris
par le simple contact de tes chevilles

vers le bout du chemin
je me rends compte que je possède
la nomenclature complète
de tout ce dont on peut mourir
mais parce que vos cercles manquent aux miens
je vis
plus encore que les plus vivants

je défile au dernier rang de moi
je vis d'un seul baiser de buissons rares
et d'une bouche qui s'ouvre dans l'eau
tous les cent ans
je tombe avec tout ce qui tombe en tournant
- j'ai tout vu et j'ai peur
du trop bleu de la mer qui nous tire
vers elle et ses enfants plus bleus encore-

nous montons
si haut que la neige se remet à fondre
nous montons poussés par notre peuple
et son orchestre d'ancètres
nous montons à contresens
à l'envers du grondement désoeuvré des pleurs
venus de la cale des bateaux
litres de soi que l'on vide
en plein dans les yeux des vagues
-j'ai tout vu et j'ai peur
de ce qui pourrait vivre-

j'imagine alors
que tout ce soleil
vient de nos cheveux versés
tresses enroulées lacis de fêtes
inégalement réparties le long des hommes
et j'ai raison
- j'ai tout vu et je dis que ce moment est femme-
la mer tout en bas se cambre
longue reine disposée comme elle peut
coeur de petite différence
entre ceux qui parlent et ceux qui nagent

et des siècles après
je tremblerai encore de ce début de vie en pleine mer
et de la grotte grande ouverte
à même ma forme d'eau
ta silhouette secrète lovée loin dans la mienne

je tremblerai pendant des siècles
de cette montagne dans la nuit
et son massif de rayons
- j'ai tout vu et j'en brille encore-
je tremblerai longtemps du poupon noir tant serré contre moi
dans ce lieu des vagues au creux du continent
que j'appelais nulle part dès le matin

et maintenant
arrivé en haut de mes bras qui bercent les cailloux
ventre longtemps frotté contre le grand mur blanc
ciel dur qui garde les hommes de tout connaître vraiment
je garde ce que tu m'as dit de garder
je garde la porte des cheveux qui poussent
je garde le seuil aimé
-j'ai tout vu et je suis encore là moi aussi-

et du village vert tout en bas
s'exhalent parfois quelques voix qui nous aiment
et savent lire notre présent
c'est bon d'être montés jusque là
nos paumes sentent la myrte
-l'épuisement est aussi un parfum
tunique d'ombre
et roses jusque dans les cheveux-

il y a dans cet instant
le simple bonheur d'entamer le monde
comme un grand fromage rond
qu'on se passerait de main en main

et pourquoi la tristesse n'est pas suffisante
pour tout arrêter ?
et pourquoi notre île ne maigrit jamais ?
me demandes-tu en nageant
je ne sais pas quoi te répondre
- j'ai tout vu et j'ai encore faim-
je suis comme toi je plonge
je suis comme toi j'arpente les remous sans bruit
je suis comme toi je me recouvre
de cette mousse animale immense sombre
je ne sais pas
je regarde le monde grossir
et la mer déborder

tu sais
depuis toujours
je ne fais rien d'autre
que répondre simplement aux yeux qui s'approchent

08-05-2004



-- Généalogie d'un lac venu du ciel --
(fragments gravés sur une pièce)



24 octobre 1992

ce que j'avais posé là
-des choses simples
des objets usuels
plutôt petits
dont la pièce trouée-
je les retrouve
de l'autre côté de moi

je ne suis plus très sûr
je suis peut-être tout simplement
au milieu de vous
qui prenez et laissez
ce qu'il faut avoir en main
à une telle vitesse
que tout cela équivaut pour moi
à l'invisibilité

j'ai réussi à attraper
un de tes cheveux
- en le cueillant
je t'ai entendue rire-
je vais le coudre aux miens
pour empêcher à tout jamais
mon coeur de se déssécher
quoi qu'il arrive


22 juin 2030

J'observe les vaisseaux à travers les petites fenêtres en triangle. On
en voit un seul à la fois. Une grande expédition va partir, vers
l'intérieur de la Terre.
On a laissé le ciel pour plus tard, on a finalement décidé de le
laisser, pour toute la durée de ce siècle, nous entourer de loin.

Déjà, on a creusé de nombreux lacs depuis le premier météore, et des
enfants supplémentaires semblent en provenir. Ils n'étaient pas venus
jouer avec les autres dans la république libre, ils ne faisaient pas
partie de la surface, rentrent le soir avec leurs nouveaux amis. Ils
séchent vite et ressemblent au bout d'un seul jour à des enfants d'ici.
Ils tournent autour des lacs, exactement comme des indiens autour des
chariots de pionniers.

Nous attendons les nouvelles de celui d'entre nous qui va partir avec
les vaisseaux. Je lui ai donné le dessin, mais j'ai gardé ton cheveu.
J'ai versé quelque chose dans sa main. Les lettres sont un peu effacées,
mais la forme restera très longtemps, et surtout, je sais que la
profondeur l'acceptera.

Je suis confiant. Je crains seulement qu'on parvienne à localiser Dieu
et que la pièce revienne pleine.

11 septembre 2002


j'ai dessiné
-exactement
sans exagérer
ni rien enlever-
un être
en tout cas une forme avec des yeux
dont je savais seulement
qu'elle était en rapport intime avec toi
je l'ai dessinée sans support
sans table
sans genoux

d'un coup
tout est devenu calme
et beau

plus tard
aux informations
j'ai entendu qu'une météorite
était tombée en Arizona
exactement en même temps
laissant un cratère de dix kilomètres de large
et j'ai eu un peu peur


2 décembre 2017

Ce soir, garée sur le trottoir, il y avait une voiture fondue dans une
autre. Aucune ne m'avait jamais appartenu, mais les deux ensemble
étaient la mienne.
J'ai passé ma main sur le capot et j'ai entendu un gémissement. Il me
semble qu'on donne trop d'intelligence aux machines, de nos jours.

Par curiosité, j'ai mis la pièce trouée en contact avec le couple formé
par les deux véhicules. Sur l'instant, elle n'a pas réagi. Mais depuis,
quand je la pose sur moi, elle semble changer de côté toute seule, d'une
épaule à l'autre, en se déplaçant lentement.

Il paraît que tout devient comme ça-vivant- depuis que les lacs se
multiplient à la surface de la terre.


16 août 1985

il y a deux chats
qui jouent en bas de l'escalier
ils tournent
autour d'un petit bassin
prévu pour les oiseaux

si je laisse la feuille
posée sur mes genoux
et que je ris en pensant à ton cheveu
je peux savoir
- en la voyant se froisser
avec des traits qui montrent une direction-
lequel des deux tu préfères

étrangement
le bassin se met à déborder
à ressembler à un lac sous le vent
et le chat que tu as choisi
s'assied
regarde le ciel
semble attendre une étoile filante
et ne veut plus rien entendre
quand je veux le faire rentrer


17 mars 1996

J'ai lu au sujet de certains indiens de l'Arizona qu'ils enterraient
des objets, non pas pour qu'on les retrouve mais pour qu'eux nous
retrouvent. Un jour, on marche dans un certain endroit pour la première
fois. Et ils nous appellent.

Ils n'ont que l'apparence d'objets, en réalité, ce sont des êtres,
chargés par leurs mains, et par leur longue habitude de regarder.
L'objet est secrètement attaché à un arbre, auprès duquel il est su de
tout temps que nous allons passer.

Lorsqu'on s'avance, on bute sur un fil invisible mais qu'on peut sentir
au toucher. Il faut alors vite l'attraper, marcher vers le lac tout
proche, et prononcer un nom. Puis souffler, jusqu'à parvenir à dessiner
sur l'eau la personne que l'on voudrait voir.

J'ai refermé le livre sur mon visage, en appuyant fort pour ne jamais
oublier ce qui venait de se dire sous mes yeux.


12 juin 1976

des enfants ont frappé à ma porte
-j'étais l'un d'eux
mais c'était à mon tour de l'oublier-
ont tout vérifié
soulevé chaque feuille
chaque poussière
nommé tout ce qui se trouvait là
je ne les ai pas aidés
- ça fait partie du jeu
c'est indispensable à la fluidité
je dirai presque à l'amabilité de notre quête-

ils ont trouvé la pièce
n'ont pas regardé à travers
comme je m'y attendais
mais sur la tranche
en faisant le tour
-c'est toi qui chantais le plus fort-
comme des indiens
autour des chariots des pionniers

un jour
dans longtemps
il y aura un lac artificiel en Arizona
-que les enfants déclareront
république libre
première eau sous un autre ciel
lac de la pièce trouée-
m'a dit l'un d'entre nous
en me tendant une feuille de dessin
et un crayon

il avait mis mon masque
si bien qu'il est possible
que j'ai moi-même prononcé ces paroles

29-03-2004



-- Sac aux cailloux rangés par paires--




regarde
je vole quand même un peu sur le côté
malgré les trop nombreux moi qui me retiennent
et le levier des os
qui soulève tout vers le vrai

un fou-rire surgit
en plein milieu de la seconde
où s'imprime une phrase de couleur
sur le drap blanc de mon propre fantôme
- j'ai du mal à rester mort
habillé d'humour
et de l'étrange mariage de nos teintes -

quand je trouve la ligne de tes sourcils
toujours aussi droite
je sais que j'ai oublié le lieu d'où je ressurgis

regarde
je nage si bien que les vagues s'échangent
ce que je leur laisse de moi en les effleurant

ce ne sont pas mes larmes qui me soulèvent
mais des visages à l'air gentil
des enfants qui courent dans mes yeux
avec des fleurs des feuilles et des fruits
cousus à leurs vêtements
de couleur claire
-ils portent juste en dessous
ceux de couleur sombre-

comme toi je lis dans leurs yeux brillants
attentifs curieux de tout
je souris à leurs réparties
et certaines nuits j'arrive à dormir
parce que les cailloux dans le sac de mon corps
font exactement le même bruit que dans celui du tien

les mêmes silex qui s'entrechoquent pour me rappeler
que nous sommes plusieurs

21-03-2004



-- Genova --



étages comme des siècles
- parfois le temps n'existe pas-
je me suis frotté longtemps
contre ta maison la plus sale

je joue à plier mes genoux
- je ne danse plus
j'ai jeté ma perruque à terre
et nous sommes bien plus tard
que du temps de nos cheveux-
je cherche sur le sol
les ombres sur lesquelles
il serait doux de tomber
exactement

avec leurs jambes de chaque côté de moi
les arcades demandent
veux-tu être mon compagnon noir
le gnome qui passe sous moi pour me souligner
la rivière floue qui nettoiera mon corps ?

répondre oui à la ville
et comme elle
croire atteindre les Indes et se tromper
comme elle peindre sur les murs
la face ésotérique du pied

siècles comme des étages
serti dans une larme solide
-parfois le temps en demande trop-
j'ai longtemps nagé
dans ta toison grise et ocre

et je t'ai rendue
à peine un peu plus loin
que là où je t'avais trouvée

Genova, 12-03-2004

"-- ¿ Los demas ? ¿ Quienes ? --
("les autres ? qui ?")


ma mère
est tombée
exactement en même temps
que les autres mères

ma poussière n'a pas meilleur goût
que la tienne
mais moi
et des millions d'autres moi
avons pris les couilles du cheval
dans nos mains

et j'en tremble encore
de les sentir
s'élever du sol

moi
et les autres petits papiers
minuscules buvards du sang

mais juste une seconde
une seule
détendre sa nuque
relever la tête
et
rien qu'un dimanche dans la vie
aimer ces autres
qui nous habillent


15-03-2004

*********

Salut et Honneur au peuple espagnol meurtri qui a eu dimanche le rare
courage parmi les peuples de renverser ses menteurs d'un revers de
main.
Puisse cet exemple faire de nombreux petits."



-- Cercle des petites lances--



Je fais le tour des lunes partiales.
Nul besoin d'aiguiser mes portes, leur lueur n'arrondira pas les
vivants.

Des cent bouches avides, ouvertes par erreur sous les pieds des autres,
sont nées les étincelles froides au bout du cercle des petites lances.

J'envoie naviguer mon sans au creux de la plus longue nervure de la plus
vaste feuille, sur la plus basse branche de l'arbre le plus petit, très
loin du sommet de la forêt des faux pouvoirs.

Aucun risque de tuer ni de mourir au milieu de ces lianes, ni de sauter
de nuit en nuit sur leurs chemins sans yeux, sans singes pour les faire
chanter entre leurs quatre mains.

sans lourdes pluies
venant simultanément de la terre et du ciel
pour peser sur elles
comme des corps qui s'entendraient pour faire chacun
la moitié du chemin autour d'un fil.

Cette cacophonie de racines ballantes s'apprivoise en l'étalant le long
du bras, nacre aux os tendres, crème de fleur rouge à incorporer,
désinence usuelle que l'on porte dans un panier attaché à soi.
Avec amour, comme un être inachevé dont on distingue parfois la trace
des dents sur d'autres mains.

dans le magasin sauvage
-le seul depuis Paris jusqu'au ciel
où on vend encore
les ancètres des fleurs-
nous enroulons nos corps dans un plastique mou
qui nous laisse un peu respirer
et d'autres voix disent en nous tendant
c'est pour offrir
alors nous savons
que dans les tous premiers temps du monde
il y avait déjà des saints

Quelqu'un souffle dans quelqu'un d'autre, qui a été évidé pour la
cérémonie.
La musique est triste, mais profonde. On peut marcher dedans.
Cela ressemble à de longues
silhouettes de voleurs imprimées dans la terre, à une nuée d'êtres
imprécis venus arracher les feuilles de nos vies pendant la nuit.

sans feu au bout
ils savent
-une paix immense descend jusqu'ici
nous n'aurons plus à sauter de caillou en caillou
en buvant la rivière -
tout va bien ils savent
prendre possession des cibles
sans feu au bout ils savent
les liquides qu'on se passe fébrilement
et qu'on fait monter dans des troncs improvisés
pour élargir les plus vastes feuilles

Au centre de l'anneau de terre, juste au creux du cercle des petites
lances, je
fais le tour des lunes obliques, me roule dans leurs cratères, me
baignent dans le souvenir de leurs mers.

Et dans le fond le plus friable de ce tonneau de craie, se trouvent des
grains d'amour blanc que je sens rouler sur mon dos.
Avant que ce soit le tour de mon visage, il se réconciliera le premier
avec la clameur courte des petites lances.

1-03-20
04

Accueil Qui suis-je ?

Poèmes Nouvelles Forum LiensyLivre d'or

Page de l'Autre

AvantAprès

M'écrire

Fond de page : "HiTile5",

une aquarelle peinte à la main de chez BrownieLocks :