Poèmes pour voler debout

fin mars à mi-mars 2002

AvantAprès


-- Le chant des pistes -- *



Je ne crois pas que les pistes seront sêches quand
le monde redeviendra visible.
Je ne crois pas que la terre s'ouvrira sans venir sous
mes paupières pour me parler des temps.
Temps d'avant, temps d'après et temps de moi ,
maintenant.
Trois graines secouées dans un sac.

Je ne crois pas que les rivières tiendront dans ma
main sans avoir martelé leurs corps.
Je ne crois pas que le lézard fera des prophéties si
le ciel ne se dresse pas sur ses pattes bleues.
Bleu du chant, bleu veiné de rouge, bleu des pistes
portées sur les épaules.
Trois bleus filtrés par la voix qui brûle.

Je ne crois pas que la peau reliera les points si la pluie
ne vient pas à la clarté.
Je ne crois pas que le soleil dessinera des hommes
sur le sable si le vent ne vient pas délier les oreilles.
Oreille d'ombre, oreille d'un puits de chant ouvert sur
la piste, oreille debout sur la poitrine du premier des
vivants.
Trois oreilles élargies par le poids des jambes.

Les jambes s'élèvent, retombent, la terre tremble,
la poussière trace des figures neuves. Tout le corps
les regarde et modifie ses contours pour ajuster la
danse.

Une piste chante autour des chevilles.
Il ne reste aux hommes qu'à se souvenir avec leurs
pieds de ce qui viendra ensuite.

26-03-2002


-- Vase en marche avec ses fleurs --


Il n'entendait pas ce qu'il disait
ça n'avait pas d'importance
il marchait
aussi doucement
que s'il avait été fait de neige

Le froid le faisait fondre
il ne s'en inquiétait pas
plus tard
il se reconstituerait au soleil

Il est passé
à proximité d'une maison
pour lui donner asile
puis il a plu
vers les nuages
avant de se réchauffer
pour faire plaisir à l'horizon

Une femme est sortie dans son cur
il s'est réduit à rien
pour vérifier s'il était habitable
ça allait
sauf vers le genou droit
qui avait toujours été un peu sauvage

il a réussi à le convaincre
que la beauté est indolore

Alors il a ouvert de l'intérieur
à la maison la neige la femme le soleil
et il a continué à neiger droit devant lui
le ciel était rouge
l'heure n'avait pas d'importance
c'était l'aube de toute façon
et tous se levaient
ensemble



Plus il avançait
vase en marche avec ses fleurs
et plus on aurait dit
qu'une rose géante recouvrait le monde

26-03-2002




"D'où vient cette tendresse ?
Ces vagues ne sont pas les premières"
-- Marina Tsvetaeva, 1916


-- Une journée entière de recherches --


1. Quelle sorte d'animaux ?

Les animaux sauvages des jardins, ceux qui,
pour leur grand bonheur, ne sont pas encore connus
de l'homme. Ils vivent sur plusieurs mondes à la fois,
prennent un repas sur deux ici et le second ailleurs.
La faim d'un côté devient la nourriture de l'autre et
réciproquement.

Certaines fleurs les aiment à la folie, parce que leur
ombre, quand ils passent, avive leurs couleurs et les
rend doucement dangereuses.
Ce sont eux que les chats suivent des yeux quand ils
regardent en l'air.

*

2. Il n'y a qu'un seul jeu.

Celui où tu poses ta main à plat, sans surface
pour l'applaudir. Un brin d'herbe est toléré, il te
fera rire malgré toi et ton rire révèlera ta vraie
nature.
Pendant ce temps, l'homme que tu pourrais être
regarde ailleurs.
Il n'y a qu'un moment dans ta vie : celui où ta main
tiendra droite ou tombera (Il n'en repoussera aucune).

Sur l'escalier du jardin, tu regardes les marches se
déplacer. Nulle poésie là-dedans, rien que des
ustensiles qui doutent de leur place en ce monde.

*


3. Une couleur n'arrive jamais toute seule.

Elle m'aime parce que je suis souvent mort, mais
jamais fatigué.
La couleur préfère venir me voir quand je suis là.
Si je n'y suis pas, elle me laisse un mot, sous la forme
d'une sensation qui tire doucement, délicieusement,
dès le réveil.

Dans ce cas, toute la journée sera consacrée à la
rejoindre, à catapulter devant moi un nuage de nuances,
de plus en plus proches d'elle.
Ce tableau migrateur aime être peint en courant le plus
lentement possible.

*

4. Être et ne pas être

Ma tête est représentée détachée du reste
de mon corps.
Parfois ce sont mes jambes que l'on peint plus
nombreuses ou plus rares.
À d'autres occasions encore, des couleurs atterrissent
juste à côté du bon endroit (c'est pourquoi vous me
voyez aujourd'hui avec un front bleu)
Loin de me démembrer, ce temps d'être interprêté
en variations véridiques m'indique comment je dois
m'habiller pour la journée.

Sous cette vapeur intelligente, mon portrait devient
criant de vérité.

*

5. Ainsi, la lune devient le soleil

J'aime la lumière.
Mais je ne cesse pas de l'aimer lorsque je ferme
les yeux.
Les visages ? Ils se reconstituent à l'intérieur.
Parce que je connais le ciel renversé au
coeur du tourbillon des vagues, mon ombre est
insubmersible.
Il n'y a plus de masques possibles à poser quand
les visages sont aussi derrière.
Ils ne sauraient même pas de quel côté tomber
pour disparaître.

Pendant tout l'après-midi, divers éléments -tempêtes
soufflantes et aspirantes, pluies de haut en bas et
de bas en haut, soleils amarrés au corps- essaient de me
convaincre de l'apparition des îles.

24-03-2002


-- Espalier --


C'est bien, c'est bien
encore un peu à gauche
non un peu plus à droite
les hommes s'affairent
des notes
surtout prendre des notes
sur la façon d'être à côté de soi

Certains de l'influence des mots
ils posent leurs oreilles sur mon corps
qui s'échappe
permettez que je m'espace
la vie a cours entre vos doigts
serrez les autour de moi
rendez les durs
je demeure fluide
feu dilué

Leur carnet tombe
au moment où quelqu'un le ramasse
il s'arrête
les lettres sont différentes
il le soulève de cinquante centimètres
encore d'autres
plus il le rapproche de moi
plus les lettres
se prononcent avec émotion

Ils s'agglutinent tous
autour des couches d'histoires
ils laissent les feuilles les traverser
mon corps ne sait pas lire
alors il continue de monter
le long de l'espalier
l'effort ressemble
à un soleil qui s'allonge

Le corps s'évase à leur approche
ils ne comprennent pas
ils secouent le carnet
j'ai froid
je me reforme
j'encercle mon tremblement
le tue en souriant
permettez
que je change de température
quand je le décide

Le long de mon dos
l'espalier roule
c'est agréable
j'attends que les gens soient partis
pour m'enrouler tranquillement
tout autour

23-03-2002




-- La cité des objets minuscules --


Laissée vacante
la cité des objets minuscules
tend ses quartiers de cordes
entre toi et moi

Les saisir
ou être saisis par eux
leur taille augmente
quand je les serre

S'ouvre un il bas
qui remonte peu à peu
s'ouvrent des mains prises
dans un sol aux marges rajeunies

Les hommes avaient alors des complices
dans la cité des cordes
les objets n'étaient jamais posés à terre

Et les fronts
touchent toujours la terre pour la saluer
puis la ramènent dans le monde
pour agrandir les coutumes
de ce temps minuscule
tenu dans la main





-- Réunion de plantes vertes --


Au moment de l'impact, je fais exactement comme toi,
j'évite de penser à moi.
Je serre la plante dans mes bras, comme si elle était
déjà capable d'apprendre les syllabes qui la maintiendront
dehors, la dissuaderont de rentrer dans l'appartement
le soir pour s'endormir tout contre moi.

J'ai posé très doucement la plante sur le balcon, mais
dans le monde inanimé, cet effleurement délicat équivaut
à un orage d'orchestre.
Non pas que les partitions croisent la musique au
moment voulu, mais la tectonique des oreilles finit
toujours par nous souder à l'infime.

Deux bouts d'allumette mis en présence l'un bien en
face de l'autre suffiront à joindre les arrosoirs demain
matin, eux qui rêvent depuis si longtemps de renouveler
d'un seul geste l'arche des feuilles sur toute sa longueur.

Il me manque les bouts des rubans, c'est à dire nous,
pour défaire cette grande pluie de son petit emballage.
Ces cadeaux verts qui te ressemblent dorment sous des
pieds inconnus, ceux qui ont tassé la terre de la plante pour
qu'elle pousse en boucles serrées, ceux qui ont fait chanter
leurs talons comme des bijoux primitifs.
Vrais ou faux, ils sont lavés par leur prix.

Pour que tu sois là quand même, la vie n'épargne aucune
surface dure (rien ne peut diluer le chant d'une offrande qui
colle aux pieds)

Créatures sans ficelles, les secondes, les minutes, les heures,
les années en pot s'offrent sans qu'un seul pli vienne diviser
leurs lèvres.

Bien avant la construction des pots, elles étaient déjà
à toi, ces plantes vertes en réunion.
Et tout ceci se distribue avec une telle inéquité qu'on pourrait
bien être en territoire d'amour.


22-03-2002




-- Croquis d'un voyage réussi --



Ça ne se voit pas
les gens disent même que j'aime la vie
ils me parlent si doucement
que j'en caresserais leurs visages
avec un pastel
à peine affamé

Je monte dans le train en un seul morceau
je poinçonne un soleil
-applaudissez dit le panneau-
dans le compartiment je retrouve une maison
navire assis sur ses angles doux
à qui j'ai donné rendez-vous
la maison est ton sosie
la preuve elle m'embrasse
le week-end on rejoint à la mer
et la mer c'est toi

C'est bon de te retrouver
tu es le paysage autour
mais aussi le regard qui l'étonne
je t'ai connue rivière
maintenant ton sel s'appuie sur mon dos
veux-tu dire par là
que c'était moi le mur ?

Pour toute réponse
tu mets une musique douce
nous serions des pains chauds
me dis-tu la bouche en tourbillon
la nuit entière nous danserions
un train remuerait à l'intérieur
de la boîte de couleurs
(mise en confiance
elle élargirait sa carapace
pour laisser passer
les monstres qui rendent heureux)


Je remarque qu'on a relâché
les contrôles aux frontières
les étoiles passent comme elles veulent
de wagon en wagon
elles font la roue dans les couloirs
esquissent des hommes imaginaires
sur le dos des voyageurs
ça ne se voit pas
on les prend pour de simples destinations
ou leurs enfants montés en fraude
l'avantage avec la mer
c'est que personne ne sait vraiment
où elle commence

Je dois bien avoir une réduction
tant ma poche est profonde
les vagues sont du voyage
elles chaussent les hommes comme des sacs
vides surpris presque convulsés
d'être soudain remplis de bleu
ça ne se voit pas
elles marchent d'épaule en épaule
laissent une empreinte
une bouche tracée au crayon
leur apprentie souplesse
rapproche de plusieurs kilomètres
le train et la mer
ils se toucheraient presque

Et la danse un peu surprise
de rouler si près du ciel
s'adapte
imite les postures du voyage
le dessin s'accélère
apparaissent les lieux et les temps
sur divers endroits du corps

Traversées par des paquets d'eau
les fenêtres débordent
tu n'es pas là
ça ne se voit pas
somme toute un voyage réussi
est une suite de croquis
qui passent par dessus-bord

20-03-2002




-- Un océan à l'épreuve du souffle --



Dieu m'a acheté un océan à l'épreuve du souffle. "Pour le refroidir ou
le réchauffer, il suffit de rapetisser ou de grandir".

J'avais beau lui objecter que le paysage de mes pieds tout secs ne
méritait aucunement le contact de l'eau, il puisait dans chacun de mes
rugissements de quoi défaire le ruban.
J'avais beau brûler ostensiblement, faire saillir mes cornes et piquer
les mains des prières, l'océan offert riait de plus belle et commençait
déjà à dérouler sa plage préférée le long de ses bords.

Dieu m'a fait ce présent sous forme d'un théatre de marionnettes d'eau.
Plus le conte est vivant, plus les ondulations des figurines
s'élargissent d'émotions serrées. Plus elles courent vite et plus leur
tissu s'élève en haut de nos yeux.

Le plus difficile est de se démultiplier pour que la salle soit remplie
de spectateurs. Il en faut toujours quelques uns qui n'aiment pas la
vérité du jeu des vagues.
Qui soufflent dessus.

Mais voilà, Dieu a tout prévu : il m'a offert un océan à racines, à
l'épreuve du souffle.
Un grand sourire dessiné sur la plage témoigne qu'il est de plus en
plus difficile d'éviter la vie.


18-03-2002




'(...)tandis que les planètes néfastes gravitent sans fin autour de moi
sans toucher la place profonde et intime où baigne l'étincelle de ma
joie"
- Herman Melville, Moby Dick

-- Jungle à coudre au bout des doigts --


Pour être honnête
il n'y a pas de tigre ici
rien qui vaille son pesant de morsures
les traces pofondes sur la table
ce sont tes pensées cousues aux miennes
fil fil fil
fil à jungle
joie des feuilles élargies
leurs bouches plus grandes que la pluie

Si on me demande où je suis allé
je préfère répondre que je ne sais pas
en guide de destination
un ourlet de soleil
ouvre des lèvres dans le tronc d'un arbre
(pour être honnête
je trouve que c'est une réponse claire)

Bien sûr
j'ai croqué des villes blanches
sans recracher leurs églises
car les cloches dans mon ventre
m'assourdissent le soir
quand les démons habillés de blanc
se rendent à la messe des entrailles
pour être honnête
ce bruit repose du silence

Puis j'ai posé mes pas au sud de l'homme
là où la forêt reprend ses droits
fil fil fil
fil à faire comprendre aux hommes
que lancer des oiseaux
aide à la station debout

Les rochers postés aux limites de la lenteur
progressent en terre à filtrer du bout des doigts
pour être honnête
je sais déjà que dans un million d'années
dieu aura fait de moi
une eau minérale réputée

En attendant
nous mûrissons ensemble
dans les bras souples de la jungle


18-03-2002



-- Vous, je ne sais pas --


Frôlés dans la nuit

Vous je ne sais pas comment vous feriez
moi je vivrais comme je pourrais
parole posée à chaque angle
ma bouche contre le mur
fil serré de parois
ce qui resterait
de souffle

Lettres
formées de soi
cercles de l'autre dedans
lettres
courbées ouvertes capables
les mains déplacent l'autre autour
lettres

Appuis
formes irrégulières
insouciantes des ordres
frères soeurs encres suggérées
vous je ne sais pas dans ce noir vivant
hautes et basses poursuite tirée poussée la corde
moi je vivrais sur une feuille où seraient écrits tous les noms

de mes semblables


15-03-2002




--- Vous m'intriguez ---


Des brindilles qui caressent la nuque
quand personne ne regarde

Protégée par ma souplesse
une longueur de main retranchée au ciel
le dos couvre ce qui n'est pas à voir
cette partie de soi assise sur un champ
là où la terre est toujours le soleil

Ce n'est pas l'été mais qu'importe
c'est ici et c'est moi
mon corps se balance
avec la complicité des gouttes
qui coulent le long des joues
surtout pas des larmes
mais de simples océans qui passent
pour prévenir les autres
surtout vous
que mon visage brille

Et ces craquelures frôlent
l'exercice de l'entier
souligné grâce au souffle
qui vous soulève un peu

Je vis grâce à ce bois tendre
qui m'accompagne partout
parce qu'un jour
par ce petit arbre au bout de mes mains
je vous détecterai
tant vous peuplez mes rêves
et tant vous m'intriguez

14-03-2002




-- Modèles uniques de fratries à découper --


Les frères et les soeurs comparent leurs pieds.
Leurs chevilles brillantes, légères, sereines démontrent que pivoter
préserve la vie.
Quelqu'un rit, personne n'a entendu commencer le rire, il a toujours
été là, c'est tout. Il appartient à tout le monde.

Des commentaires fusent sur la grâce du cou ou l'angle du pouce,
pendant que chacun glisse familièrement sur l'autre. Personne ne
s'énerve.

La distribution des journaux peut commencer.
Chacun possède une page et un ciseau pour découper des lettres,
beaucoup de lettres. Plus il y en aura et plus l'instant de les jeter en
pluie au-dessus de soi sera délicieux. Et plus la preuve sera faite.

Il ne pousse rien dans le jardin pendant quelques minutes. La
végétation s'absente de nos traces.
C'est un pacte entre nous et les divinités locales. Elles ont fait un
pli aux lois physique pour que nous puissions voir les deux côtés de nos
pages.
Pendant tout le temps que dure le bruit des ciseaux, chaque
fleurissement, chaque circulation, chaque émulsion doivent émaner de la fratrie.

Mon tas ressemble à quelque chose d'entier.
Je lance les lettres au-dessus de moi. Elles retombent sans m'éviter.
Si certains bouts de papier restent sur moi, je ferai partie de la
lecture.

Je le savais déjà et vous aussi, mais regardez quand même.
Les lettres forment encore les mêmes noms.
Je me demande de quel magasin vient ce ciseau qui rassemble au lieu de couper.

Avant de signaler à la divinité locale que le jardin peut à nouveau
respirer, nous jouons à changer les fleurs de place.
Nous savons qu'elles aimeront se chercher les unes les autres quand
elles se réveilleront. 14-03-2002





-- Projet pour le lendemain d'un lieu --


L'escalier est étroit
mais sans coquille
je monte
il me semble marcher droit sur une sphère
c'est la maison qui décide
du lieu de mon arrivée
je change de peau à chaque marche

Suspendu à la porte
le ruban pour m'offrir
je m'entoure de la forme que je crois lui voir
peut-être incomplète
on ne sait jamais avec les boucles
que forment ensemble les gens et leurs rêves

Masque amovible
le bois pivote
la porte est vivante
par amour elle contient aussi le dehors

Elle prononce le mot qui m'ouvre
afin que je puisse recevoir l'intérieur du lieu

Ma peur de ne pas savoir nommer l'endroit
est prolongée par une joie immense
elle se manifeste à la vision
par un frémissement joyeux des pieds nus

Un verre est posé face à mes yeux
l'eau qu'il contient verse une femme
qui déborde du corps où elle se trouve
lorsqu'elle pense à moi

Sa chanson me protège
du lent trajet des murs

Questionné au sujet de l'orbite à décrire
je suis du doigt
chaque nervure de chaque traversée
je salue chaque pièce par son nom secret

Le son de toute une vie
vibre accroupi sur le seuil

Je franchis le croquis du déchirement des voiles
aucun geste ne manque au lieu
pour atteindre la gorge de l'autre souffle


13-03-2002




-- Je sais ce qui arrive --


J'aime les murs pas tout à fait blancs, surtout lorsqu'ils sont imités
par les mains, leurs doigts positionnés en batonnets dissonants,
pourtant étroitement attachés les uns aux autres.
J'aime les murs qui s'isolent de leurs arêtes, qui prennent le pari de
la peau, épousent sa texture à bascule.

Ils donnent des contours nets à l'impossible, mettent en musique la
stupidité d'un crâne qui se cogne contre un autre. Des étincelles de
couleur réhabilitent le crochet des tendresses.
Des ombres courent dans tous les sens. Elles peuvent me traverser, ma
couleur est limpide.

J'aime les bancs creusés dans les corps. On s'y attarde doucement,
quand le soir s'étire en incursions d'élégance bestiale.

Vient le moment de parler au paysage.
À quels êtres externes reprocher "vous m'avez lavé jusqu'à me résumer"
?
Sur quelle plage étaler sa longueur ?

Des feuilles démentent le recul des pas qui croissent et hachurent les
lignes à ne pas suivre.
Il n'existe pas d'écrasement global car ces traces ont des bords.

La marche des margelles n'est pas simple à mettre en graphiques, en
courbes, en tressautements traduisibles.
Convulsions et regrets compris, j'aime le mouvement des yeux qui
s'intéressent aux chocs. Leur écarquillement modifie les impacts.

Le regard est floral. Sa profondeur brûle les scories, coiffe les
lèvres en appui de chanson.
Manié par la danse, un léger tremblement de l'air s'évase dans les
pupilles.
De l'iris sortent des notes naturelles, simples familles de fougères.
La roue du peuple des yeux tourne en brillant et prête attention à la
position du corps.

Comme moi, ces granulés de grâce savent ce qui arrive.

11-03-2002

-- Pendant le festin, l'itinéraire continue --




Je dresse la table à flanc de montagne, le plus près
possible d'une source.
Je choisis les verres dont on voit le reflet de très loin.
Il faudra porter les chaises, les poser quand elles seront
fatiguées.
La nappe servira à cacher les traces du poids des mains
sur le bois de la table. Personne ne doit voir qu'elle est
fatiguée et qu'elle continue à marcher quand même.

Nous promettons d'aimer nos grains.

À mon festin d'itinéraire, il n'y a rien à manger. Chacun
apporte ce qui lui manque, une personne, un voeu ou
même un oubli.
Ainsi se nourrit le paysage qui continue à défiler derrière
nous.
Nos vétements sont légers, ils rétrécissent au fur et à
mesure que nous nous rapprochons du soleil.

Nous promettons de ne pas redescendre.

D'autres pays du monde montent avec moi. Des
minarets d'escalade attendent des voix d'appel pour
les polliniser.
Des pagodes en transhumance montent avec leurs toits
en accordéon, elles ressemblent à des chenilles
(mais les vraies chenilles n'ont pas encore de portes).
Les invités viennent du monde entier. Ils ont tous la
nostalgie
d'un autre lieu. Nous discutons longtemps pour savoir
s'il s'agit du même pour chacun.

Nous promettons de célébrer la liturgie du vertige.

Des rochers s'aiguisent dans les mains. Ce sont des
Évangiles compressés, des livres arrondis pour les
rendre plus mobile et leur permettre de rouler.
Les jeter vers le haut. Les prières ricochent sur l'herbe,
dévalent vers le sommet.

Nous promettons d'être plus doux qu'elles.

La tempête nourrit nos corps. Nous écartons les bras
pour offrir le plus de surface possible à son souffle.
Nous glissons
le long des rochers pour remercier la terre de continuer
à nous porter.
Les entailles et les plaies sur nos peaux forment une
écriture.
En la lisant sur le corps de l'autre, nous inventons des
noms d'espèces de fleurs.
Elles apparaissent en même temps.

Nous promettons de nous retrouver bientôt.


11-03-2002



-- Manuel de pose d'ailes pour plus lourds que l'air --


1.

S'élever de plus en plus haut est un combat de chaque gramme.
Une erreur de mouvement et le corps céderait sous la pression
des esprits empilés au-dessus de lui.
Des régions tirent, d'autres poussent. Toutes les éventualités
sont visitées par des combinaisons de battements d'yeux. De
plus en plus rapides, pour faire défiler tous les échappatoires.
On règle le grain des plumes pour qu'elles deviennent charnelles.

2.

Le corps froisse des horizons humides, leur fait décrire de petits
cercles en soi, puis en forme à son tour de plus larges autour
d'eux. Ce tournoiement permet de promettre la pluie aux régions
les plus sêches et assure donc un ravitaillement en vol.
On caresse doucement ses chevilles pour ne pas oublier ce qui
nous joint au sol.
À ce stade là, on ressemble à un pont capable de s'élever.

3.

Si besoin est, des sections de soi sont réunies, de nouveaux
organes sont formés. On passe lentement les cils sur tout le
corps pour vérifier si rien n'est égaré. On rétablit l'équilibre et
on le rend étirable à l'infini, ce qui rend physique tout projet de
déplacement hors de soi.
On dévie la douleur des ajustements en pratiquant de petites
ouvertures sous les bras. Là, passeront des filets de lumière
qui agrémenteront le voyage par des escales mobiles où
la chaleur sera palpable.



4 .

Le corps entouré de belles couleurs, on joue à courir plus vite
que sa présence.
L'émotion est mesurable par des instruments capables d'aimer.
La cambrure des reins est légèrement accentuée pour donner
plus d'humilité au décollage.
Il est alors temps de s'offrir aux regards des têtes levées, de
répondre en souriant aux signes de la main qu'on vous adresse
depuis le sol en criant votre nom d'une voix si tendre qu'elle est
un courant ascensionnel.

11-03-2002




-- Endroit secret -- *



Quelqu'un
-cet homme est un peu plus que moi-
cherche le sanctuaire mobile
où s'incruster consiste en un glissement
le long des rues d'une ville rouge
attentive comme une forêt sans pierre

J'aime déjà ce lieu
où vit un peuple doux d'arbres habitables
le long desquels grimpent des gens honnêtes

Les objets qu'on y fabrique
restent dans la main
comme s'ils avaient été rêvés par une femme
et construisent sans résistance de l'air
le réseau de sorties et d'entrées
mouvement qui mêne à l'endroit secret

10-03-2002




-- Instinct de porte glissé entre deux heures --


La nuit
les heures ne font pas mal
pas plus qu'un chuchotement violent
lorsqu'il entaille le coeur

Doucement l'esprit demande au corps
où se trouvent les autres
-y compris soi même-
dans quel casier palper l'encoche
de quelle rivière s'habiller demain

Ouvragé
l'instinct devient l'art
la méthode la plus belle que la vie a trouvé
pour réchauffer la neige tenue dans nos paumes

Parmi les êtres qui se croisent dans le noir
et roulent toutes lampes ouvertes
l'un d'eux viendra briser le flacon
cur qui contient le temps

Je mesure à grands pas cette vallée minuscule
cette marche retourne la terre
et glisse un mot doux entre les heures

Pluie tendre sous les pieds
des petits creux fabriqués le jour même
indiquent la minute exacte
où l'instinct de porte demandera à entrer

10-03-2002


Avant Après