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L'heure du feu pluie, nouvelles.


Marionnettes portées disparues --


À JP Clemençon, façonneur façonné.

*********

( Fragments, feuilles d'un journal dispersé. Nous n'avons pas réussi à
reconstituer la chronologie des pages. Transmis au Renseignement pour
contre-expertise)


(...)

De temps en temps, elle pose la marionnette pour venir écrire dans
mon journal. Des poèmes, qu'elle traduit dans notre langue.
Je les lis à Wieselowski.
Elle patiente, le temps que chacun de nous ait bien compris.
Puis elle reprend son ouvrage.

(...)

Elle nous a parlé presque sans accent.
"Savez-vous pourquoi nous sommes en guerre ? Parce que nos
gouvernements ont décidé que nos peuples ne devaient pas connaître
l'existence de ce lieu.
Vous vous battez contre vous-mêmes. Et quand
vous êtes partis, nos propres soldats viennent aussi nous tuer".

(...)

C'est moi qu'elle a représenté. Je renonce à tenter de le démontrer
une nouvelle fois au sergent. Pourtant, tout les détails y sont.
Elle parle de moi avec ses mains.
Wieselowki croit être le sujet. Si cela lui fait du bien, je ne
le contredirai plus. L'important est de l'avoir rencontrée, elle.
Je n'ai plus envie d'avoir raison. J'ai envie de
vivre.

(...)

L'envers d'une explosion, une aspiration qui rassemble, des
graines qui se réunissent autour de sa bouche.
Elle sculpte.

(...)

Courtes ou longues, les pièces de toutes dimensions se
valent
Celle qui veut bien faire laisse tremper longuement
Elle attend trois automnes avant d'en dévoiler la couleur. *

(...)

Ici, il n'y a pas la guerre. Il n'y a jamais eu la guerre.
Le monde, les mondes, celui en guerre et celui en paix sont un décor,
un rideau placé devant ce village et les autres villages de son espèce.
Eux seuls ont rang de planète.

(...)

Elle nous a fait tomber doucement, parce que nous étions sur le point de
nous
battre, Wieselowki et moi. Nous sommes en désaccord au sujet de nos
visages
et de l'homme qu'elle sculpte.
Elle nous relèvera quand il n'y aura plus que de l'amour dans notre
esprit.

(...)

Wieselowski. s'est agenouillé. Il y a dix minutes, il ne croyait ni à
dieu ni à diable. Maintenant, il pleure. Il a laissé son fusil par terre
et je ne le rappelle pas à l'ordre. J'ai laissé le mien aussi.

(...)

Nous nous sentons devenir durs, agréablement compacts.
Cohérents.
Quelque chose travaille mon flanc. Je ne dis rien. Je n'ai plus
rien à objecter à la vie.
Je m'affine, me précise.

(...)

L'eau bien fraîche perle goutte à goutte en clapotant
Et le chemin pour y pénétrer se perd dans le noir
Loué soit le scupteur qui l'a taillée avec talent **

(...)

Je regarde Wieselowski dans les yeux. Ma tête est le seul endroit
de mon corps que je peux encore bouger.
C'est bon de le regarder. Je l'aime. Je sais qu'il m'aime aussi.
Nous tournons avec la terre.

(...)

Je contemple la femme accroupie. Je sens que mon fusil est de trop.
Elle ne bouge pas. L'attitude de son corps ne me refuse pas, ne me
recherche pas non plus. Elle est là, simplement.
Elle fait glisser le couteau, très doucement sur l'ovale à peine
ébauché.
Maman avait le même geste du poignet, quand elle me faisait respirer
sa peau, pour me calmer.
Je ne sais pas si je reverrai l'Indiana.

(...)

En même temps qu'elle pleurait sur les marionnettes, j'ai senti quelque
chose
de chaud couler le long de mon corps.

(...)

Nous ne sommes plus des marionnettes, nous nous souvenons que
nous avons longtemps rêvé être immobiles.
Elle nous pose, nous pousse doucement d'un geste doux de son
bras, pour que nous avancions.

(...)

Wieselowski me montre l'objet qu'elle tient, à moitié achevé.
Il sait très bien que je l'ai vu. Je ne vois plus que ça. Mais il a
besoin de ce geste. Et
moi, je désire qu'il le fasse. C'est comme un rituel pour entrer quelque
part.

(...)

Mes lèvres forment les mêmes
mots que les siennes. Nos yeux ne voient pas la même chose.
Pourtant, notre admiration est identique.

(...)

Elle se tourne de nouveau vers nous : "Dans le delta du Bac
Bo, on peut fréquemment assister à un spectacle de marionnettes
à la surface d'un lac ou d'un étang. Voulez-vous cesser d'être des
marionnettes ? Pour cela, je dois vous sculpter".
Sa voix nous guide à travers notre propre chair.

(...)

Je peux également bouger ma main. Elle est même très mobile, comme si
elle avait acquis une vie indépendante, plus intelligente, plus libre.

(...)

J'écris, couché sur le flanc, je continue mon journal. La femme me
regarde
avec tendresse. Je sais qu'elle désire que j'écrive.
Cela me suggère le geste que j'aurais pour trancher les cordages d'un
parachute. En écrivant, je tranche ce qui m'empêchait de voir le ciel.

(...)

En quittant les marionnettes, nous laissons des traces de notre
éclosion, des traces vertes sur le bois.

(...)

"Dites-leur ! Dites-leur !". Je n'avais pas encore vu
d'émotion sur son visage. Elle a étreint brièvement les marionnettes,
puis est revenue à son expression concentrée. Je perçois qu'elle
doit être bouleversée, et que c'est peut-être la première et seule
fois de sa vie qu'elle se permet de pleurer.
Ses larmes ont coulé sur le bois des personnages.

(...)

Nous baissons la tête. Avons-nous tué son frère, son mari, sa fille,
ce matin ? Non. Nous n'avons jamais tué. C'était une autre vie, sombre,
violente, traversée de pantins qui nous ressemblaient vaguement, qui
lacéraient le sol comme une pluie horizontale, d'un mort à un autre.

(...)

Toute une moitié du monde dressée l'une contre l'autre pour
que nous ne rencontrions jamais cette femme et ses pareilles.
Des millénaires de guerres pour continuer d'être des marionnettes.

(...)

"Vous êtes fou, capitaine ! C'est MOI qu'elle a sculpté !".
Au moment où Wieselowski va me frapper, nous tombons.
En même temps.
Elle ne veut plus que nous nous battions.

(...)

Mon corps est comme le
fruit du jacquier sur
l'arbre
Son écorce est
rugueuse, ses gousses
sont épaisses. ***

(...)

Je sais que chacun de nous deux croit être le modèle de cette femme
et je sais aussi que si une section entière se trouvait dans le village,
chacun des hommes se verrait représenté, lui et lui seul.

(...)

"Dites-leur que tout est vivant."

(...)

(Fragments trouvés dans un village abandonné, près de deux marionnettes
en bois sculpté.
Portés manquants le même jour : Capitaine Garrison, Sergent Wieselowski.
33eme Airborne. Disparus en opération.
Nous avons trouvé d'autres marionnettes, des dizaines de personnages en
bois,
et, détail étrange, elles portaient toutes des bourgeons)

06-08-2002


*, ** et *** Extraits de poèmes de Ho Xuan Hong, fin du
XVIIIeme,
Vietnam.


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