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l'heure du feu pluie , nouvellles



-- Le corps noir--

(en fait, c'est le premier chapitre d'un roman que j'avais commencé "à l'époque" et continué ensuite , mais je trouve qu'il peut aussi se lire comme une nouvelle indépendante.



Chapitre 1. LES AILES ET LES AIMANTS

Ailée, elle se sentait ailée.
Aimantée aussi, par un poids qui ne lui appartenait pas davantage que líénergie qui la soulevait. Deux forces équivalentes líattiraient et tentaient de síemparer díelle pendant quíelle marchait dans la direction du Corps Noir.

Le jour níétait pas encore tout a fait levé. Marie marchait le long de la nationale. Elle savait que cíétait dangereux, mais ne pas le faire aurait présenté díautres risques plus graves encore. Prendre simplement le bus, se laisser porter par un moteur et des roues aurait été trivial, aurait rabaissé ce moment.

Marie aimait avoir à marcher un peu avant díarriver. Elle níaurait pas ressenti la même plénitude síil lui avait suffi de traverser de traverser la rue, ou pire, si elle était restée chez elle, télévision allumée, pour regarder des images du chantier où se trouvait le Corps Noir. Elles passaient régulièrement et certaines chaînes les diffusaient en boucle. Sans musique ni commentaire.

Très peu pour elle. Pour être vraiment heureuse, il lui fallait cette préparation mobile, cette marche qui lui donnait la sensation de mériter cette rencontre. Seule cette demi-heure de marche réveillait dans son corps les ailes et les aimants. Elle était intelligente et níexcluait aucunement la possibilité de ne pas être la seule à éprouver cela. Elle voulait bien admettre que le Corps Noir avait choisi díautres personnes, mais elle demeurait convaincue quíil lui avait réservé la partie la plus secrète de sa présence, quíelle se trouvait seule à être entièrement ailée et aimantée, la toute première de la longue file qui se dirigeait vers lui.
Ce níétait pas une question de mystique. Cíétait une évidence physique, tout simplement.

La pluie, jusque là fine, presque invisible, se fit plus forte. Elle ne referma pas son manteau mais líouvrit légèrement. Elle désirait recevoir intimement quelques gouttes, les sentir couler le long díelle et les incorporer. Cela lui paraissait cohérent avec le moment quíelle vivait et laisser les gouttes à la porte de son corps, à líextérieur de son déplacement lui aurait semblé un sorte de sacrilège mou, une lâcheté de la peau.
Elle contempla la nationale le long de laquelle elle marchait, elle suivit des yeux son entrée dans la ville. Elle voulait être pareille à cette ville. Que la route entre aussi en elle, avec ses voitures, tous phares allumés. Que la pluie líérode, la ravine de líintérieur, jusquíà la transformer en grotte nacrée, en cathédrale polie où des torrents de mains jointes naîtraient de son corps comme des stalagmites.
Elle pensa à ses enfants qui devaient être arrivés à líécole. Ils avaient, eux, accepté líarrivée du Corps Noir dans leur vie sans se poser de questions. À les entendre, on aurait même pu penser quíil níy avait pas eu díavant, quíil síétait toujours trouvé là. Cíest elle qui voulait les protéger díelle ne savait pas quoi, elle qui baissait les yeux, la voix, la tête, lorsque la conversation arrivait sur lui. Elle qui semblait frissonner comme jadis les paysannes à la pensée du loup. Elle qui se joignait au murmure de la cité. Il y avait là, en pleine ville, quelque chose dont ont était très curieux et dont il ne fallait pas parler vraiment. Si, il fallait, mais par les côtés, par allusions, par périphrases.



Désormais, la même onction écclésiastique recouvrait les quartiers populaires comme les quartiers bourgeois, long trait passant sur chaque bouche, encourageant certains mots, en interdisant díautres.
Marie marchait et regardait les phares venir à sa rencontre, puis la dépasser sans la traverser, lumière froide, éclat insensible, moignon de feu qui ne réchaufferait jamais rien. Elle entendit le rire de ses enfants et ouvrit mentalement un grand parapluie pour les protéger. De la pluie, de la nuit, des ailes et des aimants.
Díelle, surtout.
Ils níétaient encore jamais allé le voir et semblaient ne pas en éprouver le besoin. Elle haussa les épaules. Peut-être en savaient-ils plus quíelle. Peut-être était-elle simplement une infirme intérieure, munie de prothèses ailées et aimantées.
Elle savait simplement que si elle níavait pas marché vers lui, une tempête rageuse líaurait balayée.

Marie entra dans la ville comme on saute dans un feu, sans discours, sans transition, mue par une force qui líavait projetée, flèche de chair qui ne síarrêterait pas avant díavoir atteint le Corps Noir
Elle voulait se planter en lui comme un homme.



*

Toute la ville se relayait pour aller le voir. ou plutôt pour aller líimaginer. En réalité on ne voyait pas le Corps Noir, protégé par le chantier érigé autour de lui. Il fallait se contenter de passer cinq minutes à líemplacement exact du chantier, puis de repartir Rester davantage était impossible et expressément interdit.
Des fonctionnaires de police avaient été affectés à cet endroit pour permettre aux chercheurs de travailler dans une paix relative. Ils faisaient circuler les gens aimablement mais fermement. Líêtre cristallisait autour de lui un anneau de rêveurs, une couronne díimaginations, car personne ne savait qui il était ni même ce quíil était.
Il avait été repéré par des chiens, à líoccasion de travaux pour construire un parking. Ils níavaient mis à jour que sa main droite levée vers la surface, index pointé en líair. Ils níavaient pas insisté ensuite et síétaient rassemblés en cercle autour de lui, silencieux, attendant que les hommes prennent le relais. Ils le gardaient jour et nuit.
Les chercheurs níavaient pas voulu le déplacer, craignant de líendommager. Avec précaution, ils avaient dégagé líêtre, centimètre par centimètre, líavaient mis à jour pendant plusieurs semaines. Depuis, ils ne cessaient de síinterroger, aussi démunis que les gens ordinaires. Líêtre représentait le sommet de la démocratie et rendait chaque personne également humble. Il était encore trop pour quíil devienne le support díune pensée, le symbole díune philosophie ou líicône díun culte, mais probablement, dans des bureaux de multinationale, díéglise, de groupe de presse, le projet était déjà à líétude.

Le Corps Noir était un humain doté díun sexe masculin et díun sexe féminin, il possédait des seins ronds et pleins et des épaules puissantes, de grandes mains très fines et un visage à líexpression rêveuse. Il était noir, díun noir absolu, inconnu jusquíalors, ni africain, ni tamoul, ni díaucun peuple répertorié.
Sous un certain angle, le noir devenait brillant, presque éblouissant. Líêtre souriait et esquissait un geste de la main gauche, qui avait probablement entouré un objet. Étrangement, líobjet síétait dissous et le corps était demeuré intact.
Les chiens níétaient partis quíune fois certains que le Corps Noir se trouvait en sécurité. Et même, de temps à autre, líun díentre eux revenait patrouiller autour du chantier.

*

Marie síengagea sur la passerelle circulaire aménagée autour du chantier. La pluie battante níavait pas affaibli sa détermination, au contraire, elle se révélait une alliée précieuse : le flot des marcheurs était clairsemé et elle pouvait cheminer assez lentement pour apprécier chaque seconde de son parcours. Cíest ce qui comptait : le parcours. Personne níapercevrait le Corps Noir qui avait été recouvert de couches de tissu, de bois, de tôles, de toutes les matières inventées au cours de líhistoire de líhomme pour couvrir un corps. Il se trouvait sous avri à température constante de vingt degrés. Invisible et en sécurité. Personne ne líapercevrait plus avant longtemps, mais la charge du lieu sufiisait à déclencher la magie, à changer une vie ou tout simplement à faire passer dix minutes pas comme les autres.

Marie continuait à percevoir ces forces qui la travaillaient, líune vers le haut, líautre vers le bas. Elle devenait plus légère et plus dense à chaque pas et il níy avait aucune contradiction entre ces deux états.



Leurs effets síamplifiaient en elle au fur et à mesure quíelle approchait du Corps Noir. Si on lui avait demandé de qualifier son état, elle aurait répondu quíelle se sentait de plus en plus habitable.

Pour síaider à progresser sans que son trouble ne se remarque, elle se concentrait sur la présence díun homme qui marchait devant elle, assez loin pour être une simple présence anonyme, mais suffisamment proche pour líaider. Líhomme était un chien de traîneau qui la tenait au bout díune ligne invisible et líempêchait de sortir de son axe. Elle síaggripait à lui, crochait ses doigts sur ses ondes. Il níaurait pas pu être son amant, elle ne voyait que son dos et níen connaîtrait jamais rien díautre. Il était son guide, la rambarde mouvante qui lui permettait de ne pas tomber dans le chantier, peut-être même de síy précipiter, se mêlant à la boue, envahie díargile, prête à entourer le Corps Noir de sa substance, devenant sa peinture, sa terre, sa peau.

Marie faisait partie de la longue file de pèlerins désirants qui partaient vers líêtre comme vers un nouveau continent. Elle ne líatteindrait jamais mais il existait et il líavait ailée et aimantée. Au moment exact où líêtre avait commencé à sortir de terre, les ailes et les aimants síétaient installés en elle, avaient foré un passage dans une partie díelle quíelle croyait hermétique. Ou bien cíétait elle líexcroissance qui avait été acceptée. Elle níen savait rien. Elle ne savait rien de rien. Dans une demi-heure, elle serait à son travail et elle devrait tout savoir. Sélectionner, disperser, catégoriser. Marie travaillait dans une maison de production et sélectionnait des acteurs. Là, tout était séparé en sexes, types physiques, âges,
Pour le moment, elle était avec lui, et lui était au contraire un rassembleur.

Elle disait et pensait ìluiî. Instinctivement. Elle ne voulait pas chasser la partie féminine de líêtre, mais avait choisi sans réfléchir de líappeler ìluiî.
Marie síentraînait chaque jour à dire ìelleî, pour líéquilibre, pour ne pas couper le Corps Noir en deux. Mais à la fin de líexercice, le ìluiî revenait toujours. Elle síen voulait un peu, se reprochait de participer insidieusement à la domination du monde par les hommes. Elle se décortiquerait plus tard, analyserait ses instincts dans une autre vie. Dans une demi-heure. Elle se convoquerait au casting et elle savait quíelle ne retiendrait pas sa propre candidature. Mais peu lui importait. Pour le moment, elle était avec lui. Sous le tissu, sous le bois, sous la tôle, sous chaque grain de peau. Seule avec lui comme sous un drap.

La pluie redoubla et elle ouvrit encore un peu plus son manteau. Líeau síengouffra dans son corps et lui donna une idée lumineuse. Désormais, elle líappelerait ìÎleî. Il y avait les deux sexes dans ce mot ambigu, riche de toutes les possibilités avec une connotation díaventure qui lui convenait parfaitement.
Marie était satisfaite de lui avoir rendu son identité complète. Maintenant, elle pouvait repartir bientôt vers son travail. Elle salua silencieusement líhomme-chien de traîneau devant elle qui líavait aidée à marcher droit autour du chantier, lâcha les rênes qui le tenaient attaché. Sa liberté retrouvée, líhomme-chien de traîneau gagna de la vitesse et síéloigna rapidement.
Elle ne le reverrait jamais et, pour cela, se sentit pendant une seconde très proche de lui, fusionnant brièvement avec sa présence minimale, líembrassant en pensée pendant quíil était encore visible. Puis elle jeta ce précieux auxiliaire hors de sa mémoire.

Elle resta immobile quelques secondes. Elle savait quíelle se trouvait à líaplomb díîle, que si elle traversait la passerelle, elle se retrouverait sur lui. Elle lui donnerait sa pluie, ses ailes et ses aimants et il se réveillerait, se redresserait et lui demanderait ëoù suis-je ?î. Elle rit tout haut et, avant díaborder une journée de cruauté ordinaire, ouvrit encore un peu plus son manteau et síaccorda une minute de tendresse invisible.


27-04-2003

(à suivre....)



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