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L'heure du feu pluie, nouvelles

(Une nouvelle écrite pour le premier thème de la liste-atelier d'écriture
"Lignes de vie")

-- La honte de la famille --



- Qu'il la ramène encore ce petit con et ça va chier !
La prise était bonne, nous n'allions pas glisser du toit. Pas d'humidité,
pas de vent. Une soirée parfaite.
Alors, je pouvais me permettre de m'énerver contre mon fiston sans
craindre de perdre mon équilibre. J'ai vu ses épaules s'arrondir mais
il n'a pas osé les hausser.

J'ai regardé la ville, en bas de la colline, pour essayer de me calmer.
C'était la première fois que je le laissais passer devant. Dès notre
arrivée en bas de la maison, je lui avais laissé l'initiative. À lui de
poser l'échelle et de passer en premier. C'était un grand jour pour
moi, le jour où je lui passais la main, le jour de ses dix-huit ans.
J'avais organisé la soirée exprès pour lui. Le grand jeu, une villa
de rupins en haut de la colline, personne pendant 15 jours,
des tableaux, des lingots, des bijoux en pagaille.
Tout ça pour mon fiston, le seul que j'avais. La honte de la famille.
Rien qu'en pensant à cela, je sentais la pente du toit s'accentuer sous
mes pieds. C'était vraiment une soirée glauque. J'allais tomber du toit
, tomber de honte. Poussé par mon propre fils...

Il s'est retourné d'un coup :
- Écoute, papa, j'ai le droit d'avoir ma vie, non ?
Je me suis maîtrisé comme j'ai pu et j'ai demandé :
- Comment tu l'as rencontré d'abord ? Tiens passe moi le diamant....
Il allait tout me cracher vite fait, sans même sans rendre compte,
ou bien je ne m'appelais plus Riri-le-courant-d'air.
- Eh bien, c'était pendant une soirée... j'étais dans un bistrot et
j'avais rendez-vous avec ton client, tu sais, celui à qui tu voulais
fourguer la Lancia pourrie...
Je me suis radouci un peu et le toit est redevenu plus stable sous mes pieds.
C'est vrai que mon fiston était imbattable
pour embobiner son monde, il aurait vendu une caisse de sucre
à un diabétique.
- Tiens regarde fiston, je lui ai dis sans lâcher la fenêtre du regard,
tout est dans le poignet. Tu découpes la vitre comme ça, très doucement,
en tournant avec de la tendresse dans le mouvement, comme si
tu caressais une femme.
J'ai tourné la tête vers lui. Il avait l'air ailleurs . La soirée s'annonçait mal.
Quand je pense que j'avais tout organisé autour de lui, que j'avais
travaillé malhonnêtement pendant dix-huit ans. Je ne pouvais
pas lui mettre une claque le soir de son anniversaire, mais il ne perdait
rien pour attendre.
- Eh bien papa, je ne te l'ai pas dit, mais le client a tout de suite flairé l'embrouille.
J'ai poussé un soupir de soulagement.
- Ah, je comprends, fiston, et maintenant, il te fait chanter, si tu ne lui
donne pas dix bâtons, il te balance aux flics ? Pas grave, on va s'en
occuper de ton gazier... tiens regarde maintenant, quand le rond de verre
se détache, surtout, tu ne le laisse pas tomber par terre, tu le recueilles
dans tes mains comme ça...

Il y avait un léger souffle de vent, juste assez vivant pour se sentir
bien, juste assez doux pour travailler dans les meilleures conditions
possibles. J'aimais le vent, pas pour rien qu'on m'appelait Riri-le-courant-
d'air.
Mon fiston et moi, on était devant la fenêtre et nos reflets nous faisaient
face, chacun d'un côté du rond noir découpé par le diamant.
- Non papa, c'est pas ça du tout. Il m'a parlé de l'honnêteté... il
était vachement convaincant et je ne sais pas comment expliquer...
ça m'attirait beaucoup.
J'ai failli finir par terre. Mon fiston voulait ma mort.
- Quoi ??? Et... et nos traditions familiales ? Et grand-père qui
a fait 8 ans de Centrale, s'il t'entendait !
Il a baissé la tête.
- Je sais bien papa, c'est bizarre tout ça. Tu sais... je ne voulais
pas devenir un marginal, je voulais continuer avec toi, faire des
casses, des cambriolages, comme un bon fils. Mais depuis qu'il
m'a parlé, je n'arrête pas d'y penser. Ça avait l'air excitant, différent.
Je crois que l'honnêteté, ça m'attire, c'est plus fort que moi.

J'arrivais à peine à respirer. C'était encore plus grave que je ne
le pensais. J'ai essayé de renverser la vapeur. Sur le verre de la
fenêtre, le rond noir nous séparait et c'est peut-être à ce moment
là que j'ai pris conscience que je l'avais perdu. Mais je suis large
d'esprit et j'avais encore une idée pour tenter de rattraper le coup.
- Écoute, fiston, tu sais, tu n'es pas forcé de faire des casses
ou des cambriolages. Après tout, si c'est pas ton truc,
tu as droit à ta liberté !
Il m'a envoyé un grand sourire et m'a pris par l'épaule :
- C'est vrai, papa ? Tu le penses vraiment ? Tu me laisserais
faire ce que je veux ?
- Bien sûr, fiston. Il y a plein d'autres voies et je peux comprendre
que tu n'aies pas envie de travailler avec ton vieux père. Par exemple,
tu peux aussi faire la came, les filles. Ou les armes, tiens, les
armes de guerre, ça marche à fond, en ce moment.
Il a fait le tour du rond avec son doigt ganté, sans se couper. Il
avait vraiment la manière, mon fiston.
Il a secoué tristement la tête.
- Tu ne piges pas, papa... j'ai pas envie de tout ça, je sais que ce serait
la filière la plus normale, que je serais bien vu et tout.... mais
j'ai envie de faire un métier propre, honnête, droit. Tu sais,
le mec qui m'a parlé...celui de la Lancia... le patron s'était gouré,
il lui avait rendu cinquante centimes de trop sur la monnaie du
café. Eh bien, le mec lui a dit et lui a rendu ses cinquante centimes
Ça m'a bouleversé, c'était excitant, cette pièce qui a tourné dans la
soucoupe, ça m'a pris au ventren ...et maintenant, je sais que
je veux devenit comme lui !
- Merde, fiston, dis pas des choses pareilles ! Si pépé t'entendait,
lui qui refilait toujours des pièces espagnoles dans les bistrots !

Il ne s'est pas démonté. Je me suis retrourné, j'ai regardé vers le
bas de la colline. Si mon fils avait voulu, la ville entière était
à nous. Des portes à fracturer, des coffres à vider, des bagnoles
plus incroyables les unes que les autres, des poulettes à
tomber par terre.
- Ce mec que j'ai rencontré m'a scié, papa ! Depuis qu'il m'a expliqué
tout ce qu'on peut faire dans l'honnêteté, j'ai changé. C'est vraiment un monde bizarre,

un peu tordu, mais... j'ai envie d'en faire partie ! Tu sais, dans ma
chambre, j'ai des photos planquées, des photos de magistrats, de professeurs,
de curés, d'huissiers et le soir dans mon lit, je pense à ça et je me... enfin je...
- Nooon ?
J'ai regardé la pièce sombre dans laquelle nous n'étions pas encore
entrés. Il y avait là, le monde normal, plein de choses à rafler,
à revendre. Et mon fils... mon propre fils qui...
Il a rougi.
- Je te demande pardon, papa, je sais que je déçois... mais c'est
plus fort que moi. L'autre jour, je suis allé dans un magasin et
j'ai acheté un costume de notaire. Le soir, quand tu dors, je
le mets, je me regarde dans la glace et je me mets à danser...
- Merde alors... Ben, je vois que tu es perdu, fiston... ce soit être de ma faute,
c'est moi qui n'ai pas su bien t'élever....
- Non papa, c'est pas ta faute. Tu as été super. C'est ce monde mystérieux
qui m'appelle irrésistiblement... je vais partir, papa, je ne veux
pas faire ce coup. Je vais descendre et rentrer à la maison, puis
faire mes valises... je ne te l'ai pas dit non plus, mais je vais faire
mon droit, pour devenir juge... alors, je ne pourrais plus te regarder
en face, si je restais... je serais la honte de la famille. Je suis trop
différent... cette rencontre a changé ma vie.

J'ai hoché la tête. Je ne sentais plus le vent, je ne sentais plus
rien. J'étais vieux. C'était vraiment la soirée la plus glauque de
ma vie. J'ai laissé couler une larme et elle a sûrement
fini tout en bas de la colline.
- On ne se dit pas au revoir, c'est mieux, fiston, je ne vois pas ce que
je peux te dire pour te faire changer d'avis. Tu es sur une pente
savonneuse et tu vas glisser jusqu'en bas. Bientôt tu vas organiser
des soirées avec des gens honnêtes et vous allez faire vos trucs, enfin, vos
machins... ah ! je ne veux même pas y penser ! Pars, pars sans te retourner.
- Je t'aime, papa...
Il avait une voix étranglée et j'ai fermé les yeux pour ne pas hurler.
J'ai attendu longtemps, pour être sûr qu'il était bien parti. Puis j'ai
regardé la fenêtre. Il n'y avait plus qu'un seul visage, du côté du
rond noir découpé par le diamant.

J'ai respiré à fond, puis je suis entré dans la pièce. Je
devais continuer à travailler, même si mon propre fils s'était égaré
et était devenu la honte de la famille.

J'ai même réussi à sourire.
Je me suis dit qu'après tout, il me reste
quelques années devant moi, et qu'un jour, je cambriolerai
peut-être la villa de mon fiston pour lui montrer que je lui
ai pardonné.

05-05-2003

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