L'heure du feu pluie, nouvelles.


Mentions en anglais : extraits de chansons des Beatles, sauf "I love
the smell of napalm in the morning", extrait du film'"Apolcalypse Now".
Julia Lennon : mère de John Lennon, écrasée par un autobus quand il
était jeune adolescent. Il sera ensuite élevé par sa tante Mimi.
My Lay : scène affreusement célèbre de la guerre américaine du Vietnam
où une petite fille court en brûlant après un bombardement au napalm.


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-- So I sing the song of love for Julia --


So I sing the song of love for Julia.

Maman est morte écrasée par un bus, dans les années 50 à Liverpool, et
toute suite de ma vie serait une pure fiction. N'y croyez surtout pas,
même, surtout, si je vous la raconte moi-même.
Je ne m'appelle donc pas Lennon, John.

L'oiseau sautille sur ses petites pattes qui ressemblent à des
bâtonnets de jeu de Yi-King. Il faudrait les mélanger très délicatement
pour que l'oracle soit juste.
Hé, connasse, qu'est-ce que ça peut te foutre que j'écoute un piaf ?
Euh, c'est un lapsus, je voulais dire "Ôm mani padme hum". Bonjour mon
amour, as-tu dormi d'un long sommeil réparateur ?
Regarde cet oiseau. Ne te rappelle t-il pas l'impermanence des
phénomènes ?
Il a la voix plus grave que Michael Jackson, d'abord, je te jure.
Sérieux, puisque nous sommes entre hommes, des vrais, je peux tout vous
dire : ma chérie, le matin, elle se lève, et elle prononce ce genre de
phrase :
- Mais où est-ce que j'ai encore rangé Dieu ?

Alors, il faut que je le cherche dans chaque tiroir, sinon, sûr, elle
va replonger dans la mescaline ou la lecture de Madame Figaro et de ses
Triplés hallucinogènes.

J'imagine que les traces de pneus sur le corps de maman devaient
constituer une sorte de signature unique et que le moindre morceau se
serait vendu fort cher plus tard chez Sotheby's. Je n'étais pas encore
célèbre. Je ne le suis d'ailleurs jamais devenu. Je suis mort avec elle.
Exactement en même temps.

Dieu ?
Mais il est en toi, mon amour. Il est en chaque geste juste et en
chaque parole d'espoir que tu prononces. Tu sais que tu peux élever le
monde d'un centimètre à chaque fois que tu pries ? Ça n'a l'air de rien,
mais pense que, par exemple, tu peux sauver peu à peu Venise de
l'engloutissement.
Bon, je vais chercher quand même pour lui faire plaisir.

Tiroir numéro 1 : la mélodie d'"Across the universe" des Beatles s'en
échappe. Je n'en connais pas les paroles. Je la chantais en yaourt pour
mon cousin quand il venait le dimanche pour qu'on se fasse chier
ensemble. J'avais 15 ans et lui 13 et demi, je pensais que la chanson
allait lui décoller du front cette foutue raie au milieu. Je ne sais pas
pourquoi, je faisais une fixation sur sa raie au milieu. J'avais envie
qu'elle éclate, que ses débris pourrissent la vie de toute la famille
jusqu'à la septième génération.

. - Ah ah ah ah hhaaah, tu devrais voir ça, à un moment, y a la petite
fille qui dit à ses frères "on découpe le chat en quatre et on laisse la
plus grosse part pour maman, elle sera contente" ! Aaaah haaah hhhhhh
!!!
Merde, la femme de ma vie a réussi à se procurer Madame Figaro en
fraude chez un dealer. Ils agitent comme ça, très discrètement, un
foulard Hermés au coin d'une rue et le tour est joué. Quand on est
accro, pour en sortir, c'est quasiment impossible.

Words are flying out like endless rain into a paper cup

Bon, et Dieu dans tout ça ?

Tiroir numéro 2 ; mon âme. Diaprée et non dépourvue d'une certaine
noblesse. Solide aussi, une âme de chez Bouygues, rétive aux salissures,
se levant comme un seul homme devant l'injustice de ce monde. Par
exemple, vous pouvez être sûr que si, dans un restaurant japonais de
St-Germain des Prés, les serveurs n'ont pas posé la sauce Kikkoman sur
la table, j'entre en révolte. Je suis de tous les combats
d'assaisonnement, de tous les soulèvements de sauce. Je déplie ma
serviette comme je déplierais la déclaration des droits de l'homme.

L'oiseau est le plus sage d'entre nous.
Il sautille sur ses petites pattes et il délivre un message au monde.
"All you need is love" est son cri d'agonie. Le soupir profond du
violoncelle sur l'image de la petite fille vietnamienne qui court en
brûlant.
- Chérie ?
- Qwâ donk ?
Ton cul, seul ton cul, avec sa préhension cosmique de l'espace, peut
appréhender l'histoire contemporaine.
- Tu as déjà entendu parler de My Lay, mon amour ?
- C'est quoi ? Un nouveau déodorant pour les anus bien dans leur peau
?
Dormez tranquilles, vous, les un million et demi de morts du Vietnam.
Tout le monde vous a oublié. Tout le monde chie en cadence des bombes à
vous tuer plusieurs fois, des fois qu'il y en aient qui bougent encore.
Depuis, le gouvernement a installé des grandes toilettes collectives,
bien plus pratiques pour suivre tous ensemble les évènements en
Palestine.
Penser très fort à eux stimule le transit et oeuvre pour la paix dans le
monde.
Et puis, eux au moins ne mangent pas de riz. Le riz, ça bouche. Donc on
est plus souvent aux toilettes pour essayer de déboucher. Donc, on
regarde moins les écrans de publicité.
Voilà pourquoi, la guerre n'a plus lieu en Asie. C'est un arrangement
avec les marques pour qu'on puisse rester devant les écrans.

Où est Dieu ?
Nous étions assis au bord de la gouttière, mon cousin et moi. Nous
pouvions tomber à tout moment, nous étions dangereux, une vraie menace
pour l'ordre établi.
Nous nous l'un à l'autre quel goût pouvait bien avoir le sexe d'une
fille.
À chaque fois que je prononçais la question, Dieu était là. Je le
sentais dans mon ventre. Je l'ai vu, je l'ai rencontré parce qu'il est
venu nous rejoindre. C'était un garçon d'à peu près notre âge qui ne
faisait pas de manières. Il se branlait avec nous, mais nous expliquait
ensuite que ce n'était pas comme ça du tout qu'on créait un monde, même
pas la peine d'essayer.
Il était très patient.

Tiroir numéro 3 : des bandes passées à l'envers, quelques tabernacles
retournés comme des coquillages. Chaque grain de sable est une prière.
Chaque prière est une plage. Euh, merde, enfin vous voyez ce que je veux
dire.
Si si, je l'ai revu. J'ai revu Dieu, une seule fois. Il se promenait
avec un drôle de chapeau et prenait l'autobus pour la Gare Saint-Lazare.
Il y avait une chance sur mille milliards que je retombe sur lui.

Julia avait toujours le mot pour rire. Beaucoup disaient qu'elle
n'était pas ma vraie maman, mais que c'était ma tante Mimi. Pourtant,
elle sentait vachement meilleur, donc c'était bien elle, ma maman.
Irréfutable. Même après avoir été écrasée, je suis sûr qu'elle ne
sentait pas le pneu.

Mother Superior jumps the gun.

Bien plus tard.
Ma chérie était à cheval sur moi et semblait se demander ce qu'elle
foutait là.
Elle me disait qu'en ce moment, elle hésitait entre le shintoïsme et le
chamanisme
pour se réaliser et je commençait sérieusement à mollir.
Surtout que c'était la voix de Mc Cartney qui chantait, il m'aurait
fallu celle de Lennon, plus pointue, plus acide, pour rester en
condition.
Nothing is real.
Monsieur le juge, c'est à ce moment là que j'ai commencé à serrer un
peu
trop fort. Juste un peu plus chaque semaine, pour qu'elle ne se rende
pas compte.
Oui, c'est exactement le lendemain que j'ai pris mon premier cours de
conduite d'autobus. Je voulais oeuvrer pour le service public, et aussi
écraser ma mère pour éviter tous les inconvénients de la naissance et de
l'existence, vous comprenez ?

Comment ça, ça n'aurait rien changé ?

Le problême, avec vous autres, c'est que vous avez une conception du
temps bien trop linéaire. Vous pensez que les choses sont faites une
fois pour toutes.

- Mon amour, j'ai bien réfléchi, je ne veux pas d'enfant. Je veux un
oiseau. Ça prend moins de place, ça se change facilement, ça ne passe
pas de bac qui te fait perdre dix kilos pendant que lui se paluche
tranquillement sur Ally Mc Beal.

Je m'appelle John Lennon. Je ne suis jamais né. Maman a été écrasée par
un bus dans les années 50. Vous voyez bien que je ne peux pas exister.
Toute cette histoire est imaginaire. C'est votre inconscient collectif
que vous avez trouvé mort au bas du Dakota Building, le 9 décembre 1980.

Rien n'existe que l'oiseau. Rien n'est réel que sa gorge rouge, si
belle, si fine qu'il faudrait réinventer toute l'oeuvre de Bach pour en
donner une faible idée.
Regardez-le sur le rebord de la fenêtre. Lui, il sait où est Dieu. Il
vient de le picorer. Il ne vous le rendra jamais. Vous êtes trop cons.
Et moi aussi.

Moi-même, j'y croyais pourtant, à tout ça.

J'ai roulé sur maman avec beaucoup de concentration, beaucoup d'amour.
Je ne voulais pas des traces ordinaires, des traces qui fassent trois
lignes dans la colonne des faits divers.
Je voulais écrire "je t'aime" avec les roues du bus dans sa peau.

I love the smell of napalm in the morning.
La petite fille de My Lay courait si vite qu'elle a survécu. Il paraît
que, dans les années 90, elle a rencontré le pilote qui l'avait arrosée
de napalm et qu'elle lui a pardonné publiquement.
Je n'y étais pas, j'étais mort depuis longtemps.

Le matin, tu te parfumes aux doutes, mon amour.
Pourtant, notre union a été bénie et de nombreux orgues ont résonné
jusque dans la boîte à gants, ce qui donnait un certain cachet au
périphérique, et alors là, quelle nuit de folie quand nous sommes
rentrés dans le tiroir numéro 4.
Là, enroulés plusieurs fois l'un en l'autre, nous avons compris que
nous n'étions pas vraiment faits l'un pour l'autre et nous en avons été
très contents. Notre union pourrait vraiment durer.

Dommage que maman soit morte. Si elle était là, ça nous aurait évité de
prendre un crédit.
D'un autre côté, la compagnie des bus m'a offert la gratuité à vie sur
toutes les lignes de Liverpool. Pas chiens.

So, I sing the song of love for Julia.

À chaque fois que je prends le bus, je pense à toi, maman, je pense à
toi aussi, mon amour.
Finalement, ce n'est pas plus mal que je n'aie pas existé.
Même si, du coup, ça supprime pas mal de chansons dans la mémoire
collective.

Je ne m'appelle pas Lennon, John.
La preuve : Dieu est réapparu ce matin.
Il n'était pas dans un tiroir. J'étais son tiroir.
Je l'ai expulsé doucement par les ailes, comme un univers hésitant.
Il a tout de suite réclamé des graines.
J'ai refilé mon chat à ma tante Mimi pour que Dieu-l'oiseau soit
tranquille, je me suis converti au bouddhisme Theravada, et j'ai résilié
l'abonnement de ma défunte femme à Madame Figaro.

Par Saint Philip K. Dick, je dois avoir le don d'ubiquité pour avoir
fait tout ça dans la même matinée !

24-05-2002



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