Poèmes pour voler debout

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mi-juin à fin mai 2002



Avant
Après


-- Sons cachetés aux creux d'une paume --


Vous me frappez
vous m'entraînez vers des rives qui se rejoignent
les mains rament en lianes
sans effort juste en prêtant attention
elles disent un deux trois
le vent dans le mur à l'intérieur chez les autres
les gens heureux dans la cour
qui lèvent la tête vers nous
comme si nous étions de la neige qui tombe
en été

Un deux trois une lettre fermée
se dresse sur ses pieds
vous me frappez elle s'ouvre
vous me frappez je m'oublie j'envoie mon ombre
lire dans vos mains pratiquer des fenêtres dans vos yeux
je frappe à mon tour vous écoutez
les couleurs qui claquent drapeaux doux un deux trois
tous ensemble une lettre qui s'ouvre encore plus
les rives se dressent
vous me frappez animal d'eau le chant glisse

La cour s'élargit les gens heureux un deux trois
tous ensemble les sons les murs abandonnent la place
vous me frappez je frappe à mon tour
le monde s'élargit les paumes s'amusent
parlent vite mais pas trop
la lettre rame en lianes les mains lisent en rythme
sans effort juste en prétant attention


Un deux trois quelque chose s'en va vers vous
lettre de tous les langages
vous me frappez nous lisons les rives
les couleurs les sons des paumes très douce
vous me frappez je suis un monde
j'envoie les rives elles entourent les mains
l'enveloppe de la musique l'eau des gens
une lettre vient boire
vie animale dans la cour en couleurs
les paumes en lianes l'eau frappée un deux trois

08-06-2002



-- Comptez vous mêmes --


Tous les gens tristes
leurs grandes fatigues étendues
de fenêtre à fenêtre sur un fil
tendu en dessous de l'eau dans une rue d'Italie
et personne pour marcher dessus

Tous ces ocres mouillés
les arêtes les passages qui tombent sans bruit
le nombre des gouttes qui nous traversent
en dessous de l'eau chez nous dans le fleuve

Un grand chantier au milieu de la ville
parle tout seul la nuit

Chaque inserstice de réveil au milieu d'un lit
la force d'un orage qui pousse un continent
et chante en grondant après nous

Les erreurs des astronomes qui nous comptent
les impressions futiles et belles des herbes
qui entourent nos jambes
la mousse sur les marches la vie mange la vie

Les pas qu'on reconnaît aux silences qui les séparent
en dessous de l'eau la longue longue fleur plus grande que tout

07-06-2002




-- Petites faims impromptues --


Cette saison
je l'ai connue toute petite

Ce n'était pas l'enfance, non, c'était encore en-deça,
un temps à-côté du temps. Ou à-coté de moi ?
Les gens passaient autour de moi comme des balles.
Je les aimais bien, ils ressemblaient à des pommes de terre
chaudes qui filaient, enveloppées dans de l'aluminium
Leurs attentions rapides m'allaient droit au cur pendant bien plus
longtemps qu'elles.

Je parlais l'intraduisible
le langage des petites faims
qui tirent le ventre la nuit
le langage qui fait désirer la cuisine
plus que toutes les autres pièces
réunies

Cette saison, je l'ai essuyée d'un revers de moi.
Va savoir, peut-être il n'y a rien d'autre de solide dans l'univers
que ces gouttes tremblantes sur un visage, que
ces questions épongées avec ma joue.

Peut-être demain, vous serez vous aussi comme ces femmes collées
au mur qui circulaient sur des roulettes en tenant des ombres d'épées.
Ne vous moquez pas des combats que se livrent les saisons entre elles.
Ne vous moquez pas des cris d'amour qui ne sortent pas des gorges.

Ne vous moquez pas des cris
ils sortent peut-être de vous
et même de ce vous qui vous a précédé

Sortir dans un jardin et retirer de sa poche des cailloux sortis d'une
source,
des éclairs qui craquent, des cils que je veux très longs, des ravages
ravivés, des pressions frêles en rythme doigts sur doigts, des paumes
puissantes,
des brins d'histoires douces, des origami d'amour à murmurer,
murmurer, murmurer.

Cette saison
je l'ai connue sur sa faim

Voilà j'ai posé ma main
sur la première marche de l'escalier
le bois sent bon
il dévale ma vie en ouvrant mes doigts
d'ici jusqu'à la cuisine

Car ce soir, une petite faim impromptue a saisi la saison.
Elle descend, par degrés d'appétit, par copeaux de salive,
par sorciers de sourire, par chagrins de chevilles.

Et le carrelage n'a pas encore poussé jusqu'au bords de la pièce.
Et la bouche de la saison s'ouvre de plus en plus grand en
se rapprochant de l'impromptu posé sans précaution là où
je me range d'habitude, quelque part entre la faim et la vie,
au beau milieu de vous.

07-06-2002



- Quand je marche dans les rues d'eau froide --


C'est une série d'instants. Les choses se répêtent, en refrains,
en boucles, en évasements de toux, en échoppes garnies.
En échappées, aussi. Nous leur permettons d'être totalement autres.

À cause de juin qui piquait dans les magasins, familles flottantes, à
cause de juin qui lêchait nos pieds avec la même fierté que s'ils
étaient des mâts.

Le temps croyait à lui-même. Il prenait son baluchon, sortait sur le
pont et partait de par le monde, passer sous les vagues, partait pester
contre les hommes qui lui étaient trop fidèles, partait prophétiser
des merveilles surgies d'un sac.
Il tombait par plaques de mur dans un café amoureux qui lui prédisait
sa mort.

Toute la famille
même ceux qu'on ne voit pas
est venue effeuiller les îles
ils s'arrêtent
elles se rapprochent encore

Les unes autour des autres, autour de nous, sur elles mêmes, elles
tournent.
Quand je marche dans la rue d'eau froide, je franchis des portes
invisibles, je fais mal à quelqu'un qui a eu mon visage, qui a parlé
avec ma voix.
Quelqu'un qui a regardé trop longtemps la mer. Elle tient tout
entière dans ses yeux.

Il laisse pendre ses jambes au dessus-de l'eau et s'énerve en rythme.
Putain de cristal qui est venu ouvrir un bar dans nos entrailles, qui
est venu saccager nos corps avec sa pureté dansante.
Putain d'écume où je lis trop de choses sur moi. Putain d'amour qui
porte un plateau dans ses bras.
Putain de cur, surface de voile jusque là-haut.
Et la mer vient danser sur les nappes et soulever les carreaux.

Je suis resté un long moment dans le café, à écouter les machines,
les pousser, les tirer, les faire parler, les maudire, les embrasser, me
rasseoir.
Me resservir de toi.

Toute la famille
est venue
autour de la porte
tourner
choisir son côté.

Ce sont des instants uniques, rares. Ils ne s'ennuient jamais de
leurs prédécesseurs, ni de ceux qui les suivront.
À cause de juin qui sent la mer, à cause de juin qui ouvre la main
sans compter sur ses doigts, sans regarder si les îles sont posées dans
le bon sens.
Nous aimons la tête en bas, nous aimons en grandes tables marines où
les gens rient bleu et fort.

Tous les instants
sont venus
former
un peuple de traces
une famille d'effluves

Ce sont des instants qui fument, ce sont des cristaux au langage
de tasse chaude.
Quand je marche dans la rue d'eau froide, ils s'enflamment et
commencent leur voyage.
Ils roulent dans le café, le long du comptoir, comme des grâces de
grains gratuits, comme du sel qui pleut, comme ces secondes précieuses
qu'on retrouve toujours parce qu'on ne les garde pas.


04-06-2002




-- Les femmes, les femmes --


Les femmes les femmes
crie-t-il dans la rue
en tendant des journaux
blancs sans encre plus larges que longs
il ne dit pas qui elles sont
les femmes les femmes ma vie est à vendre
la rue se méfie des autres rues
se resserre autour de lui
c'est ici sa place

Les passants ralentissent on offre une main une question
que savez-vous sur le reste du monde
plus que vous
moins que moi-même
dans les poches les pièces regardent avec intérêt
s'offrir à lui roulées dans les mains
tenues au chaud les femmes les femmes
la foule grossit
tout ça pour un regard qui brille plus que le nôtre
il n'est pas encore midi
quelque chose a faim
dedans autour sans moi

Les femmes les femmes il ne dit pas qui elles sont
je ne sais pas
elles meurent se relèvent s'inventent
il n'y a rien à ce sujet dans le journal
que j'ai écrit
il continue quand même à avancer
où bien la rue est un décor qui roule
de chaque côté
les femmes les femmes je ne sais pas
mais je vais prévenir les gens
d'une nouvelle ère de l'existence de Dieu
de moi s'il n'y a rien d'autre à prouver
je vais leur dire quelque chose
il faut

À travers toute la ville
des feuilles
blanches sans encre plus larges que longues
cherchent des yeux pour vivre
il ne dit pas qui elles sont
les femmes les femmes elles existent en vrai
je les ai rencontrées elles volent avec le papier

Celle-ci
la plus mobile la moins écrite
celle-ci qui pesait le moins
se colle à un visage qui passait sans savoir
les femmes les femmes la rue ne se termine jamais
et la lumière est belle
vue à travers toi

04-06-2002




-- Notes en bas de page, journal de juin --



La chaleur
en passant tout près
a renversé quelque chose

Elle joue
elle joue à ne pas être là
je lui ai annoncé mon retour
je revenais de si loin
qu'en allumant la lumière sur le porche
elle me parvenait avec une seconde d'avance
en sautant par-dessus une haie de prières

Elle joue
l'herbe a poussé jusqu'au bord de la terrasse
j'ouvre les pièces elles m'ouvrent aussi
elle joue
tempêtes pour rire éclats de temps visions calmes
elle joue à juin dans l'odeur des pivoines

Sans aucune sonorité
quelque chose se met à rire
une grande maison aux colonnes d'amis
très blanche sous le ciel sombre
on y vient de tous côtés
en pressant le pas avec des bruits qui se répondent
la fête est si belle on s'envoie de l'eau tendrement

Il fait chaud
juste assez
juste pour nous
seulement ici

Quelque chose vient de se passer
et se passera encore
des clés qui tombent un retard des choses qui se croisent
dont on reparle longtemps après
quand la chaleur revient
après voir fait plusieurs fois le tour de tous les autres lieux

La maison joue à la vie
je fais partie du rituel
tout est caché tout se voit tout participe à l'édifice
la maison joue à juin parquet de parfum
les pivoines s'ouvrent elle joue je grandis d'un coup
j'observe
celui que je suis devenu

Cette nuit j'ai l'air aussi vieux que les volets
riche en intonations je suis drôle en gris
comme ces détails dont on reparle tout de suite
elle joue elle joue avec nos pas qui sonnent juste
elle rend les choses plus faciles
pour nous qui rions gravement
en montant l'escalier un verre à la main
peu importe ce qu'il y a dedans
on se boit les uns les autres en regardant le ciel
en se désignant des époques
qui ont changé de place
mais qui brillent

02-06-2002




-- L'arrivée des noms --


Les noms sont arrivés sans prévenir. Ils se sont posés sur
les choses. Le temps s'est enroulé autour des arches d'un pont.
Les passants visitaient leurs semblables. Nous écartions toute
possobilité d'en finir.

les voitures mouraient
avant de l'avoir franchi
elles partaient sans leur nom

Nous restions là, à deviser des versants, à calciner les bouts
d'ancres qui ne trempaient pas dans l'eau.
Couleurs redoutables, nous enchaînions les sauts l'un au-dessus
de l'autre.
L'écran déployé au-dessus de nos têtes attirait les yeux.

quelque chose m'aimait
de l'intérieur
un refuge au tissu dense

Et les noms ont pris possession de leurs contraires. Ils faisaient
signe à nos corps.
Comme il était bon de retrouver les emplacements de nos pieds,
amarrés à l'herbe.
Comme il était bon d'attendre encore un peu pour se lever et tout se
raconter.

des gens appelaient église
l'attelage qui tirait la terre
par la seule force de nos yeux

Grâce à ces regards, doux comme des lucarnes pratiquées à même
le peau, les noms sont arrivés vivants.

31-05-2002




-- Des géants doués de sommeil --



Sur le rebord d'une décoction d'hommes, une surprise
fait le tour d'une vie.

Ils disent tout
vous chantez peu
nous fixons les mers à la surface du sol
il pleut des parcelles
tu pars sans me nommer
j'emprunte un sentier plus clair

Nous sommes nombreux. Nombreux à nous demander qui suit
l'autre. Partisans de l'ombrage, morceaux cliquetants, nous donnons une
sorte de fête.
Insonorisée.

Pendant qu'il reste seul, il entoure un verre.
L'exploit consiste à anticiper le surgissement de l'eau dans la main.
On entend des présences qui tournent comme les hélices venues des
arbres. On court comme quand on était petits.
Rien à saisir. Trop d'entre nous en mourraient trop vite.

J'abrite un pays beau et douloureux
tu esquisses une direction à prendre
il fait un temps à s'entrevoir
nous parlons de peu de choses en somme
vous voyez bien
ils vérifient si quelqu'un continue à danser

Nous sommes grands, nous sommes des géants doués de sommeil, nous
gisons au pied des pages que nous allons écrire, les yeux fermés, le
cur certain d'être appelé par une voix dont nous ignorons tout.

Parce qu'elle est nôtre.

31-05-2002

Après Avant