Poèmes pour voler debout

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mi-juillet à début-juillet 2002

Avant Après




-- Les petits secrets des fréquences énormes --


Soudain
vous aviez tous disparu

Aucune brume
aucun coup
aucune explosion
aucun malheur

Seulement trois pas de femme
le long du canal
une seconde qui basculait dans une autre
sans bruit de mécanisme

Carreaux d'enfants
les vitres tenaient bon

Un sac ouvert
qui racontait
comment le sang du monde
était devenu un bonheur en cuir

Un noeud à cheveux
qui détachait les miens
le bas d'une jupe
sommet à contempler d'encore plus haut

Doux ingrédients
deux chevilles accomplies
expliquaient la genèse des fontaines

Dedans
la justesse d'un cercle d'ondes
une voix qui murmurait
des fréquences énormes

Si vaste
la paupière de ce corps
seyait à la modestie
qu'adoptent les vrais soleils
quand ils débordent de nous

Grain diffus qui poigne
vous aviez tous disparu
et elle était là


12-07-2002




-- Emplacement des voix dans la mangrove--



Rives enrouées.
Les voix circulent en sens inverse des yeux.

Ainsi, il y a quelque chose à entendre dans les regards et quelque
chose à voir dans les chants.

Liserons des voix libres, reines enroulées sur le grand pilier muet,
l'orgue blanc
à nourrir d'ondes.
La touffeur y creuse des balanciers.

Leur place les précède. Le bout du voyage est une ouverture.
De larges feuilles de palmiers versent les intervalles dans les
oreilles.
Le temps goutte et s'évente.

On entend des accélérations se dissimuler dans la tessiture du courant.
On décalque sur soi des lenteurs gravissant les racines.
On prend la décision de toujours commencer.

Le chant s'attarde aux emplacement des densités, pousse les
barques contre les pontons d'amour.
Pour repartir avec un degré de plus, une hausse de soleil,
un son qui s'étale sur toute la mangrove, une main qui relaie
la bouche.

Tout influe sur la profondeur de l'eau.
Tout déplace les voix.

12-07-2002



-- Satisfaction des ouïes de surface --


Peu importe comment se lient les ponts extérieurs, comment
s'arrangent les cabines entre elles.
Surgies en surface, les ouïes écoutent ce qui demeurent au centre.

Eux parlent de dégats, d'heures effondrées les unes sur les autres,
de nuits tétanisées. Ils bercent l'impact, cultivent l'invisibilité,
étendent
la rétraction.
Eux, vous, nous, elle, lui, tu, je, tout le monde, personne.
Tous ceux qui sont qualifiés de poussière, tous ceux qui retombent
sans mouiller le sol. Tous les ornements d'étagères.

Notre peuple s'est extrait des gravats. Décliner les décombres,
ratatiner les ruines, poser une gigantesque pelouse de douceur,
faire surgir des brins de gazon tendre, pousses de chant sur chaque
péril,
telle était sa mission.

Notre peuple s'est déplacé, sa clairière amovible a pivoté
sur un axe. Feuilles à portée de bouche, mains à portée de gants,
images à cloche-pied, chanson sans fin, sans lèvres, sans oreilles, sans
écho.
Sanglots avec bruit. Rires qui n'en finissent pas.

Des tanks qui prient.
Ce sont les hommes devenus plus longs, plus flexibles,
devenus habitables à force de nuits passées à se pétrir de martyres
oblongs, de miracles émis, de passages de panique, de meubles à
vérité. La confrérie des ouïes ne connaît pas l'ancien.
Elles roulent sur leurs chenilles, respirent ce qui ressemble à une peau
qui cherche, un épiderme détecteur d'âme.


Les ouvertures latérales, ouïes de surface placées le plus bas
possible pour être accessibles aux contradictions des êtres,
patrouillent le long de nous. L'angle des invasions s'adoucit sous
la caresse des sonars.
Il y a tant de toi dans l'air qu'il a l'épaisseur de l'eau. Sa nécessité
aussi.

Le métal nage pour apprendre l'amour, entrer dans la carcasse du
soleil. Il y a des bips de surprise, des roues qui s'éclaicissent la
voix,
des lisières de musique, des orfèveries d'échange.

Leurs reflets calligraphiés dans les flaques, des curs pilotent les
chars, les conduisent chacun vers l'expression que son visage veut
adopter.
Chacun vers la fleur de l'autre.

12-07-2002




-- Deux planisphères à moitié exaucés --


J'ai trouvé mon paradis à Tcherrapundji. C'est l'endroit du monde
où il pleut le plus. Je m'y trouve déjà en désir, sur le dos des
éléphants
bleus contenus dans chaque goutte.

Feuille plus puissante que le maharadjah, j'y emmênerai en invitation
immergée tous les gens qui ont proclamé un jour que la terre était
plate.
J'y verserai le peuple des carreleurs qui signalaient ses angles au
moment même où ils tournaient. Leur montrerai les lignes de l'air
courbées sous leur poids, les corps qu'ils écrasent.

Nous regarderons ensemble leurs cartes plates se gondoler, et le temps
qu'ils
ouvrent les mains de surprise, le ciel les aura déjà attrapés pour leur
montrer la vérité suspendue.

Ils redeviendront des enfants, débordants de leur chambre, à faire
tourner sans cesse le globe, les yeux partout à la fois, une lampe à la
main, prononçant des continents, roulant les syllabes des mers,
s'étonnant de tenir debout.

Alors, deux planisphères à moitié exaucés se rapprocheront sans bruit
l'un de l'autre.

10-07-2002




-- Frises équidistantes --


Vous avez suivi la plinthe du doigt. Longtemps. Avec émotion.

Vous vous êtes déplacés accroupis dans la pièce parce que cette
position vous semblait accomplir un rite.
Par le sacrement de cette position nue et modeste, vous avez
approché les territoires les plus bas.

Le sommeil d'une source remontait dans vos doigts. Plinthes, parois,
pertinence des murs, vous souleviez bien des mystères.
Écailles blanches tombées sur le dos, il faisait bon se trouver bas,
s'aimer latéralement en se déplaçant au sol. Il faisait bon attendre
d'être recouvert de cette parodie de temps.

Une légereté gouvernait vos nuques, des fils haletaient en vous,
brillants et lourds, charnels et divisés.
Vous étiez un réseau, de plancher à plafond, de mur à mur, soudés
à l'image blanche qui recouvrait le feu, dans le mur, dans le ventre,
dans
l'âme, dans tout ce qui possède un miroir pour le dissimuler.

Les dos faisaient mal, ils imploraient d'être remontés, ils appelaient
la détente du corps, arraché des plinthes et de leur souci de relief.

C'était en haut qu'il fallait peindre, mais c'était en bas qu'il fallait
boire
d'abord.
Vous conduisiez les sons, vous étiez le treuil du cri, l'aspersion du
fou qui cogne derrière chacun des murs.

La maison s'irisait de vos traces. Corps à coller aux ombres qui
dansaient
au plafond. Diamants livides, haltes à haleter après la course.

Après la course des boucles que vous aviez finalement tracées le long
des murs, le long de vous, le long de tout, vague unique,
cordes à cueillir, magie de massacre.
En une seule détente, en un seul envol de frises équidistantes, se
nouait des merveilles autour de vos cous.
Sensation d'or chaud coulant dans tout le corps. Sécrétions de moulures
muées,
galaxies de galas réduites à quelques mètres carrés pour êtres peintes.
Sensation fière comme l'écharpe qui courait le long des murs et se
dirigeait lentement vers son sommet en rampant tendrement sur vous.

Vous avez suivi la plinthe du doigt. Longtemps. Avec émotion.

10-07-2002




-- Objets qui entourent les lieux --


12. La roue qui dit nous

Je lui avais fabriqué un mécanisme compliqué pour qu'elle tourne.
C'était bien simple, ça me rappellait le temps où je te parlais de
rouage
en rouage.
J'y avais collé tes photos, en essayant de varier le plus possible les
expressions pour que tu ne te sente pas tourner en rond.
J'avais failli t'appeler pour te dire que tu rajeunissais la roue, mais
je
me suis ravisé.
Le mouvement te l'expliquerait bien mieux que moi.
J'aimais cette roue, j'avais la sensation physique qu'elle avait tourné
jadis près d'animaux chauds et patients, que l'on tapotait sans les
humilier,
que l'on gardait sans les prendre.
Quand je mettais la roue en marche, tu passais d'une expression à une
autre, on aurait dit que tu parlais avec animation.
Je l'arrêtais toujours sur ton air le plus heureux. C'était ma façon
de t'aimer.
Puis j'éteignais la lumière et je te laissais en haut de la roue.
Dans la pièce, il continuait à faire clair.

13. Les digues dans la peau

J'avais posé des digues, partout sur mon corps.
Je les avais fabriquées en papier, matière beaucoup plus efficace que
le ciment pour arrêter les âmes. Il suffisait juste pour cela de ne pas
le lire.
Papier blanc plus sombre que les caves, papier à persuader la chaleur
qu'elle doit se faire petite. Papier familier, comme un groupe d'amis
qui auraient pressé leurs fibres contre les miennes pour me boire.
Les digues formaient des petites murailles qui m'empêchaient de faire
des bêtises comme déborder, grandir, comprendre, dire.

Dans cet espace à l'intérieur des digues, je pensais à toi, je te
croisais même, parfois. Ta présence rendait ce petit lieu infiniment plus vaste que tout l'espace libre du dehors.
Je les enlevais parfois, pour respirer un peu. Je m'apercevais que
des créatures avaient signé avec mon sang.
Alors, j'avais fabriqué d'autres digues. Dans les plis du papier, j'y
avais tracé secrètement ton nom, blanc sur blanc. Puis, je les avais pressées contre ma poitrine, jusqu'à ce qu'elles s'enfoncent à moitié dans ma peau.
À partir de ce moment, je n'avais plus jamais eu mal.

14. La robe à habiller la fenêtre

Je l'avais coupée à la taille de la fenêtre pour l'habiller. C'était
beaucoup
plus élégant que des rideaux, on aurait dit que le ciel allait sortir
s'amuser et danser.
Je l'avais choisie avec des imprimés de soleils. Le jeu consistait à
trouver lequel était le vrai et lequel avait été cousu sur l'épaule, sur
le sein, sur le creux du dos.
Parfois, c'était les mêmes, le soleil du ciel se surperposait à celui du
tissu, j'éprouvais alors une sensation mystérieuse et prenante,
comme si quelqu'un me délivrait un message important.
Elle n'empêchait personne de parler, elle rendait juste les choses
un peu plus douces, les silences un peu plus habités.
À travers elle, chaleur ou pluie, lumière ou vent, toutes les
heures étaient femmes.
Et surtout, lorsque de temps en temps je l'enlevais de la fenêtre,
je retrouvais le ciel entier, j'avais soudain un million de choses
à te dire comme si tu étais partie depuis très longtemps et je
te serrais dans mes bras pendant toute une vie.

08-07-2002




-- Objets qui tiennent lieux d'entourage --


1. Troirs sans histoire.

Il y en avait sans cesse des nouveaux, malgré le manque d'objets à
ranger.
Ils s'ouvraient plus vite que des yeux. Lorsqu'on se plantait
devant eux en essayant de rivaliser de vitesse, ils gagnaient toujours.
La plupart d'entre eux n'avaient pas de souvenirs. Pas d'objets usés,
palpés, sucés. Ou bien quelques traces d'un feu qui avait tout vidé,
quelques filets de voix légère, comme des comptines qui pouvaient
appartenir à tout le monde.
Il était facile de soutenir leur regard.
Sans obligation d'être vivant.

2. Mes surs, les cuillers.

Nous étions une par année. Chacune était un peu plus grande que
l'autre. Moi même, je ne mangeais jamais. Le goût fait peur.
Le goût et la sensation trop intime du doigt dans cette cuiller. Creux à
redevenir humain.
Je ne voulais pas cela, je voulais rester un objet au milieu des autres,
gentiment gris, ni chaud ni froid, résitant à l'émotion.
Une seconde parmi toutes, un outil à saisir sans le nommer.
Quelqu'un en prenait une au hasard, le plus souvent autour de moi, le
plus souvent pas moi.

3. Les moments où elles changeaient de place.

Quand cela arrivait, il y avait un grand courant d'air, et le contact
étrange d'une main qui me connaissait sans me reconnaître.
On ne me portait jamais à la bouche. On se contentait de m'examiner
gravement,
avec des yeux qui semblaient en savoir beaucoup plus que moi. De me
remplir d'aliments qui suscitaient des commentaires joyeux.
Quand je revenais, mes surs m'interrogeaient longuement, et moi je me
retournais pour ne pas avoir à soutenir leur regard.
Ce qui s'était passé près de vous était
trop beau pour être confié à du simple métal.


4. La famille qu'on ouvre et qu'on ferme à volonté.

C'est comme ça que je suis devenu l'un d'entre eux. Un objet. Il y avait
beaucoup d'avantages par rapport au fait d'être humain : souvent, une
main me saisissait à heures fixes. Souvent, les gens témoignaient d'un
certain respect envers moi, me passaient sous le robinet, me regardaient
au soleil pour vérifier si
j'étais bien propre.
Alors, un jour, j'avais durci mon corps et je m'étais concentré pour
devenir
l'un d'eux. Je voulais sentir l'olivier et charrier des matières nobles.
Je voulais entendre vos pas et participer à votre appétit.

J'ai eu raison : à partir de ce temps-là, tu m'as reparlé tous les
jours.

06-07-2002




-- Sur l'île, le soir même --


Sur l'île
il y a eu des morts aujourd'hui

Du sabot
les ânes les ont retournés
leur ont construit des barques
leur ont parlé doucement pour qu'ils sourient

Les morts ont traversé les épaules
sur lesquelles nous les portions
ils ont protégé leurs yeux du soleil
avec leurs pieds gris

Pendant le trajet
il nous ont appris que la vie est blanche
comme une lettre qu'on ne sait pas lire

Ensuite
nous sommes restés muets
nous n'avons plus jamais parlé
les couleurs sont redevenues simples
il n'y avait plus personne pour les voir

Sur l'île
quelques oiseaux sont tombés aujourd'hui
tués par ton absence

Les hommes ont continué leur ouvrage
quelques vagues ont essayé de protester
de déplacer nos corps
plus près du bord des étoiles
mais l'équipage veillait
l'équipage des hommes qui versent des seaux
pour refroidir les nuits d'été


Des enfants s'échangeaient des cartes
couvertes de personnages mystérieux
ils se poursuivaient en mentant
exactement comme nous
sauf qu'ils étaient plus beaux
sauf qu'ils parvenaient à dire vrai
et à pousser l'île hors de la terre

Le soir même
l'île s'est jointe à la terre
pour annoncer sa mort
c'était un jeu

Une femme marchait sur la corniche
sans regarder en bas ni en haut
elle ramenait une forme dans son panier
par fierté
j'annonçais à tous que ce n'était pas moi
que je n'avais rien à voir avec elle
je ne parlais pas de toi
j'oscillais sous le vent c'était tout

Le soir même
nous avons été soudés
l'un à l'autre

Je voulais conserver
l'air dur des hommes
qui continuent de rentrer de l'école
longtemps après l'avoir quittée
des hommes qui gravissent le sentier
en haletant ton visage

Toute ressemblance avec toi était un hasard
une crique trop profonde
une grotte trop belle
quelques animaux qui n'avaient pas encore connu la parole

Le soir même
tous les continents
même les plus grands
se sont divisés en îles

06-07-2002




-- Notre chanson --


La chanson était si belle que j'avais oublié qu'elle venait d'ailleurs.
À un moment, j'ai regardé la radio comme si elle était éteinte et je
me suis dit "tiens, je mettrais bien un peu de musique".
Je me suis même surpris à te le proposer.

Mais la musique était déjà là, si parfaitement ajustée à ce que je
ressentais, si exactement sertie à mon être qu'elle m'avait semblé en émaner.
Je me suis fait la réflexion qu'à certains instants de grâce, la
frontière entre ce qui est en soi et ce qui est en-dehors de soi s'abolissait,
n'avait en fait jamais existé.

C'est l'instant qu'a choisi la vie pour me confier un secret : tu étais
là.

Ne crois pas que tu accompagnais le passage le plus sublime d'un grand
compositeur classique ni même d'un de ces grands textes qu'on retrouve
plus tard dans les livres d'école.
C'était une chanson de variétés, à la musique assez facile. Une enfilade
de mots tendres et sensibles qui passent à la radio
entre deux publicités pour des crédits et des marques de shampooing.
Des couplets, des refrains, un rythme devenu très rapidement familier,
qu'on emporte partout avec soi comme quelqu'un
qu'on aime. Une petite lumière qu'on allume la nuit avec son souffle, en
se surprenant à fredonner les notes.

Je me suis dit aussi que j'étais exactement cela : une chanson de
variété.
Et j'ai aimé cette idée d'une manière presque charnelle.

Ce qui me plaisait aussi, dans la chanson, c'est qu'elle faisait partie
d'une comédie musicale et que demain, tout à l'heure, tout de suite, nous
pouvions aller ensembleacheter des billets pour aller la voir et la
retrouver.

Nous pouvions choisir d'y aller ensemble, mais aussi de nous y
retrouver, ou même d'y aller chacun à un moment différent et de nous offrir ensuite nos impressions en cadeau l'un à l'autre.
Cette chanson nous ouvrait tant de possibilités que je la ressentais
comme une véritable amie, composée pour nous faciliter
les choses.

Je t'ai proposé de la chanter avec moi. Non, c'est elle qui l'a proposé.

Même absente, tu t'y prenais très bien. Pas absente parce que partie.
Absente parce que pas encore là.
Tu respirais exactement quand il le fallait, accélérant et ralentissant
le phrasé juste aux bons endroits, pour donner vie à la chanson.

Tu attendais que la chanson soit finie, tu attendais pour arriver d'être
sûre que j'avais bien retenu notre chanson.

06-07-2002




-- Un homme se pose sur vous --


Dire le mot étoile
et voir s'allumer n'importe quelle surface
n'est pas à sa portée
sans l'aide d'une branche
et le métier d'une main

Habillé d'une femme
cet homme se pose
dans l'exact prolongement de son avenir
silhouette à ne pas confondre avec une ombre
il ne marque pas l'heure
il n'écoute pas les vagues
il participe à leurs débuts
sans tourner autour du soleil

L'homme s'accroupit
un seul doigt dans le sable
suffit à tracer plusieurs lignes
il ne lance pas de pierre
il n'a pas d'ennemi
il a tout entendu même lui
sa mort dort tranquille en vous
animal familier
carré contenu

Il trace un rond autour d'elle
prononce quelques prières
mêlées de leurs contraires pour qu'elles vivent
le carré gémit
accouche de ses courbes cachées
s'élève à la dignité d'un dessin d'enfant
sans les yeux pour qu'il ressemble à l'homme

L'homme sourit
en même temps que lui-même
c'est un phénomène si rare
que la mer rejette une robe
avec des imprimés d'elle
cette femme venue de tout près
si près qu'il ne la voit pas
il la pose sur la plage
il l'offrira à une fleur

La fleur a voyagé dans la cale
sur un de ces bateaux
qu'on aperçoit dix minutes et que l'on porte toute sa vie
pendant ce si long voyage pour devenir jeune
elle lui montrera le coffre où travaille cette femme
qui crée par petits coups tendres dans le bois
ces trous clairs d'où sortent les tissus brillants
nés à même l'eau

Ce qui porte
ce qui est porté
ce qui habille d'un même mouvement
une terre sans division
nécropole annulée
jardin de tissus salés
un homme s'approche une branche à la main
s'accroupit sur le sable
trace quelques étoiles
cercles ressucités des angles
le résultat vous ressemble

Un oiseau s'habille pour le soir
un homme se pose sur vous


04-07-2002








-- La cloche au souffle minimal et la lampe qui s'éclaire grâce à nous
--


Phrases que l'on coupe. Une seule suffirait.
Personne ne maîtrise la densité du petit. Le minuscule
s'échappe, l'infime déborde, le peu se grandit.
Une longue phrase à ta taille, que tu essaierais
nonchalamment dans une cabine ni transparente ni
opaque, simplement humaine.
Un corps à respirer pour redevenir plein.
Voyelles et consonnes comme des poings d'enfant qui attendent
leur premier amour pour cogner dessus, pour ailer les phalanges,
pour diminuer leur importance.
S'entraîner à la gourmandise qui saisit la lampe, certaines nuits.

Une lampe de chair. J'ai peur, la nuit, parfois. Pas toutes les
nuits. Certaines nuits-femmes, certaines nuits-hommes aussi,
chacune des nuits où le chanteur et la chanteuse arrivent ensemble en
s'étant blessés sur vous, sur eux, sur nous, sur rien parfois même.
Bras-dessus bras-dessous, ils conduisent l'attelage vers le
ciel, enrobent cette merveille maudite d'un drap fait de secrétions
pressées contre des matières naturelles.
Surtout des herbes au sujet desquelles courent d'étranges légendes,
celle qu'aucun grand n'ose raconter, celles qu'on oublie dès sa deuxième
année,
celles qui nous rendaient invincibles.
Celles que nous perdons à chaque pas.
Celles qui pourtant ne sont jamais parties.

Quand ils ont bien imprimé cette infusion sur une onde de chaleur
qui pourrait te ressembler, le chanteur et la chanteuse reposent le pied
à terre, repartent dans la lampe de chair, brillent sans bruit d'une
lumière douce, infiniment
proche, éventail de magie à toujours être enfant dans un grand lit,
toujours, toujours. Même le jour.
Y découper un habit, un pantalon, des chaussures, une poupée creuse pour porter
le paradis, une robe pour continuer à le porter autour de soi. C'est un
lit à fenêtres, un ouvroir de plusieurs saisons, une pavane à promenade
dans lequel on peut aussi marcher et se laisser admirer.


Dans la voix, quelque chose qui bégaie, malgré le souffle continu et
le phrasé clair.
Quelque chose qui tremble dans l'eau du verre. L'accent des réfugiés,
la terre qui sonne autrement sous les pas, les longues files d'émotions
qu'il faut dire et servir une à une. Ou affamer.
L'amour, la joie, le cri, la mort, la surprise, le don, chacune repart
avec son ticket. Chacune son jour, chacune sa valeur d'échange, chacune
sa visibilité.
Chacune repart avec ses verres si lourds à soulever.
Ce n'est que de l'eau. Mais tu y as trempé un jour.
Soudée à ma vie.

Les nuits-femmes ont des marteaux musicaux, elles ont l'ample justesse
que l'on prête aux parois des cloches lorsque je me jette
dessus en te nommant. Par jeu de construction, pour donner la migraine à la nuit,
la propulser vers le désir de se déchirer, d'ouvrir son corps de son
front jusqu'à son ventre pour qu'en sorte triomphalement cette herbe
contre laquelle aucune peur ne peut rien, contre laquelle se terminent
les tenailles, contre laquelle se teintent les tissus.

Frotter l'herbe contre la lampe. Frotter la lampe contre nous. Nous
frotter
contre toi. Te frotter contre un coeur. Frotter le cur contre la
cloche.

Elle a le son creux de ma tête qui contient ton pays.
Elle a le vent chaud d'un souffle minimal qui réduit son discours à
quelques éléments simples, suffisant pour relever la vie par le seul
geste d'allumer
la lampe.
Et toutes les vies qui la suivront.

03-07-2002




-- Planctons bipèdes --



Le soleil nous force à nous transformer.

Bloc, j'adhére encore un peu au monde. Nous sommes réunis
mais pas ensemble.
Le bois scintille de quitter le temps, quand j'y pose ma
main, j'y lis des êtres qui me ressemblent. Faciles à
brûler. Agréables à respirer.

La télévision éteinte continue de parler par des bouches dont je
prononce les mouvements comme des sous-titres.
Il y a un feuilleton qui commence par la fin. J'aime sa remontée
vers la première image.

Goutte, je glisse entre les pieds morts qui s'agitent sous
la table.
J'existe encore par les coins de mes lèvres. Long
voyage vers l'océan, je lève un chapeau invisible et vous
salue en vous laissant une adresse où me boire un jour.
Mon corps est encore sur la chaise, détendu comme un
foulard qu'on aurait posé pour laisser un signe.
Malgré les fenêtres fermées, le vent soulève une forme de
cur et fait parler le tissu.

Vapeur, je m'écris sur les fronts, à l'envers d'une buée
d'hiver j'existe dans vos poitrines et vous souffle de nouveaux
mots, encore, encore, autant que autant que de secondes
passées à crier toutes les lettres de l'alphabet qui ne forment pas nos
noms.
Crier toutes celles-là uniquement pour qu'on entende les autres.

Âmes solides qui relient les roseaux, nous nous accrochons à
des guitares amphibies, à des chambres sans chansons, à des
balançoires qui boîtent au-dessus du lac soulevé de cercles.

Quand nous ne sommes ni réunis, ni ensemble, nous discourons, allumons
des chandelles carnivores dans plusieurs maisons vides.
Faute de proie et d'ombre, elles doivent se résoudre
à brouter l'herbe rare d'un étang autour d'une corbeille à pain.
Désir de daphnies, il faut nourrir ce qui a été laissé, abreuver
l'écriture d'un dédale.

Il ressemble à des yeux qu'aurait dessinés un enfant sur une poignée de
porte.
Quelques miettes pour nous rendre heureux.
Quelques brins pour glisser le long de nous.

Nous sommes déposés à domicile comme un colis important.
Déposés dans tous les sens du terme. À recevoir, à emporter.

Ma pierre rouge, mon centimètre de plus, ma phrase qui rend fou,
nous sommes ensemble, mais pas réunis. La table est lourde
à porter jusqu'à la rive. Tous les anciens nous sont assis dessus.
Il refait beau, dehors. Des présences crépitent dans la vase,
beaucoup d'espèces vivantes sont au rendez-vous.
Tous les êtres qui nous cherchent ressemblent à des araignées trop
grosses pour entrer dans les fleurs.

Je courrai chaque jour vers la boîte aux lettres que j'ai remplie
d'eau de mer.
Pour qu'y flottent des mains nouées, soudées, illuminées
par l'intelligence des esprits qui s'abandonnent, pour qu'y surnagent
des
mélanges savants, ignorants de leurs fluides, des hommes qu'on prépare
pour le prochain repas du ciel.

Le soleil nous force à nous transformer en planctons bipèdes, en
pays insécables qui dérivent lentement l'un vers l'autre.

03-07-2002





-- Parcelles insulaires --


C'est l'or qu'il faudra prendre.
Le sang de fatigue, arrondi de pépites, lesté d'émotions
en fils serrés.
C'est le bruit du tissage des détails, le chant du brasier
des points.

Aujourd'hui
j'ai dansé avec ta couleur
tu trempais tes pieds dans l'eau
juste un peu
il fait froid
et les gens aiment se moquer
de leurs semblables qui tremblent

C'est le mot qu'il faudra poser sur le mal.
Le long drap grisé à recouvrir de ton visage, le choc du
soleil contre les vagues.
C'est l'éclat des valises dans l'eau, le perron des palmiers
qui prient.

Les maisons au bord de la mer
ont ceci de particulier
qu'elles ne sont jamais vraiment fermées
avec leur bec
les mouettes écrivent des portes
sur un cur
je ne rèvèle plus à personne
qu'il est le mien

Ce sont ces longues files d'hommes à remonter.
Les années d'algues dans la bouche.
Le tourbillon d'une feuille sur laquelle je tiens tout entier.
C'est ta silhouette qui rira dans la barque.

il faudra
confier l'orage à la mer
avec quelques uns de nos doigts
il faudra que tu dise
même pour toi toute seule
qu'il est des instants
qui ressemblent à des embarcadères
je t'entendrai

C'est l'ombre dans laquelle est sertie une galaxie.
L'univers collé au sol qui suit ton mouvement.

Par l'océan qui désire un tapîs d'herbes, par le trait d'union
du vent, par le réveil des morts, par l'écoute de la lune.

Par la disposition de petits objets que j'ai mis sur la table
de la cuisine et qui, sans que je l'ai voulu, ont formé ton nom.

Par une larme qui fait le tour d'une île.

01-07-2002


Après Avant