Poèmes pour voler debout

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mi-août à mi-juillet2002

AvantAprès

-- Eclaircir la voix --



Les étages bouchaient les yeux. Ils ne portaient pas mes rêves.
Ils s'empilaient sur des instruments de mesure. Des cubes assis,
des fils saisis entre les doigts, mondes muets sans eau qui court.

Des avertissements étaient postés en bordure des corps :
Ne franchissez pas les signes qui s'agitent. Endormez les drapeaux.
La nuit, tout en bas, sera longue.

Les véritables regards, les envies aériennes, se trouvaient dans
la cave.

Noire
la voix ne manquait de rien
c'était le tout début
l'ombre à tenir

À peine déployée, cerclée de limites, la voix murmurait. Elle
chuchotait
la voûte et la lumière de la patience qui descend. Elle effleurait à
peine
l'humidité du temps, doucement retenu par ses digues de syllabes.

Les corps songeaient aux années qu'il fallait pour se frayer un
passage.
Nimbés de vie, ils haussaient la couleur comme un ordre qu'on dérange
et qui nous en remercie en vibrant.

Rouge
la voix se balançait lourdement
filament capiteux
belle compagne de marche

Vigies vocales, des lampes pourpres rappelaient que la lumière est
épaisse,
qu'elle se tord comme un rideau ému, un soir de réception.
Et qu'elle monte parfois jusqu'à nous.
Des soifs se mettaient d'accord pour ouvrir encore plus la voix, pour
élargir la gorge qui faisait trembler l'air, pour émouvoir le ventre
qui chantait.

Pudeur en public, elle s'essayait à l'émotion.

Jaune
la voix moissonnait la mémoire
riait de se tenir debout
rassemblait un troupeau de siècles

Des soleils descendaient ici, s'encanailler de draperies pesantes et
d'empreintes souterraines.
La voix restait des vies sous le sable mouillé, buvait des vins sans
respect pour le temps. À ceux qui étaient passés, qui passaient, qui
passeraient, à ceux-là d'avoir l'audace de pleurer, l'inconscience de
rire,
et de sortir de l'immobilité.

Puis elle s'échappait toujours de nous, comme si elle était notre
nuage,
comme si elle nous dessinait des contours plus sonores pour demain.
Comme si la cave ne tenait accrochée au monde que par notre envie
de la creuser.

Verte
la voix vivait de tendresse
et du toucher des autres
qui l'écoutaient sans plus songer à remonter

Il faudrait ensuite raconter l'histoire de la voix bleue.
Il faudrait trembler avec les sols qu'elle remuait.
Il faudrait se rendre aux sources de la soif pour
égaler son besoin de pleuvoir.

Il faudrait chanter à notre tour, chanter qu'elle avait fait ressembler
la
cave à un ciel secrètement replié autour de nous pour nous
protéger de son ampleur.
Et de sa blancheur à éclaircir encore.

13-08-2002




-- Pins maritimes --


Non
je ne suis pas une musique
tout juste une effraction
à peine une encoche dans la mer
un rappel peut-être
un croquis des marées
ou un air faussement impassible

Un piquet dans l'eau
un corps réduit à sa silhouette
et qui dit
passez passez entre mes bras

Je suis peut-être
un argument contre la mort lente
où l'incision d'une heure par son aînée
je suis en tout cas un peu de cette femme
que j'aime soulever la nuit sans qu'elle se réveille
et faire tourner les grains de sa silhouette
écharpe d'or autour de l'arbre
écume de terre et de mer
gorge de tous chants

En la vivant j'ai tiré sur mon ombre
pour la mettre sous le parasol
bien à l'abri des curs
et elle s'est mise à vivre à dépasser nos bras
encore chauds toujours tendus
liés à se rompre

Il y avait un grand pin maritime
il est tombé du ciel
s'est planté entre deux secondes
entre deux moments qui lui appartenaient
il y avait un grand arbre dans lequel souffler
sur lequel s'appuyer pour devenir grands
il y avait une grande respiration à prendre

Depuis d'autres douleurs dispersées
chacun s'agite dans son sommeil
chacun se propage en sens contraire
écarte les pans de la plage
pour exhiber son corps exempt de l'autre

Soucieux de son accoustique
un coquillage me demande
si je crois que les vagues sont jouables
par des danseurs remplis d'eau

Non
je ne suis pas un sortilège
tout juste un soulèvement de cage
une ellipse carmin tracée sur le sable
par un corps patient qui secrète du rouge
lune chaude pour faire parler la plage
donner des lèvres au temps

Un pin maritime
vient toucher le bout de nos mains
qui ne retombent pas
les doigts sont pleins les uns des autres
des étincelles s'annoncent
une par grain
une par seconde perdue
une par éclair descendu le long du tronc

Il fait nuit pourtant
mais nous laissons nos silhouettes allumées
pour nous sentir une âme de bateau
et sans qu'il y ait de raison pour choisir cet instant
en un seul geste
venu de si loin qu'il nous guérit avant de nous brûler
nous prenons toute la mer dans nos bras

20-07-2002




-- Lèvres incorrigibles --


Le matin est tout neuf
personne n'a donné d'ordres
je peux sauter d'un côté ou de l'autre du lit
et même rester pareil rester ici rester toute la vie
approfondir les couleurs qui nous contiennent
je les compte elles sont encore plus nombreuses qu'hier
la nuit à modifié nos corps
ils savent à présent retourner leurs songes

Je marche droit je suis une ligne élégante
un ourlet de saveur passé sur votre bouche
lentement
grâce au dur métier de tendresse
grâce à la longue noyade de vous savoir loin
et aux cours de maintien donnés par la nuit

Des baisers des baisers des baisers
donnés en fermant les yeux en délivrant la merveille
en fracturant l'enclos des baisers de chevaux
des baisers et encore d'autres baisers
mais différents
ceux là rêvent encore tout haut
lèvres incorrigibles ce sont aussi les vôtres
posées avant votre réveil avant vous avant moi
je cherche un objet stupide auquel m'accrocher
une antipode pour ne pas vous chérir tout haut

Je n'ai pas encore décidé de son goût
mais j'en bois un verre
il est plein je ne sais pas de quoi
plein des chocs de la veille plein de moi qui tombe
plein aussi de ce qu'il n'est pas
langues d'échos j'ouvre ma bouche malgré moi

J'enserre l'objet qui m'empêche de me ruer vers vous
poupée de rires à supporter les coups
jouet d'enfant qui tente d'être heureux
je sais les marges des ficelles
et l'ambition des bords du monde
poupée parle poupée vole
poupée s'indigne de votre sort rassemble les sons fait l'appel

Cernes d'antipodes
le front des artisans contre le sol
noue la communion des poussières
tant le sublime est bas
tant l'eau est brûlante

Tresser le sombre reculer une partie de soi
avancer l'autre exactement en même temps
chanter la lumière quand elle sort
fraîche abondante garnie de surprises
les mains savent avant vous avant moi
en même temps que tout le reste
crier leurs cordes les verser dans une fronde les lancer haut
aussi haut que ces armoires légères portées par les gens heureux
de vous connaître de vous côtoyer d'avoir faim tous les jours
de ces gens toujours meublés entourés d'or ornés de moi
chair de votre vie poupée prie

Tout se transforme sans y penser
surtout ces matins
où mes lèvres incorrigibles
vous transportent jusqu'à chez vous

17-07-2002




"Mes phrases restent suspendues comme
des vêtements dans une armoire, en attendant que quelqu'un les porte."
(Virginia Woolf, les vagues)


-- Instantané des vagues --


Je serai la légende de l'image
l'encre qui pose nue
regarde ces traits les uns dans les autres
troncs tracés à plusieurs mains
de rares arbres nous portent au bout des branches
quelques mots en bas de la mer
suffiront à expliquer
pourquoi nous avons choisi cet instant

Il y aura tout un espace autour
un passé un présent un futur
quand nous aurons couru le long de la ligne d'eau
sans en trouver la fin ni le début
nous nous reposerons sur les bords du cadre
aucun spectacle rien que la trame des gouttes
le désir du sable de nous suivre jusqu'à nous

Ils aiment nos mots admirent la traînée d'or
qui va de la mer à notre maison
questionnent les vagues sur nos heures
nos habitudes de réapparition
les baisers propices à notre déclenchement

Tes yeux agrandiront l'image
la feront passer d'un cur à un autre
au bout de l'écharpe dans la tempête des grains

Ton visage se demande ce qu'il faisait ailleurs
enfoncés jusqu'aux chevilles nous rions le soleil mord
la peau se défend s'assombrit nos bras sont couleur porte
nous sourirons appellerons d'autres gouttes
la pluie viendra du sable



Lumière d'eau qui gravit la dune
ils prendront la photo
quand nous ferons partie d'eux

16-07-2002




-- Respiration des colosses minuscules --


Les colosses sont alignés autour de moi
nacrés toujours à l'air libre
ils gardent l'entrée des yeux
se disputent le droit de tomber le premier
certains se battent en duel
certains sont faits d'un peu de moi

Les figurines striées de chaud et froid
se tiennent droites comme si elles allaient sauter
sur mes épaules
toujours à l'air libre en pensées d'amour
s'entretiennent avec la magie qui les a formés
débats de degrés de couleurs et disputes
au sujet de la place des ombres
sur mon visage

Certains s'animent même avant la nuit
certains prient sans bouger pour ne pas se trahir
tous te regrettent regardent dans plusieurs directions
toujours à l'air libre tu dois bien être quelque part
toujours cette lumière qu'ils diffusent par leur corps
la nacre le feu l'air qui circule
ils respirent
s'en vont d'ici
voyagent de par le monde

Leur trajet a ta forme


Les colosses me précèdent
se réduisent pour ouvrir la marche
passer la mer lancer des ponts étirer les nuages
regardent dans des petites fenêtres posées à terre
intimité géante les colosses continuent
gens de quelque part ils te cherchent respirent à petits coups
ta présence un pas deux pas toujours à l'air libre

16-07-2002





-- Film à fleurs --


Le film était tellement bon que j'ai arrêté d'écrire
j'ai renversé l'écran comme un lit qui finit bien

Il pleuvait
des hortensias étaient assis au premier rang
ils étaient venus en nombre
l'histoire parlait de fleurs qui buvaient la pluie
assises sur des porches toujours au bord de tout
leurs genoux repliés leurs nuques tendues
l'histoire parlait de fleurs qui traversaient des épreuves
de lunes criblées de soleils
de moi qui les regardait

Des larmes rafraichissaient l'écran
un souffle éventait les fauteuils
attentifs noueux extasiés
prodigues de bruits et de déplacements imperceptibles
le destin défilait à vingt quatre nuages par seconde

La musique devenait pluie
au moment où les fleurs sautaient le ravin
un vent chaud soutenait leurs pétales
le chemin du vide était en pente
une aile douce soulevait la salle pour qu'elle se hisse
de l'autre côté avec les fleurs pendant une seconde
interminable

Sur le siège à côté du mien
une femme palpait son bonheur
encore chaud

13-07-2002





Après Avant