Poèmes pour voler debout

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Janvier- Février 2003

Avant Après


" Mon parapluie doit être très inquiet de m'avoir perdu."
- Erik Satie

-- À l'occasion --



À l'occasion, j'aurai des destins mélodieux, des phrases sans accident,
des levers de chapeau qui retombent exactement sur les têtes.
J'aurai des reflets dissemblables qui donneront des concerts d'accords
parfaits.
Et une grande maison bâtie de travers qui sera la risée de gens plein
d'air.

mais à l'occasion
troublée
la terre tremblera
et ma maison
sera devenue
la seule maison droite

J'aurai descendu pierre à pierre l'escalier de volutes le long duquel
l'homme retrouve l'animal, jouant avec l'ange le long de la rampe, tous trois
rieurs, tremblants de force, étonnants d'engrais.

Je secouerai ma tête comme si on allait écrire des livres entiers sur
mes cheveux. Je resterai là, à espérer qu'on me voie.
On me demandera de suivre des lignes, d'esquisser quelques pas de danse
et de surtout laisser briller mes yeux, le plus fort possible, pour
faire surgir la douceur des endroits les plus reculés du monde, de
laisser briller mes yeux comme s'ils étaient des torches.

on me demandera
de nommer tout ce que j'aime
de l'écrire dans un grand cahier
et j'arriverai forcément à toi
que j'aurai semblé oublier
à l'occasion

À l'occasion, je cesserai d'aller et venir d'un accessoire à un autre en
pensant à toi. Je poserai tout en même temps sur mes genoux et je crois
que pour me faire pardonner je donnerai ton visage à manger aux fleurs.

à l'occasion
je m'approcherai
de formes très simples
coeurs rouges carrés verts triangles jaunes
et à vrai dire
je ne sais pas exactement ce que j'en ferai
mais je sais que ce sera un moment
où j'adorerai ma façon de te regarder

13-02-2003


"Keep breathing..."
(Radiohead, Exit)Music for a film)


-- Deux présences ancestrales à l'ombre d'un feu rouge --




Vous êtes nombreux
debout les uns tout prês des autres
sans vous toucher
si ça devait arriver
tout s'arrêterait
il se passerait quelque chose d'énorme
vos épaules prendraient feu

Quelques billets de Monopoly volent
quelqu'un a du jouer ici
peut-être en plein milieu de la route
et la boîte s'est ouverte
toute une vie s'est versée
toutes ces maisons sans toi
et cette fille
qui a soulevé le couvercle
et s'est mise à marcher vers le trottoir

Elle revient de très loin
elle a ramené de l'eau
étreint des arbres
en pensant à d'autres arbres

Elle s'est arrêtée exactement en face de toi
pendant un instant
vous êtes deux souffles animaux
deux présences ancestrales à l'ombre d'un feu rouge
deux rideaux qui se scellent l'un à l'autre
pour que les paupières du monde
ne voilent plus rien du soleil

Son visage devient rouge
ses cheveux plaqués contre ses joues
elle est en colère sans savoir contre quoi
son profil fond
elle te regarde pendant quelques secondes
et tu deviens pour elle
un moule
un bord pour retenir ses mains

Les feux
sont des enfants qui grimpent à la corde
et changent de couleur
par jeu

Tes mains en corbeille
tu répêtes une sorte de cérémonie
qui te rassure
tu portes des petites choses
trouvées dans des magasins
comme elle tu portes des sacs

Bout par bout elle aussi
la fille traverse ta tête
sans regarder à droite ni à gauche

Un billet se plaque contre ta bouche
tu allais justement lui parler
un jour
un jour
un jour
vous échangerez vos sacs

Tu parles trop
ou pas assez
tu n'as pas vu qu'elle est à ton bras

Le feu passe au rouge
sur le trottoir d'en face
il y a du soleil


12-02-2003


-- Puerto --



C'est un pays où les ouvriers vont au devant des gens
qu'ils devinent épuisés alourdis presque morts
ils vous étreignent et vous posent un soleil
en vous promettant que dès demain vous serez réparé
et vous restez assis là
pris dans la même lumière que le plâtre
corps en construction
le torse dur
l'intérieur des mains posé sur le sexe

C'est un endroit souple sous la mémoire
un pays large de quelques voiles
à peine plus haut qu'un mât
un port fragile comme une lune échouée
où les images s'échangent les yeux fermés
où on s'amuse à faire parler les objets de tous les jours
pour distraire l'autre de demander où il se trouve exactement

Sur les maisons
on a peint des scènes habituelles
de bras qui se lèvent et se touchent
de linge qui rend à la rue
sa nudité
et peut-être aussi sa dignité
de linge dont on n'a pas enlevé l'odeur

Les femmes de ce lieu ont des portes sous leurs robes
chaque homme peut prendre un pinceau
et décider de la couleur que prendra son front
lorsqu'il s'appuiera sur un mur
en pensant si fort à elles
que leurs noms resteront écrits bien après leur départ
sans jamais sécher

Par cette lézarde bleue qui longe la mer
qui semble la suivre exactement
passeront des cortèges de nuages et d'oiseaux
qui se rassembleront autour de votre tête
volubiles et doux sur vos tempes
ils vous raconteront l'histoire du dernier bateau qui rentre le soir
après avoir pêché des lampes allumées

A leur lueur ils vous montreront ceux que vous aimez
accoudés sur le pont penchés presque à tomber
c'est un pays où on prend soin des autres
même si la légende dit qu'il existe encore d'autres terres
personne ne les a jamais encore vues venir à nous

Sans penser à tout cela
vous traversez le mur car il est l'heure
les hommes du bord dirigent doucement la lumière des lampes
sous les pieds de vos amours et de leurs ombres
pour qu'elles puissent se pencher autant qu'elles veulent
et ne pas se noyer
quand elles décident de précéder le bateau

10-02-2003

-- Ce qu'aime la lande --




La lande aime briser les morts
attraper le marcheur
pour qu'il se souvienne un instant
du nom des villes
leurs lumières leurs taches de bruits
l'amour qui prend couleur
d'être frotté contre un rocher gris

Quand il est redevenu vivant
elle relache l'homme
infiniment doucement
avec quelques conseils
le vent l'eau les vagues l'éternité
dans n'importe quel ordre
commencent par un seul pas sous une petite pluie

Le marcheur tient un livre
comme on tient une lampe devant soi

La lande aime ne jamais finir
elle est très longue ses heures sont vertes
traversées d'air violent
lourd à respirer
baigné pourtant d'une lumière calme
qu'on allume en fermant les yeux
et qui s'étend loin devant soi
le lande est belle elle s'étonne de ses fleurs
la terre est si tendre
l'homme lui sourit

Longtemps privée de soleil
l'ombre reste sous lui
comme sous les jupes d'une mère
ce n'est pas grave
elle se souviendra bien
des endroits où il faut s'attacher
des lieux de lettres à obscurcir
pour que le livre de l'homme
devienne compréhensible

Le marcheur entend des lois venues de la mer
siffler à ses oreilles
on ne montre pas les endroits
où le soleil semble percer
ni les îles qui se mettent à ressembler
aux gens que l'on chérit

Les mouettes cassent le temps
dans leur bec
le marcheur tient un livre
ses pages tournées vers l'extérieur
et non vers lui
c'est le monde qui doit lire

La lande aime être douce
chevilles cuisses épaules lentes
le temps d'écarter ce qui manque
le reste de l'homme suit
avant-goût de ce qui est après

Sur la route du village
- est t-il derrière ou devant ?-
il a trouvé des rivières
belles comme des filles qui rêvent sur un pont
elles souffrent et se plaignent
le ciel d'ici les désoriente les plaque au sol
trop profond
il y manque un astre pour le remplir
et leur dire vers où aller

Le marcheur tient un livre
sans rapport apparent avec la position des étoiles
et pourtant
le ciel s'ordonne autrement
la lande devient plus haute
la terre se fait si attentive
qu'elle a des marées

Boue d'amour
la lande sait tout sur lui

Les rivières viennent supplier en jouant
nobles et fluides avec leurs oiseaux
leur manière humble de grandir
envoient l'une d'elles en ambassade
elle essaie son corps
elle tiendra debout le temps qu'il sache
le temps qu'il comprenne et se débarasse de tout
le chant de la rivière demande aux hommes
de poser tout objet
qu'ils viennent seulement avec leurs mains
qu'ils s'agenouillent devant chaque goutte
qu'ils posent tout ce qui les abrite

Vides les instruments
vides les sons
vides les esprits
les corps ressurgissent
les mains écrivent sans vouloir

Ce qu'aime la lande n'est pas secret
l'immensité se prononce
le marcheur tient un livre
l'homme devient tout un peuple
qui vient enfin
à la rencontre de son monde

02-02-2003

-- Je surgis --



Je surgis
j'apprends à respirer
tenir en un morceau
deviser gaiement
je surgis

Je compte mes murs
un deux trois
cloisons mises en relief
je vais vers l'ouverture
j'avance la main
elle reste en place

Je surgis
un objet dans la main
je ne sais plus à quoi il sert
ni à quoi je sers pour lui
je lui demande
je parle malgré moi
je surgis

J'appuie sur le visible
ma main franchit le cercle
je souris
à ce qui est derrière
je reste simple
je ressemble à de l'eau
que des gens attentifs
versent sur ceux qu'ils aiment

Je surgis
j'envie les gens qui apparaissent
tout le temps depuis toujours comme en rêve
moi c'est la première fois
je fais comme je peux
j'appuie sur ce qui s'ouvre
je surgis

30-01-2003


30-01-2003

-- Pour installer une seconde lune --



Le ciel. Rien qu'à prononcer, le mot s'en va déjà.
Peser la lune et s'installer sur l'autre plateau, les hommes savent
influer de cette manière sur la texture de l'ignoble jusqu'à le rendre
clair.

Deux fois plus lourde, la lune inspire aux hommes des nettoyages
vivants, des dépoussiérages enfouis, de longues soirées à lui creuser une place
deux fois plus grande qu'avant.

Pour se débarasser des doubles rêves qui ne mènent qu'à soi, la terre a
rué pendant plusieurs hivers. Un univers a froncé les sourcils sans
savoir qu'il plissait son front.

Support de soucis, planche à prolonger la beauté qui marche au dessus du
vide, je n'ai rien à voir avec les carnages que je noue autour de ma
taille. J'ignore tout des étoiles qui brûlent sur l'autre côté de la
main que je plaque devant mes yeux.

Pourtant, de ces bottes luisantes rangées devant le seuil, quelques
visages dépassent, neufs, souriants, audacieux, visibles seulement à la
lumière de la seconde lune qui restera tout le jour et bien longtemps
après.

30-01-2003


- Cyclone sans adresse --




J'ai laissé s'enrouler la vie sur un axe émouvant
rire sans cadre et liens donnés aux dérives
j'emprunte les années qui se donnent et que j'avais déjà
moi le lieu du cyclone
j'entoure ce qui s'élève je tourne je me souviens d'après
odeur d'ombre écrin chaud écartement des rails

Le temps se ralentit
un cou respire et ploie on le sent regarder
avec beaucoup d'attention nuque posée au bord de moi
moi l'autre tout près
papillon lourd j'aime un grenier rempli d'iris
fleur en équilibre foudre inaperçue

On s'attroupe en faune en flore en cercle écarquillé
prononcer les formules qui protègent de soi
ou s'approcher aux flancs s'attendrir sur nos yeux
longtemps après
les âmes n'auront pas encore choisi
leur décor d'ouragan

Qui nous touche au passage
comme on jouerait à tirer la sonnette ?
un peu de nous qui cherche où habiter
un peu de nous qui s'égare en arrivant à hauteur d'arbre
maison vague et homme qui tournent ensemble
s'élèvent et soulèvent qui veut être soulevé
à l'adresse où vit le cyclone


30-01-2003




-- Le soir est aussi embrasure --


Ne cherchez pas le déclin dans nos cheveux mouillés, secoués au dessus du vide.
Ne cherchez pas à mesurer l'angle de la pente qui s'ouvre sous nos pieds.

Je vis de peu, j'habite dans des recoins de matière noble qui dureront pour une fois la seconde nécessaire. Celle que l'on retourne jusqu'à la peur, celle que l'on scie jusqu'à la merveille.

Il y a ce pont du soir qui n'est pas le pont du jour, sur lequel passent les voitures dans une autre lumière. Elle s'approche autrement des joues et des lèvres, donne un autre sens à la succession des signes que font les enfants sur le siège arrière. Hyéroglyphes obliques parce qu'ils
sont émus, clarté plus proche, diversions qui ramènent au centre du cur.

Dans l'esprit de ces gens qui descendront dans nos caves pour venir nous goûter, une lumière aura calciné les cachots. Un pouvoir de tendresse aura débouché les heures qui s'opposent à nous.
Le soir ne tombera plus, mais s'installera doucement, sur la pointe des étincelles, sans plus nous quitter, en nous aimant longtemps, comme si nous étions le plaisir de sa progression, comme si la lumière ne faisait plus vieillir.

Et quand, suspendus au bout des fils, nous aurons bu des erreurs et aurons embrassé doucement des cous en jouant à deviner lequel est celui que nous aimons, alors le soir, malgré ses volets, sera aussi embrasure.

29-01-2003




-- Sous ce vent qui semble être toi déguisée --



C'est un bout de mer et de terre
sans qu'on sache trop
où s'allonge l'une où s'envole l'autre
le vent les déplace et les mélange
il faut regarder en haut et en bas à la fois
pour se reconnaître
dans ce pays où la part de l'homme est petite

Il y a sur cette colline
des rochers qui semblent clos
mais la nuit ils s'ouvrent
et à leur table incandescente
se réunissent les vents d'hier et d'aujourd'hui
on peut voir aussi bien de la plage que depuis l'espace
les processions d'hommes qui s'en approchent
puis disparaissent jusqu'au matin

De quoi parlent-ils ?

Nous les vents
nous les feux qui déplaçons vos visages
nous les invisibles amours
il nous faut prolonger le bout de nos doigts
creuser nos paumes pour accueillir
la mer qui viendra demain ou même hier
recouvrir nos poings que nous avons mordus
le jour où nous nous sommes rendus compte
que le soleil est habitable

De quoi parlons nous ?

Il existe tout un peuple de silences clairs
d'hommes fatigués et souriants
qui rentrent le soir comme si c'était le matin
saoûls d'avoir compté les brins d'herbe et soulevé le monde
ils arrivent de la maison des cailloux et du ciel
replient leurs prières comme des canifs
et posent leurs coudes sur la table
pour mieux porter le plat
sur lequel brûle leur cur

Il existe des bateaux dont ils sont le repaire calme
et qui avancent bien après l'eau
sous ce vent
qui semble être toi déguisée

29-01-2003



-- Minuscules miracles enclenchés par encouragement --



Comme chacun des instants, celui-ci n'est pas à moi.
Vous êtes gentils de me couvrir mais il n'y a personne pour avoir froid.
Il n'y a personne pour souffler avec l'air, avec les yeux, avec la terre
qui nous secoue, nous prend dans ses bras de géant chaud.
Il n'y a personne pour s'immerger dans la rivière et filtrer les
pépites.

*
Renversées, les tiges des rêves. Épaisse, cette peinture paysanne qui
traverse les doigts, les colle les uns aux autres.
Fourrure de fado, j'arbore un flux qui sourit, une parole tombée de
l'arbre me sert d'échelle.
As-tu senti la paroi des langages ? As tu frotté contre toi les sens qui
t'échappent, les bouches tendres qui s'ouvrent dans les digues ?

*

Chaque baiser en direction du ciel raconte la légende de la liberté, le
balancement de marcher en brillant dans la nuit.
Je sais qu'il existe des maisons qui tremblent tant elles sont
attentives à leur sol.
Je sais qu'elles ont levé leurs jardins au-dessus d'elles, pour les
présenter aux puissances minuscules qui décident de chaque seconde à
courir.

*

Et que sommes-nous ? Des guitares sous des balcons, des chapeaux
remplis de larmes que l'on lance dans la nuit.
Des poteaux calcinés, rabattus par le vent comme des épis, cordes
à capturer les flammes devenues folles, chants à chevaucher les soleils
osant prendre forme humaine.

*
Pour vivre, il faudrait rire et laisser ces refrains converger du sol,
du ciel et des mains, en une sorte de caresse, douce comme un ruban
clair sur
lequel nos bouches se seraient posées.
Longtemps avant que le ruban se mette à voler, elles auraient murmuré
nos noms.

27-01-2003




-- À la fenêtre du labyrinthe --



Je touche un front
je crois que c'est le mien
mieux vaut rester doux

Ciel gravé dans un mur
un virage vient me retourner
pour changer la place des choses
fruits bleus vent vivant terre abrutie
le labyrinthe commente son exploration
selon que je m'éloigne ou me rapproche
bordé de voiles pour laisser passer l'air

Sous trois épaisseurs d'hommes
le soleil demande qu'on lui amène davantage de fenêtres
dans l'espoir d'arriver à se lever
à la même heure partout

Sans certitude d'exister
je prends l'aspect d'une flêche ou deux
de longueur moyenne et de blessure superficielle

Et lorsque je ressemble enfin à un arbre
vétu de feuilles contradictoires
je viens à sa rencontre
en quelques mouvements
d'une grande clarté

26-01-2003

205.151.162.26

-- Confession d'un cri à peine audible --


Quand tu me vois
accroupi sur les marches
je couve ce qui est plus bas
et soulève ce qui est plus haut

Des bruits sortent des gens
le langage des fusils
les saccades de la valise
où sont précipitées mes affaires

Le soleil et la lune m'encadrent
j'ai cent ans
pour parvenir au début de l'eau
sans falsifier les rives

Et toi
dont j'anticipe les fleurs pour les nommer
si tu devenais
une colonne de flammes
ou un garage où ranger mon cur

J'encrerais au tampon de pluie
tous ces soleils bien trop clairs pour vivre
qui composent mon ordinaire
de corps dévalisé

25-01-2003



-- La ville qui vivait notre vie --




Il suffisait d'appeler la ville.
Elle venait, où qu'elle se trouve à cet instant, elle était là au moment d'après.
Elle existait pour arrimer à nos abris des drapeaux éclatants.

La ville était une menteuse : il était inutile de l'habiter.
Alors elle secrètait un fleuve et des toits où se poser. Des longs fils de couleurs tendres tendues entre les gens.
Des toiles d'histoires, membranes où marcher.

Des creux se promenaient sur nous, aux endroits où elle avait le moins appuyé, des ombres d'apparence douce mais grouillantes de lueurs.
Comme un chat tranquille à l'intérieur duquel se seraient entrechoqués des astres.
La ville était un être qui avait décidé de rester bien après son départ, parce que qu'elle voyait les hommes durcir, se prendre en lacs séparés par des océans.

Appelez ses places, appelez ses portes, appelez ses gouttières. Elles viendront toutes se disposer autour de vous, de nous et de tous les fragments qui marchent entre les deux.
Et si nos sangs ressemblent à des mers portées à dos d'homme, et si nos vies viennent à s'incurver trop loin de nous, alors que l'on vide les murs et que l'on
éveille la nuit qui va venir dormir debout.

Le soir, pour participer à l'assombrissement de la ville, les gens se réunissent et lui donnent des noms qui se déplacent dans leurs corps.
On donne une grande fête, je veux dire qu'on se la donne l'un à l'autre.

Et pour connaître la manière dont nous reviendrons à la vie demain matin, nous retrouverons, au fond d'une poche cousue sur l'un d'entre nous, la combinaison du soleil.

25-01-2003




-- Mes impressions à la sortie de l'aéroport --


L'air était différent parce qu'il faisait connaissance avec moi.

Des natifs échangeaient des signes à peine esquissés. Je crois qu'ils se prévenaient de proche en proche que le pays comptait un habitant de plus.
Des petits animaux m'escaladaient, tiraient sur mon visage pour voir s'il criait avec eux.

Je contenais beaucoup d'avertissements qui s'évaporaient parce qu'ils aimaient trop tes yeux.
Un lieu d'amour qui n'avoue pas qu'il tremble.
Un lieu comme un vêtement qui s'étonne, une veste de feuilles, de fleurs et de fruits tressés et quelque chose qui va parler, qui va beaucoup rire et venir vous atteindre où que vous vous cachiez.

Quelque chose qui voulait me dire qu'ici s'arrêtait mon savoir et qu'il s'agissait d'une excellente nouvelle.

Et malgré ou à cause de cela, j'ai connu à cet instant -celui où on pose le pied sur le sol d'un pays comme on pose une question - ce que connaît la pluie : la suite des avions qui prennent un tournant du ciel.
La longue préparation de leurs ailes à porter chance à ceux qui vont les toucher.


25-01-2003




-
- À l'heure de l'attisée --


Pour que personne ne soit tenté de m'asseoir
j'ai fait enlever tous les fauteuils
et libéré tous les lits
je ne veux pas que le feu se reflète
sur l'inanimé

Je veux qu'il rebondisse doucement
de regard en regard
jusqu'au moment où il sera possible
de vivre dedans

À l'heure de l'attisée
quelqu'un pourrait se tenir dehors
appuyer son doigt sur la vitre
et tracer les signes relatant ce qui se passe ici
sans jamais avoir froid

J'ai invité une famille de flocons
et plus la rougeur tourne et s'élève avec eux
plus un esprit se forme
à égale distance de nos mains

Ensembles ensorcelés
quelques pas qu'on devine heureux
rien qu'un feu qui vient chercher à boire
et dont nous sommes le puits

24-01-2003




-- Panier de secours en cas de traversée --


Regarder dans quel sens la rivière coule
comme si je ne le savais pas
colorer les herbes d'autres tons
et courir jusqu'à déteindre sur le ciel

Je m'en amuse encore
et l'air d'ici me remercie
d'avoir pensé une fois sur deux à le respirer
c'était suffisant pour vivre

Les cailloux d'eau `
leur magie lente
juste de quoi prendre visage
et cesser de se refléter

Mon pas à pas sensible
traverse une rivière ou bien elle me traverse
peu importe dit l'autre moi
que l'eau monte ou descende
je suis toujours au milieu

Je joue à penser
une seule chose à la fois
air ou lumière
longueur ou largeur du cours
mains libres devant soi ou attachées derrière le dos

Je marche avec un panier qui n'équilibre que moi
je marche avec un corps rempli d'objets

Je me ressers un verre de vie
et je repars sur la rivière
un pied devant l'autre une joue sur l'osier

23-01-2003

-- Jazz vu en coupe --



Astre éclairé d'énigmes
un instrument vu de trois quarts
posé sur une de mes vies

Je dois deviner laquelle
pour que la musique commence

Tu as posé ton bras sur le vide
comme si c'était une balustrade
ce soir
tu m'apprendras que la musique touche le ciel

J'épouse un coude cuivré
la vie écope un fleuve qui a trop bu
et quand nous ouvrons les mains
qu'est-ce qui tombe ?

Je laisse passer quelques notes insolites
longues et luisantes comme des limousines de bandits
je réveille un mort qui reflue vers la vie
un animal pour tremper dans ta voix
un trapéziste aux contours imprécis

L'amour ?
un point d'appui
pour l'homme invisible qui tient la Terre dans ses bras
pendant que tu continues à jouer
sans que rien ne tombe
d'aucune main

J'éclaircis dans la vapeur
cette chambre d'anneaux qui dansent
qui s'évadent l'un de l'autre justement parce qu'ils s'aiment
puis reviennent se confier
comment priaient les cercles en pente
qu'ils ont gravis

Parce que tu chantes
il est l'heure de toutes ces choses
qui semblent bouger
sans même qu'on ait pris soin d'elles

23-01-2003

Avant Après