Poèmes pour voler debout

fin décembre à mi décembre 2001


AvantAprès



À bord du continent bleu

5eme courant

Sampans



il y aura une fois
des formes glissant sur l'eau

Sans appuyer, elles extrairont des visages les trois ou quatre mots qui
rendent la vie belle. Le vent courra devant elles pour écarter la brume.
J'aurai une lanterne à mon cou.
Bien des créatures riront de moi, mais je saurai établir une complicité
entre le rythme des formes fines et la profondeur des sacs jetés sur
l'épaule.
Ce ne sera pas n'importe quel matin.

Il y aura ce jour intouché
ces rives sans terre piétinée
qu'éclaireront des silhouettes douées de parole

Les sacs ne serviront pas à cueillir les hélices qui tombent lentement
des arbres. Les silhouettes les laisseront agrandir les yeux des
enfants, sans chercher à saisir le temps. Ce jour sera ton jour.
Les sacs chargés de verre chaud, leur toucher qui gratte dans le dos,
juste au niveau du coeur.
Sommes-nous donc tout cela ?

la lanterne qui saura ton heure
lancera des signaux accrochés au cou
un frôlement lumineux
et des soleils s'abattront sur la brume

Quelque chose tombe en avant, le long de cette eau. Moi, peut-être.
Le bateau transporte des touchers de verre chaud.
Mon coeur est attentif aux petits animaux de rivière. Les sacs se
gonflent tout seuls. Je comprends d'un coup ce que mon coeur fait là,
avec moi. Ce minuscule merveilleux tiendrait sur une aile de libellule.
Et pourtant c'est lui qui peut tout entourer.

j'écouterai les diamants
chanter dans les grenouilles
soulevées de sillage
elles sauront ta douceur

Pleurer dans l'eau ne la fera pas monter, lui donnera simplement une
texture plus proche de la nuit, mais aussi plus proche du son clair que
font la vie et l'homme quand ils se comprennent l'un l'autre.
C'est pourquoi la lanterne rira de ces rives couchées le long de mes
bras, de ces silhouettes flottantes, écharpes plus précises que mon
corps.

Il n'y aura pas d'eau tranquille

battement de bateau
le claquement des voiles se moquera de moi
je rirai dans le sens de la pluie
je rirai de longer le sentier qui te longe
je rirai peut-être

Peut-être j'accepterai d'enfouir ma tête sous mes paupières pendant que
des nouvelles silhouettes naîtront du frottement du verre sur la
lumière.
Elles seront toujours un peu moi, comme de la poudre tamponnée sur un
visage qui, par le langage des grains, en révèlerait la tendresse.
La lanterne hochera sa lumière. Quelques petits animaux s'engloutiront
dans les brêches d'ombre pour aller te raconter cette histoire.

décoré d'un coeur
j'ouvrirai les pans du faisceau
il n'y aura rien à poser sur les meubles
et tant d'amour pourtant
scintillera d'avoir franchi l'écluse

Bateau vide, je ne serai pas paré d'objets.
J'ouvrirai ma main pour montrer un caillou, une pierre ouverte. Où que
la vie se soit cachée, elle sera passée par là un jour.
Tout doucement, je dirai le nom de ce que je j'offre à l'eau qui va vers
toi, le nom de ce que je pose au creux d'une large feuille, navire de
nervures, vaisseau vivant né ce jour.

tu seras belle je le sais
et si une goutte de verre chaud vient à te refléter
l'eau s'illuminera
jusqu'au fond des sampans


Le 30-12-2001, peut-être.
Avec la voix de Lê Thu Nguyen.


"Je ne parle que de ce que je vois. Cette croyance qui me tient et non
que " j'ai ", comme on possède un objet ou un livre dans sa
bibliothèque."
- Christian Bobin, lors d'un entretien


-- Le train d'avant la vie --


L'horizon est un peu stupide
mais je sais par le porte-bagage
que la valise témoigne toujours
du vide qui précède l'arrivée
je ne sais pas quoi dire au paysage
ma voisine est une vieille dame
qui n'a pas vu son fils depuis dix ans
pour une obscure histoire
de nombre de pièces dans la maison

Depuis ma poche intérieure
une feuille me parle dans ma tête
je ne l'ai pas volée au jardin
elle a poussé dans ma veste
il paraît que les coeurs
n'ont pas besoin de savoir pourquoi ils aiment
c'est rassurant
surtout quand le train passe sur un viaduc

Dans ces moments-là
je me compte par centaines
je serais presqu'un arbre

Deux petites filles font des paris
sur le gagnant de je ne sais quel jeu télévisé
elles aimeraient demander à tout le wagon
qui va l'emporter
mais les gens baissent le nez
beaucoup ont peur de poser les pieds
sur le quai de la gare qui s'approche

Le temps file
la terre glisse sur les flancs du train
l'englobe puis s'en échappe
je me lève et traverse le couloir
je veux me prouver
que je suis un mouvement dans le mouvement
ce n'est pas très intelligent
mais je ne t'ai pas vue depuis si longtemps
que j'ai besoin de virgules avant la vie.


28-12-2001




Petites boules et grandes guirlandes

30. Le sapin qui parle pour ne rien dire


La bouche du sapin
est bien rouge
mais ne le confondez pas
avec une cerise qui aurait oublié de s'arrondir
c'est elle qui doit vous manger

Quand les rubans seront dénoués
cet arbre aura quelque chose à dire

En attendant
si vous posez
un bonnet rouge au-dessus de sa tête
pour qu'il ait l'air de quelqu'un
un ami déguisé en flocon
tombera de ses branches

26-12-2001




"La terre abonde de contrepoids"
-Rilke

-- Les mains que je serai --




Sans aucune solennité, la procession avance sur la table.
J'ai une vue imprenable sur les mains que je serai, les unes après les
autres.
Elles se bousculent et se retournent de temps en temps pour vérifier si
je les regarde bien.
Je ne sais pas si je les regarde bien, mais je les regarde.

il n'y a pas de table
ce n'est que l'épaisseur de l'air
dense comme du bois
ce n'est que mon souffle
qui se repose de moi

Je les regarde progresser, leurs articulations joueuses craquent dans
mon corps. Touchers d'orage, elles grondent en grains.
Lourd comme un tissu devenu conscient, ce défilé grave les fait rire les
unes des autres, ou pleurer en couleurs.
Chacune croit savoir ce qui tombe après le rebord.

après le rebord
il y a encore d'autres mains
qui en savent plus que nous
ou bien
il n'y a que la nuit qui claque aux oreilles
mais comme il n'y a pas de table
il n'y a pas de rebord
les mains suffisent à tout vivre

Elles époussettent et tamponnent, écaillent et déplient, soulèvent et
dénouent.
Certaines d'entre elles ont même entendu dire que j'ai des choses à leur
taire et s'attardent à serrer les miennes, à entourer ma joue, à
soulager mon front.
J'admire la vivacité de leur gestes, l'à-propos de leurs paumes.
Et cette extrème douceur qu'aucun mal ne peut plus traverser.

elles courent
si lentement
que nos coeurs s'asseyent
dépassent la nuit
il faut dormir
respirer demain
ce sera l'anniversaire du monde entier

Nous serons des bougies qui tournent, des phares disposés sur les
continents pour dessiner la mer.
Il faudra être souples pour le fêter, corps au niveau du sol. présences
en torche qui veilleront sur toutes les mains réunies, les réchaufferont
d'effleurements. Nombreuses parmi les mains que je serai sont celles qui
m'ont dit que ce jour sera clair et débordera de caresses muettes.
Une, surtout, ressemble tant à la tienne, qu'elle se fait plus fine, que
ses doigts se font plus sensibles. Celle-ci a des gestes d'ombrelle à
protéger les terrasses.

La tête renversée
le corps comme une fronde qui va lancer les mains
ce jour de rougeur vive
tendra sa bouche sous la pluie
pour nous donner à boire

26-12-2001




"La voix est entrée, chaleur de guingois, tout le destin consiste à
tourner autour du feu de branches sèches, et à en enlever chaque
brindille d'un ailleurs factice."
-- Isabelle Servant

-- Soleil d'hiver --


Je ne me souviendrai pas du début des choses, ni de leur fin.
Je me lèverai.
C'est de cela dont nous serons heureux, moi et ce qui m'entoure.
Organiser toute une cérémonie ? J'en aurai le temps avant le soleil.
Élever un flacon en cristal avec des mots mystérieux chantés par une
cantatrice au visage qui brille. Sa voix coulera sur moi comme un rire
qui rêve.

efflorescence
lèvres de Dali
flacon de neige
le petit feu qui tient dans la main
pensées en robe du soir
au petit matin

Dans sa voix, quelque chose m'appellera. Ce serait une voix qui
cherchera un espace à agrandir, une membrane de notes qui m'entourera,
un anneau qui brûle un peu en tournant.
Je tendrai une main, en faisant semblant d'oublier l'autre derrière mon
dos.
Il y aura une surprise, mais je ne saurai pas laquelle de mes mains la
tiendra.
Bien sûr, je parierai pour celle qui est la plus proche de toi.

élégance
signes de la main
lac gelé, fissures en carte du monde
marcher en confidence
mettre les patins

Le blanc pourra venir se poser sur une serviette chaude enroulée autour
de ma taille.
Les pieds contre sur le rebord, c'est ainsi que je veux sentir la neige
me toucher, la vie n'est pas une toundra.
Et puis, pour discuter avec toi, il ne faut pas avoir froid.

résonance
te lire à givre ouvert
même les plages blanches
nouvel an, nouveau ciel qui s'avance
étoile en haut du sapin

Je te regarderai. Longtemps. En tout cas, un instant qui dure longtemps.
Nous déciderons du début des fêtes à tout moment de l'année. Celui que
nous voudrons.
Puis je prendrai un peu de neige dans ma main. Elle fondra sans se
perdre.
Dehors, il y aura les mêmes odeurs que dans la salle de bain. Sans doute
parce que j'y aurai respiré des arbres.

évidence
tes mains qui montrent le ciel blanc
pâles et bleues sans tes moufles
deux schtroumpfs immobiles
ton rire en vapeur dans le mien

La cantatrice s'arrêtera au bord du carrefour.
Elle traversera sans bruit, son mouvement sera magnifique.
Toute la ville retiendra son souffle, je veux dire son souffle à elle.
Les maisons seront souples et glisseront sur son corps. Il y aura comme
des franges douces au bout de la vie, des algues remuées par ses pas.

partance
où vont les vents,
quand ils nous ont dépassés ,
où va le souffle
des mots que j'ai prononcé ?

Le flacon sera tombé par la fenêtre, mais il n'y aura rien de brisé.
Des rubans de cadeaux disposés le long du trottoir transformeront sa
chute en poussée. Réunies, leurs boucles d'acceuil dessineront ton
visage.
Délivrée du flacon, la fleur qui chante retrouvera sa voix de plein
air.
Je regarderai à travers toi, pour faire venir les couleurs de mon choix.
Avant, je t'aurais demandé tes tableaux préférés pour m'en inspirer.

abondance
l'hiver donne des fruits
on ne les voit pas parce qu'ils ne sont pas sur des arbres
j'aime chanter dans l'hiver
on peut presque voir ses mots dans l'air.

À la place de la cérémonie, je m'essuie.
La neige, je la prendrai dans mes yeux, elle gonflera mes joues, les
fera scintiller, et je ne ressemblerai pas à cette chanteuse sortie du
flacon, car j'apprends seulement à tomber des fenêtres, quelques bouts
de moi restent encore à l'intérieur.
Mais je suis déjà une bouche qui t'écoute.


14-09-97/24-12-2001




-- Au tourbillon de la vie, sandwIches à toute heure --


Je n'ai rien oublié de moi
tout fonctionne à merveille
la porte suit la main qui suit le reste du corps
tout tourne ensemble
un petit air canaille m'accompagne
je suis le seul à l'entendre
pourtant
presque insensiblement
une femme assise se balance au même rythme

Il est presque midi
au Tourbillon de la vie
on s'assied où on veut
en noir et blanc
la bouche de Jeanne Moreau
augmente le prix du café de cinquante centimes
quand l'écran est allumé

Généreux
le patron reverse autant de centilitres dans la tasse
qu'on en a pleuré pour elle
le paradis doit ressembler à une ardoise
posée sur le bois chaud
sur laquelle on a tracé un coeur

Les gens me dévisagent
je ne suis pas venu depuis longtemps
ce doit être visible
que voulez vous
il faisait plus frais dedans que dehors

Au Tourbillon de la vie
les habitués nousjouent aux cartes
c'est le vent qui les bat
quand quelqu'un ouvre la porte
les cartes sont les gens autour d'eux
un mot tendre
prononcé dans la salle
équivaut à un as

Il y a des poussières soudées au comptoir
d'autres qui volent dans la lumière
dans un sens c'est la première fois que je viens
j'arrive
j'ai suivi les flèches bleues c'est tout

Je n'ai rien oublié de toi
jusque dans les reflets du cuivre
le sourire suit le parfum qui suit le manteau enlevé
tout se verse dans cette seconde
où les cheveux volent pendant que tu t'assieds
tu es la seule à savoir
la vie dans les images qui dorment
mais le patron vient vers nous
je vais nous commander
quelques mots à nous dire

19-12-2001




-- Le vieux qui en savait trop, surtout pendant l'été --



Le vieux n'était jamais fatigué
il venait tout juste de naître en moi
et moi je l'aimais
avec ses doigts il désignait ces choses accroupies
qui se cachent entre les objets usuels

Si je regardais attentivement
j'apercevais le vrai visage du monde
mais qu'est-ce que j'en aurais fait ?

L'air tremblait
c'était l'été
et mon corps réclamait de l'eau

Il était heureux comme un enfant
qui aurait déjà eu le droit de douter
il avait posé divers engins
au bout de mon esprit
creusé une cour dans mes rêves
un patio à comprendre
une fontaine boullonnante

Le ciel vibrait d'amour
moi je voulais courir sous la chaleur
et lui ramener une planète ou deux

Le vieux sentait la feuille roulée dans les mains
mais par rapport aux rochers des collines
il avait tout juste commencé à réfléchir

Un jour il m'a expliqué
pourquoi je tenais tant au soleil

Le plus drôle
c'est qu'en hiver
je devais le bercer à mon tour
et tout lui réapprendre
jusqu'aux prochains beaux jours

18-12-2001




"Les aquarelles faites à l'eau de mer se gondolent au moment des grandes
marées"
-Alphonse Allais

À bord du continent bleu

Quatrième courant

Les filets de lenteur



Des hommes portent la pâleur.
Nuits sous la lumière crue, les visages noirs sont heureux du
balancement des murs.
Qui jette les filets de lenteur ?

on ne voit pas leur mains
comme si elles trempaient ailleurs

Des femmes ignorent les nuages.
Les cheveux noués, elles portent leurs soeurs, serrées dans un panier.
Autre mer, le sol la regarde. Sa rumeur ne dépasse pas le pont des
bateaux.
Qui jette les filets de lenteur ?

les poissons
sautent de soleil en soleil
l'île n'est pas sêche

Des enfants plissent les yeux. L'école est toute blanche, mais les
poignets sont vifs, humectés de quelques gouttes d'eau.
Le maître ouvre les mains. À son regard, on comprend que le village
manque d'ombre.
Qui jette les filets de lenteur ?

pour échapper
à la piqûre des siècles
l'île a dérivé jusqu'au feu

Naxos, mai 97/18-12-2001




-- Quatre rapports d'enquète --


1. Indices.

L'homme
n'a laissé ni cheveux ni empreintes
mais la terre se souvient de lui
les jours de pluie en été

Quelque chose qui monte doucement
pas une vapeur
plutôt quelques remarques tendres
tressées à la chaleur
comme une tête qui s'appuie sur une épaule


2. Témoignages.

Non non je l'ai trop bien connu
pour me souvenir de lui à votre manière
vous savez
il passait souvent par ici
mais pas dans le même sens où je passe moi

Venez dans la cuisine
j'ai quelque chose sur le feu
qui va peut-être vous en dire plus


3. Constantinople et Madagascar*

En prononçant certains noms
on agrandissait ses yeux
et d'étranges abeilles
venaient luire dans les nôtres

C'était comme un pas de côté
exotique et intime
pour vous conduire plus près
mais vous semblez avoir froid

4. Le thermomètre du crime.

Avez vous remarqué ?
les symptômes sont les mêmes
qu'en cas de brûlure
je vais vous aider

Si vous soufflez
sur le couvercle de la casserole
vous verrez apparaître
des bulles à la surface de l'eau
qui pourraient bien lui ressembler


18-12-2001

* Clin d'oeil au scorpion de jade de Woody Allen.






Avant Après