Février 2005-
Octobre 2005

--Visage d'embouchures --
un jour où je t'aimais plus que d'habitude
j'ai ramassé au fond du fleuve
les cheveux les algues les vivantes
les noires
les processions d'ancètres qui pendent à nos cous
les mères de nos mères
les belles les femmes aux hanches brunes
sirènes en plomb
qui nagent un piano attaché au pied
leurs ailes qui vont d'un bout du ciel à l'autre
couvrent à peine leur sexes dorés
quelque chose ici te ressemble
-ta densité qui brille en portes-
ici s'évasent des deltas perméables
un jour où je t'aimais plus que d'habitude
une après-midi sur cette motte de terre dérèglée
la main de jour parle à la main de nuit
-elle aussi pense à toi-
lumière de coquille noire
nos mains en spatule en bouche en cuiller
ce qu'on recueille alors dans sa paume
flacon de graines adoptées
c'est le sang en poussière neuve
c'est la terre qui se fragmente en ouvrant les bras
ici
sur la plage
-elle aussi pense à toi-
des enfants sans cheveux
sans robe sans luminaires sans esclaves
se sont coiffés d' îles
pour continuer à courir
un jour où je t'aimais plus que d'habitude
j'ai ramassé le visage d'embouchures
Evpatoria, Crimée, Ukraine, 09-09-2003/27-09-2005

-- Larmes d'orage --
tu dis que tu aimes ces heures du soir
que le pire de la lumière est déjà derrière toi
tu préviens tes rêves
que tu n'as pas peur de la nuit qui vient
ni d'aucune autre qui viendra
tu les préviens qu'ils devront être doux
s'ils veulent exister
pour pouvoir redescendre comme au long d'un drap
tu noues des choses à d'autres choses
juste avant de dormir
couronne de cailloux
perles autour de la tête
ailes dessinées le plus bas possible
des fois qu'il faille s'éveiller en sursaut
en plein ciel
il est l'heure il est l'heure de se retourner
vers le long l'immense univers qui vit derrière ton dos
de caresser la bête une dernière fois
avant le matin
il est l'heure il est l'heure d'inviter le soleil secret
qui va venir nous parler tout bas
de l'orage et des yeux qui s'ouvrent en face des tiens
des cils qui se penchent et viennent toucher les nôtres
pour mieux franchir ensemble les tous derniers contours
avant que formes et couleurs disparaissent jusqu'à demain
d'autres nuits qui nous ressemblent
vont venir pour naître contre la nôtre
comment peut-on naître de nuit
comment se reposer quand on vient au monde
en plein voyage
je ne peux pas te dire
c'est le beau mystère du temps qui se balance
c'est l'énigme des bras qui savent trembler
et boire la vie dans l'ombre d'or liquide
faite des larmes du feu qui brille derrière tes paupières
ballerine de gouttes et de lampes
quelqu'un va venir te raconter les lits des rivières
qui ont charrié les arbres où s'endormir perchés
berceau de branches pour les filles en fontaine
qui retombent sur les épaules et le cou
avec des larmes d'orage
quelqu'un viendra nouer autour de ta taille
un foulard de rayons qui tournent avec le courant
et jouent avec la lune
pour qu'elle puisse redevenir pleine
08-09-2005

-- Le ciel est orange comme un bleuet --
2. La bête humaine.
Une sphère vétue de moi
menace les horaires des trains
une roseraie nous respire
autour d'elle
j'englobe un jardin qui brille la nuit
je voudrais simplement
y poser ma tête
et t'écouter vivre
Le fer dans nos membres cache la tendresse de nos gestes, les recouvre
d'un rideau de rouille. L'air respire difficilement entre les pistons et
les roues qui calculent d'autres roues.
Des rosiers ont pris place sur les sièges. Ils payent leurs tickets. Des
fleurs tombent.
Des amours se déclarent. On invoque le nom des anges. On remet du
charbon dans la mer pour attiser les vagues.
ici
il y a eu des guerres
les nouveaux quartiers de la ville
sont sortis de nos flancs
ils vivent
se peuplent de gens qui marchent
ils ont tous ta bouche et tes yeux
nous passons sous des arches
surchargées de pétales
toutes les destinations portent des noms de fleurs
Beaucoup d'entre nous sont jetés du ciel et traversent la verrière
comme
des grélons. D'en-bas, le verre constellé de silhouettes humaines
écartant les bras est très beau à voir.
Des champs de vapeur sont cultivés à même les quais par les cheminots.
Ils en extraient des femmes qui agitent leurs mouchoirs en pleurant, des
hommes à valise vide.
Des files d'enfants à cornes vêtus de rouge reviennent de classe d'enfer
et chantent des histoires de trains ailés et de gares vivantes.
le soleil passe soudain à travers le verre
un givre d'or recouvre nos mains
nous grandissons
nous devenons précis
nos noms prononcés par les annonces
des arrivées et des départs
nos corps noirs embellissent
la gare inondée de lumière
couchés sur les rails
ils s'enlacent en vibrant
Des vaches ont été disposées dans les prés, porteuses
de messages
d'amour écrits avec leurs taches.
Pour arriver à les lire, il faut que le train ait pris toute sa vitesse.
C'est comme au cinéma : lorsqu'on voit vingt-quatre vaches par seconde,
les messages s'animent et prennent vie.
des fleurs se penchent sur nous
nous entourent
une roseraie nous respire
à l'intérieur du voyage
un autre voyage se prépare
27-06-2005

-- Le ciel est orange comme un bleuet --
1. Clarté habillée de noir.
un jour même nos pieds en riront
tirés du sommeil par un petit animal à la vie courte
qui n'a pas le temps de se redresser
ni de se transformer en homme pour parler
comme tous les hommes
en expliquant ce qu'il n'est pas
un jour deux pénombres qui se regardent
les livres qui nous racontent
parlent du départ d'une danse
ou d'un galop entre les îles
moi je ne dis rien
je ne compte pas en immensités
un jour un instant auquel manque la poignée
pour fuir la pièce ou occuper nos mains
à autre chose
un jour même nos pieds
c'est un jour comme les autres
je suis une forteresse ouverte
dehors le nombre d'oiseaux ne cesse d'augmenter
ils crient les nouvelles d'hier et de demain
un jour un château qui frissonne
si on les lit seulement
avec le haut du corps
les livres mentent
un jour même nos pieds
ni fil invisible ni liane de pensée
rien pour marcher l'un vers l'autre
ou sauter d'arbre en arbre
pas même un escalier
rien qu'une main qui touche une autre main
l'intérieur d'un cercle qui bouge
un jour dans la clairière illuminée
l'appel d'une clarté
habillée de noir
27-06-2005

-- Demain, tous les gens que j'aime redeviennent des
climats --
demain j'ai défait le lit qui rêvait de moi
j'ai fait semblant de revenir de loin
de sonner à la porte et d'avoir une autre voix
demain j'ai pu porter mon poids sur lui
m'appuyer sur l'être qui me ressemble et qui dort
sans rien sur les côtés pour arrêter le vent
ce matin sans forcer sans perdre l'équilibre
sans mettre des carrés dans les ronds
cartons posés sur d'autres cartons
j'ai pu monter jusqu'à aujourd'hui
sans avoir fermé les yeux une seule fois
ici les gens sont habités par d'autres gens
posés en équilibre sur leurs toits
demain mes jouets et les tiens
prennent ensemble un train qui s'envole
demain j'ai trouvé un théatre dans mon grenier
dix petits personnages qui portent les noms des dix doigts
leurs silhouettes éclairées à contre-jour
la scène translucide me demande de me retourner
et des années entières se jouent derrière mon dos
qui les reflète
demain je parle une autre langue apprise après-demain
je peins des chants qui me reposent du bruit
ombres aux consonnes couleurs aux voyelles
je donne la réplique aux formes qui murmurent
on dirait des chats
qui auraient appris à marcher comme nous
leurs corps parfois s'allongent et parfois se rétractent
pour leur parler de moi j'augmente ma chaleur ou mon froid
les lance sur la scène
et dans l'acte suivant de la pièce
c'est l'été ou l'hiver
demain tous les gens que j'aime redeviennent des climats
18-05-2005

-- Six soleils se sont levés à l'ouest
--
(regarde les arbres trembler)
1.
Tu m'as dit de venir dans cette forêt à l'aube et d'écouter les
arbres trembler.
Tu m'as dit que quand j'y serai, je saurai pourquoi ils tremblent.
La forêt se trouve au bord de l'eau. Il est essentiel qu'elle se reflête,
me dis-tu. Quand les vrais arbres tremblent, le reflet devient si net que quelque
chose s'ouvre de bas en haut dans l'air.
Ce n'est pas normal.
Si me réponds-tu. C'est par là qu'il faut passer.
2.
des cornes
j'ai des cornes sur ma tête
je tape du pied
elles ne tombent pas
je prie avec
mais jointes autour
c'est encore la nuit
lune entre les cornes
je les arrache
je veux les jeter dans la mer
je les porte à ma bouche et je souffle dedans
je ne sais pas ce que j'appelle
mais la musique est belle
elle fait des trouées en forme de feuilles
entre les autres feuilles
celles qui existent vraiment
des rayons tombent
toujours là où j'étais à l'instant d'avant
des feuilles
des arbres
des gens
se jettent dans la mer
3.
Je sens des présences, des cerfs qui courent sur moi, des doigts intelligents
qui tapent des codes.
Des matières solennelles se succèdent en rideaux. Elles ne sont pas
simples mais croisées. Acajous en briques, marbres cousus, soies plantées,
corps chargés de millénaires.
À côté d'elles, je me sens léger, neuf, sautant de branche
en branche, m'essayant à façonner des outils. Dépliant mes ailes
encore humides, face aux arbres.
Pour le moment, c'est moi qui tremble.
4.
une fête se donne ici
comme si j'étais chez moi
trop de gens entrent dans la forêt
viennent voir
veulent voir
comme si j'étais chez moi entrez
il faut les accueillir
leur servir à vivre
les emmener sur la corniche voir la mer
se réjouir de leurs pieds dans le sable
trop de gens entrent
comme si j'étais chez moi
toute la mer sous mes pieds
je pêche la lumière dans l'eau noire pour les divertir
je fais tourner des moteurs et parler les arbres
taille des haies en forme de leur visage
des gens entrent et il en entre encore
5.
Docteur, je fais pipi souvent, par la bouche, par les yeux, je fais pipi vers hier
et vers demain. Docteur, mon ombre prend vie, docteur je vais naître maintenant,
les arbres vont trembler, tendez bien les bras pour me rattraper, je vais fuser comme
un chien qui saute vers le soleil, je vais vous traverser de part en part et vous,
vous allez mourir juste quand je vais commencer à respirer. Docteur, il va
se passer quelque chose de fulgurant, comme le début de quelque chose, comme
le début de toutes choses.
Docteur, vous avez rêvé longtemps. Vous avez rêvé d'églises
et de routes, de fauteuils et de noms savants. Venez avec moi dans la forêt,
venez écouter les arbres trembler. Mettez une blouse verte déchirée
et disposez des brindilles dans vos cheveux. Appuyez vous sur vos pattes, elles semblent
frêles mais elles sont solides. Laissez sans peur pousser vos plumes.
Alors, peut-être vous vivrez quand même.
6.
tu vois je t'avais dit
regarde les racines
observe le frémissement des troncs
vois comme fleurs feuilles et fruits restent ensemble
se rejoignent sur la même branche
regarde la lune et les étoiles
ce matin elles ne partent pas
ce matin le ciel redevient entier
respire l'étonnement de la terre
elle annonce la fin du rêve
qui séparait jour et nuit
regarde dans l'eau
le reflet qui devient net
regarde dans l'eau et bois-la
six soleils se sont levés à l'ouest
regarde les arbres trembler
23-04-2005

-- Un peu de source dans la mer --
verte ta peau
ma banshee d'herbe et de feu
écris à mon passé
dis lui que des fantômes solides traversent la brume
pendus au soleil
accrochés aux verres qui chantent avec leur voix
verte ta peau
ma fée d'or aux genoux sombres
écris à l'autre continent là-bas
tous nos cousins en cercle
New-York aux bras immenses
autour d'une autre eau la même que nous
dis lui que mes yeux se lèvent de plus en plus
vers l'arbre aux enfants lourds
que j'ai semé plus tôt
verte ta peau
ma flêche au chant clair
écris à mes nombreuses morts
verte ta peau
Sleahead brûle de faim
ils reste peu d'hommes au lever du soleil
les femmes sont pauvres on croque des rochers
verte ta peau le paradis est là
une épave remue comme un enfant qui rêve
verte ta peau échouée dans l'île
écris aux rames au bout de mes bras
on ploie toujours le cou
verte ta peau ma barque obscure
vers la même fleur
on ploie le cou
verte ta peau que je respire
écris moi et dis moi
que je respire verte ta peau
qu'il reste encore un peu de source
un peu de source dans la mer
23-04-2005

-- Pour être sûrs de vraiment rêver
ensemble --
viennent les chevaux qui s'abreuvent aux yeux
boivent les images et lêchent les ombres
trois coups de sabots
trois étincelles dans la nuit
constellation du pauvre
nous plus grands que les plus grands d'en haut
quelques trous dans les mains
laissent passer la lumière et le temps
qui se retournent en nous comme dans des draps
et je te parle depuis cette parcelle de temps
cercle parmi les cercles que tu entoures aussi
quelque chose monte en colonne
quelque chose s'évapore du sol et des paumes
et je me sens comme une soie qui sort d'un coffre
toute seule
et se met debout
viennent les meharées lentes
de fin de nuit à début de jour
oiseaux qui tournent tout autour
on transporte même les poussières
un peu plus loin
vers l'avenir
vers le lieu où on a déjà ouvert les mains
des insectes à la fenêtre
éclairent le chemin du corps enroulé dans la soie
qui semble chercher des gens jusque dans les recoins
pour leur demander de ne pas dormir encore
enfants et vous qui leur lisez la vie
avant de dormir
ne vous éteignez pas déjà
ne lâchez pas le sol les murs et les plafonds
il reste encore bien des crinières
auxquelles s'accrocher en grappes
quelques loups d'amour patrouillent avec les chevaux
pour mordre doucement les fleurs pendant qu'elles rêvent
au matin leurs couleurs seront plus vives
on hennit pour agrandir la chambre
on se transforme sous la lune
pour donner à ceux qui veillent encore
quelques sons d'aventure
et viennent les cheveux qui boivent au cou de l'autre
puis se nouent entre eux
pour être sûrs de vraiment rêver ensemble
on n'a jamais vu matières si fines
on n'a jamais vu choses si infimes
et si peu sûres de vivre
sceller un pacte si puissant
08-03-2005
