Poèmes pour voler debout

début mars à fin février 2002

Avant Après




-- Excursion à flanc d'hommes --



Les autocars ne montent pas jusque ici
les gens non plus
alors on s'arrête à mi-pente
en serrant son thermos contre sa poitrine
en discutant du prix du trajet
au-delà-de ces limites
quelque chose de mieux que l'homme nous attend
un monolithe accroupi
il ressemble au chauffeur
si loin d'un dieu
qu'il tient des fleurs dans ses bras

À cette altitude
la nuit et le jour vivent ensemble dans le ciel
je raconte aux plus vieux
la modestie des étoiles
mon expression se fait si douce
qu'une passagère
tentée de les piquer dans son chapeau
redescend à pied
poussée par une force invisible
regarde
disent les enfants
regarde d'où vient le vent qui nous fait grandir

Ici on fait du fromage
léger comme l'air
on trait le temps
et des troupeaux d'ombre
viennent caresser la vallée
chacun de nous serre un corps contre soi
la pierre ondule
cela arrive tous les jours vers cinq heures
quand sa part douce restée dans la mer
l'appelle
je suis toujours là
moi aussi moi aussi
comment ça va là-haut
ca va mais les vagues me manquent tu sais
et qu'est-ce qu'ils me trouvent tous
demande la pierre d'en-haut
tu es tout ce qui leur manque
répond la pierre d'en-bas
le sel m'a appris bien des choses
demande aux hommes de t'apporter leur fatigue
et quelques coquillages
non toi viens te percher avec moi
aussi haut que tu ailles
les vagues te suivront
en faisant sonner l'écume à leur cou

Émus
les hommes assistent à ce dialogue
ils savent qu'ils touchent quelque chose
se disent qu'ils ne seront plus les mêmes
une fois redescendus
le moteur du car s'arrête
tout semble silencieux
tout parle


07-03-2002




-- Étincelles de flottaison --


L'eau qui m'atteint est rouge. On la trouve au fond de l'autre.
L'autre n'arrive jamais à moi. Je la repousse sous forme d'ovales
harmonieux, quelque chose vibre autour de moi, mais c'est peut-être
seulement l'eau qui bout sur la plaque.
L'eau bleue ne me prévient pas. Seule la rouge s'écarte en lèvres pour
me parler.

Tremper mon doigt dans la casserole bouillante. Le ressortir autre,
différent, vif mais d'une autre manière, pour qu'on me refuse dans tous
les magasins.

Le doigt dans la poche ou bien dissimulé sous la carte de crédit, je
vais quand même au magasin acheter de l'eau.
Bien sûr, elle est bleue.
Je la rougirai moi-même.
Je ne verse que de l'eau couleur feu dans ma casserole, c'est pourquoi
elle m'a choisi.

Les magasins ferment. La casserole s'ouvre en même temps.
Je bois ses étincelles de flottaison.

06-03-2002



-- Nuées solides sur une carte IGN --


Le long du papier
mon doigt provoque quelques crues
en cherchant sa route
glissement d'ascension
la colline tourne à droite
témoignage d'un chemin

La voiture cale
mon corps grimpe un sentier
solitude sous pieds
heureux au fond
tout le pays s'étale
vaste dans les yeux
tu dois bien être quelque part

Quelques odeurs me reconstituent
habitacle recollé
nouveaux pneus en peau d'air
tout redevient simple

Trace des galops
quelques cercles sur la carte cabrée
l'encre et le printemps
deux versions d'un même vert


06-03-2002




"Ils se sont mis au travail avec peu d'autres choses que les forces nues
de la compréhension"
-- Francis Bacon, Novum Organum, 1620

-- Comment j'ai perdu tous mes amis d'un coup devant un autoportrait
de Francis Bacon * -



Je n'ai plus un seul ami.
Ils sont tous morts à la seconde où j'ai vu ce visage.
Moi même, je n'en ai plus pour très longtemps.
Ou peut-être pour toujours.

Mes amis et moi avions décidé de combler les fuites de l'univers en
faisant semblant de comprendre ce qui manque au ciel.
Un groupe d'amis, certitudes en grappe, autant dire le cul de la
civilisation, assez jeune pour oser présenter à Dieu ce qu'il avait
oublié au passage et ce que nous avions fait de lui.

Le visage et sa peau sauvage d'écorcheur nous attendaient.
Percés par les tambours des pommettes, noyés dans la densité des
lèvres, battus par le malaise de la couleur, notre nombre a rapidement
diminué.

Il n'y a plus de tableaux, plus de murs, plus d'amis.
Ils n'ont pas supporté ces joues qui semblaient geler.
"Ce n'est pas vrai, elles brûlent ! ".
J'avais beau crier, Ils n'ont pas accueiilli ces yeux les voient.
J'ai entendu l'un d'eux chuchoter : "Tout cela nous ressemble bien
trop".
Ce furent les derniers mots de mes amis.

Il reste ce visage qui va dévorer le monde.
Pourquoi suis-je encore là aussi ?

Liquide et froid, l'être qui fut le gardien du musée tente de
m'atteindre, par flaques grises.

Une partie de moi voudrait être broyée, mais l'autre rêve de puissance douce, de marées tièdes qui me laveraient de lui.
J'essuie le gardien sur ma semelle, et avec lui tous les gardiens du
monde.
Le visage rit et m'invite à faire un voeu.
J'obtiens ce que je veux, je commande une terre plus proche et mieux
ajustée, un corps qui s'ouvre dans la douceur, des mots qui se
comprennent les uns les autres.
Un monde heureux de me retrouver parce que j'y suis déjà mort plusieurs
fois
Mon nouveau visage (j'ai aussi fait le voeu de devenir sien) est un
cosmos qui tient enfin compte de moi, c'est pourquoi il me laisse vivre
partout, aussi longtemps que je le veux.

Et je ris, je ris comme je n'ai jamais ri, exprimant des liquides
inconnus, pétrissant de nouvelles matières, je ris en serrant le
visage contre moi, je ris de transporter mes amis un à un, je ris parce
qu'ils vont se réveiller bientôt, je ris des petits animaux doux cachés
dans la violence, je ris parce que tout cela existe.

Et je ris, mon amour, parce que tu n'étais pas au musée, ce jour-là.

06-03-2002




-- Habitacle à tendresse --


Loué pour trois fois rien
je transporte un aquarium
au cas où
lassé de la transparence de l'air
je désirerais des aveux d'eau profonde
obtenus par bivouacs successifs
molécules transbahutées
de palme en palme

Je confierais volontiers
ma silhouette de poisson à cet outil nageur
tout est compris dans le devis
même les petits traits roses pour souligner les ouïes
ce n'est pas parce qu'on plonge
qu'on doit se laisser aller
à la dissolution du beau

Pour l'instant
je le lance en l'air
il s'habituera à tourner autour du soleil
comme tout le monde
puis je m'ouvre largement
à l'humour sensible de la vie en fond rocheux
pour que mon habitacle à tendresse
retombe en douceur
sur mon rire

05-03-2002




-- Passage éclairé par la gauche --


Satisfait de la couleur des chevilles
qu'il vient d'entourer
un trait s'avance sous les arcades
regarde si la courbe est assez basse pour le désirer
il est si tôt
que le dessin de la ville peut encore changer

Quadrilatères roses doués de parole
quelques personnes respirent déjà impunément
le prix des pas a augmenté
le soleil vient prendre un café
pour le contraste

Imprimée sur la ville
la tendresse du trait s'épaissit
il n'y a pas d'amis debout
pour porter les pensées qui se cachent

Percée d'une étoile en son centre
la place est encore incomplète
entourage de filaments
le trait hésite
sur le relief à donner aux rues qui la prolongent
puis choisit
le passage éclairé par la gauche

05-03-2002




"et sur les petites routes désertes je me mettais en automatique, puis
je me dressais sur le siège, la tête et les épaules dépassant par le
toit ouvrant."
- Jim Harisson, entre chien et loup

-- Roman vu d'ailleurs --


Je crois être en train d'écrire
je n'en suis pas sûr
vaguement venu de moi
un désespoir bavard
s'envole en diagonale
je m'exerce à me vider de tout bruit

Naît un désir de cases à cocher
en échange je laisse entrer les oiseaux
ils en savent plus long que l'histoire

Cet entourage animal
découvre l'épaule
d'une rivière à sang chaud
les personnages se raniment
l'écritoire est peuplé

Le placard sent bon
là où j'ai rangé
les mots devenus trop étroits
(je grandis à vue d'oeil)
dans quelques heures
la nuit donnera une conférence
sur l'art du soleil
l'odeur vient déjà fleurir les abîmes


Fille du froid
l'heure d'écrire brûle sans discontinuer
une page aux bords retroussés
vit quelques instants de grâce
sa bouche me suit partout
sur ma feuille la vie respire
avec une robe d'avance
vivante couverture pour habiller les livres

À l'intérieur de moi
des bras et des jambes progressent
l'intrigue du roman transpire à travers
cela rend les manches trop petites
pour comprendre les femmes
j'aime ces tissus trempés
qui rétrécissent le feu à la taille d'un doute
ponctuations d'un dialogue de bêtes
bien ajusté aux chapitres
couleurs qui précèdent et qui suivent

Je crois être en train d'écrire
mes mots n'en sont pas sûrs
la chair du matin
progresse vers le soir
histoire au milieu de l'histoire
un corps s'exerce à retourner le sens

05-03-2002




-- Pietragalla danse Jimi Hendrix pour faire venir le printemps --


Souplesse nomade montreuse de sud
électrifiée collée à la mer
tu rampes
le reste du monde suit

Étreinte rasée aux aisselles
le sexe de la terre te chasse vers le haut
invisible
assis sur une chaise
le printemps se tait te regarde te refuse

le ciel
prolonge ses cordes
et vient
donner asile
à la danseuse

Visage d'île tu glisses
grand écart de la pierre
griffes aériennes d'un monument
à la chanson barbelée des soies

la caresse des chaînes
est le balancement du blues
le cercueil des esclaves
passe de maître en maître
tu les libères avec ton corps


Le printemps se lève
pubis saillant territoire rentré
tu connais le chemin qui fait saigner les pieds
le printemps se lève
tu laisses peser le rituel de l'envol
pour toi Jimi cogne du poing sur la terre
le printemps se lève
te prends dans ses fleurs te rythmes te réinventes
souplesse nomade montreuse de sud
le printemps se lève

01-03-2002




-- Casques -


1. Inconscient collectif

Les casques ont pris la décision de peser
le même poids sur toutes les têtes
la couleur du ciel ne change pas
mais le soleil ferme un peu plus tard

À la taille exacte de chaque corps
des cannes sont distribuées
pour que les gens s'habituent
à l'inclinaison des routes
un léger trucage rétablit l'horizon


2. Soeurs tamisées.

Elles s'arrêtent devant les vitrines
leurs reflets s'embrassent
et se tiennent par le bras
mais chacune regarde d'un côté de la rue

Dans le magasin
des abats-jour à leur effigie
permettent de les avoir à côté de soi
dès le début de la nuit
on peut s'éteindre
elles veillent



3. Les minutes de vérité.

Des études viennent de prouver
qu'il manque depuis toujours
quelques minutes à chaque heure
quelqu'un venait les prendre
et les cacher pour les vivre tout seul

On organise une grande fête
les gens se félicitent
de cette seconde vie possible
les casques sont jetés à terre
on place les abats-jours devant le soleil

28-02-2002




-- Grande lessive sous la lune --


Il paraît qu'il existe des pays où on respire
je ne les connais que de poumon
tout le reste de moi retient mon souffle
et participe à la lessive

J'interroge ces taches futures aux portes muettes
pourtant faciles à ravoir et faire parler
pour peu qu'on soit dans un autre monde
aux abords qui pleurent d'être si près du nôtre

Les livres disent qu'on guérit de tout
je ne sais vraiment pas
à quoi font allusion ces savons doués de parole
moi chaque nuit je fais la lessive buissonnière
après avoir bien soigneusement fait mon lit
en prévision de mon retour

Les heures sont de grands lavoirs
le long de leurs rives
tous les moi
se consolent les uns les autres comme ils peuvent
puisqu'on dit que la lune est femme
je nettoie les forêts riveraines
à grands vides qui moussent vert

Il paraît que vu du ciel je suis tout propre
quand j'ai bien tourné avec la terre
mon âme enfouie sous des piles de linge
heureux d'un évènement que j'ignore
peut-être tout simplement heureux
parce que même après la lessive
ton odeur imprègne encore la lune


27-02-2002





-- La nostalgie latérale d'un soleil assis --



À une exception près
j'ai toujours su compter les jours qui me séparent
du tout premier d'entre eux

J'ai toujours pensé beaucoup de bien
de chaque extrémité du monde
et des branches qui s'éloignent et se rapprochent
quand la famille des arbres court autour du voyageur
et varie la vitesse
du paysage

J'ai si peu fréquenté mes pas
cela tient sans doute à une certaine manière de marcher
offerte en cadeau par la terre
à ma nostalgie latérale d'un soleil assis

Il vient près de moi pour équilibrer ce rêve
qui m'annonce chaque nuit le tout dernier des jours
à une exception près

26-02-2002




-- Le seuil se penche --


Demain matin le seuil se penche
pour renverser tendrement
cette femme dans mes yeux

Le petit déjeûner continue de marcher droit
cette maison-là a le corps souple
personne n'y songe
à décorer la douceur d'un revers de fracas

Elle
elle ne sert pas à boire
le ciel se verse tout seul
de la voir éveillée
ce matin le soleil viendra nous tendre les bras
et nous courrons sans nous fatiguer
légers comme la chaleur

La tasse est profonde
grâce aux pensées qui aiment
et font bouillir l'eau

Sur le seuil du matin j'ai posé une lettre
écrite avec l'embouchure des doigts
elle dit que même mal réveillé
nul n'est tiraillé de vie en vie
et que toute femme a droit
de se reposer debout

Un rire borde l'ouvrage de ses yeux
jardins qui ressemblent aux rêves
où elle a frotté ses feux
parfums grands ouverts
sur ces seuils qu'on reconnaît à leurs portes

C'est un jeu très sérieux
les pieds se penchent avant d'entrer
moitié par respect
moitié pour la curiosité sauvage
de respirer l'angle qu'ils font
avec la maison

Cette heure tenue dans la main d'une femme
est si douce que tout va bien au bout des lames
nous les hommes
sommes les seules chairs que nous découpons
et qui repoussent encore plus belles
d'avoir penché les seuils

25-02-2002

Avant Après