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L'heure du feu pluie, nouvelles




Elles jouent à la vie

Pour J. et A., deux soeurs qui se perdent et se gagnent au jeu de la vie.


Demain ou un autre jour, Anaëlle et Sabrina reviendront sous ma fenêtre pour jouer à la vie. Aujourdíhui rien níaura lieu, je le sais díavance.
Non pas quíil fasse particulièrement mauvais, mais il y a quelque chose dans líair qui ne síy prête pas. Elles líont perçu aussi, bien mieux que moi. Elles distinguent parfaitement entre les jours où il faut venir et ceux où il faut síen abstenir. Dans le dernier cas, jíéprouve de leur part la sensation díun petit mot díexcuse envoyé par la pensée.
Anaëlle et Sabrina ne sont pas seulement très bien élevées, mais elles possèdent en plus un sixième sens infaillible. Cíest tout simple : il y a des jours où la magie opère et díautres où rien ne prend vie.
Bien sûr, je pourrais me dire quíelles ont élu une autre fenêtre, un autre immeuble, peut-être même un autre quartier. Quíelles ne reviendront jamais, à cause díun regard engourdi, díune _expression vide sur mon visage qui les aura chassées. Elles seront parties en secouant la tête chacune à sa manière ; Anaëlle horizontalement, avec un soupçon de commisération pour líêtre incompréhensif que je suis et Sabrina verticalement, avant tout parce que sa grande súur lui a dit cent fois de ne pas imiter tous ses gestes.
Mais en réalité, je sais très bien que pour rien aumonde, elles ne choisiront un autre lieu que celui-ci.
Demain où un autre jour, elles reviendront.
*
Sabrina, la plus jeune, arrivera en premier. Elle aura couru très vite et síappuiera avec les mains sur le mur pour se freiner. Jíai compris dès le premier jour que ce geste nía rien à voir avec la maladresse. Cíest son plaisir, elle aime se faire croire quíun jour elle pourrait être entraînée par sa propre vitesse jusquíau point où il lui serait impossible de síarrêter toute seule.
Avec une dizaines de secondes de décalage, Anaëlle la rejoindra, volontairement plus calme, déjà grande fille et davantage soucieuse de líimage quíelle donne. Elle commencera à ouvrir la bouche pour disputer sa cadette. Pendant ce court intervalle où elle ne trouvera pas ses mots, Anaëlle existera díune autre manière. Devenue le lieu díune bifurcation entre plusieurs possibles, entourée dí une aura de mystère, elle possédera la densité díun sage qui va donner une réponse à une question essentielle.
Elle renoncera rapidement, se souviendra quíaprès tout, elles sont venues toutes les deux pour jouer à la vie, et que cela confère díavance un sens profond aux gestes et comportements les plus étranges et extravagants. Elle esquissera même inconsciemment le geste de tendre à son tour les paumes vers le mur, comme pour se relier secrètement à sa petite súur et recoudre le fil qui síétait un instant brisé entre elles.
*
Si tout va bien, les deux súurs arriveront vers quatre heures et resteront une vingtaine de minutes. Je suppose que cet intervalle -précis et toujours respecté- est dû à líhoraire díun bus. Ici, cíest un bout de ligne. Ce fait a toujours beaucoup compté pour moi. Être au bout, à la terminaison díun trajet et surtout, savoir que je peux retourner cette idée dans ma tête, la retourner physiquement comme un cube pour considérer les choses sous un autre angle : jíhabite au commencement de la ligne, à líorigine de son mouvement.
Il serait très facile pour Anaëlle et Sabrina de se déplacer díune dizaine de mètres et jouer sans quíaucun regard ne les dérange. Mais je ne les ai jamais vues hésiter entre cet endroit et un autre. Lorsquíelles reviendront, elles se dirigeront spontanément vers ma fenêtre et chacune díelles deux occupera la même position que la dernière fois. Dans le jeu de la vie, tout a une place bien précise.
Díabord, elles síaccroupiront silencieusement en se faisant face, líune tout près de líautre. Fermant leurs paupières, elles continueront de se regarder sans se voir. Le sérieux, voire la gravité de leur posture me mettra

presque mal à líaise. Elles se tiendront très droites, leur visage parfaitement dans líaxe de leur corps. À líinstant même où je me ferai la réflexion que des enfants ne devraient pas arborer cette _expression presque cultuelle, elles se ploieront imperceptiblement toutes les deux à la même seconde, sous líeffet díun poids -invisible pour moi- appuyant doucement sur leurs épaules. Durant quelques interminables secondes, elles paraîtront totalement inertes, robes de forme humaine suspendues à la fenêtre.
Leurs front se touchent. Je míinquiète. Comme Anaëlle tout à líheure, jíouvre à mon tour la bouche sans émettre un son. Un jeu, un jeu, pourquoi pas, mais faut-il aller si loin ? Je vais les appeler, ou mieux, je vais descendre les secouer. Où êtes-vous ? Vous allez rester comme ça ? Combien de temps ? Revenez, vous níavez pas besoin du jeu de la vie, vous voyez bien que tout est en ordre, tout va pour le mieux, ne restez pas immobiles comme des mortes, vous me faites peur, allez jouer, courir, crier ! Et pourquoi ma fenêtre, díabord ?
Un calme contradictoire míenvahit. Elles se sont simplement absentées. Les mots elles sont venues ici pour síabsenter se forment dans mon esprit, et leur incongruité me donne envie de rire bruyamment pour les ramener ici. Je níose pas. Lí_expression de la plus grande me rappelle que cíest inutile. Anaëlle a laissé un sourire en partant. Légèrement las, le sourire persistera sur son visage pendant tout le temps où son esprit sera ailleurs.
Il dit : ne tíen fais pas, je reviens toujours.
*
Elles rouvriront brusquement les yeux avec une simultanéité parfaite et leurs épaules se redresseront. Leur _expression parcourra plusieurs stades, cherchant à établir un lien logique entre le moment de leur arrivée et celui-ci. Après plusieurs observations, jíai fini par comprendre que cet instant díégarement signalera quíelles sont prêtes. Le jeu de la vie peut commencer. Les deux enfants auront líair étonnées de se voir, de se trouver ensemble au même endroit et au même moment. Les premiers mots quíelles prononceront seront toujours :
ñ Excusez moi...
ñ Non, cíest moi qui míexcuse, je níarrive pas à vous reconnaître...
Ce sont leurs mots. Les deux phrases inamovibles quíelles prononcent dès quíelles voient à nouveau . Le son de ce vouvoiement entre ces deux petites filles qui doivent avoir huit et dix ans ne me choque pas, il me paraît encore moins ridicule. Au contraire, il résonne en cohérence parfaite avec leur rituel.
ñ Ça alors, cíest drôle que vous míen parliez, jíallais vous avouer que moi non plus ! Et pourtant...
Sabrina sait quíAnaëlle dirigera la cérémonie grâce à sa façon d'être présente, attentive jusquíà se visser aux choses, sertie à ce quíelle ressent. Cela lui donne un pouvoir naturel. Par réaction, chacune des attitudes de Sabrina montre quíelle peut aussi être la première, quíelle a la faculté díaller bien plus loin que la passivité et quíelle peut même ouvrir le chemin à sa grande súur.
ñ Oui, et pourtant, comme vous dites, je suis certaine de vous avoir déjà vue quelque part...
ñ Moi aussi, aucun doute là-dessus. Comment vous appelez vous ?
Leur ton est celui díune sincérité absolue. Nulle inflexion de comédie, rien qui sonne forcé ou ridicule. Au contraire, elles prononcent ces mots avec retenue. Je ne crois pas quíelles síadressent réellement líune à líautre mais plutôt quíelles parlent toutes les deux díune même voix à quelque chose díautre, la présence tierce de leur relation. Cela ressemble à une sorte díagréable acte de contrition auprès díune autorité supérieure, comme si leur jeu síapprétait à déranger quelque chose, à modifier physiquement líordre de líunivers.

La plus grande hausse les épaules et semble semble se réjouir de la certitude que le jeu de la vie relève díune loi encore supérieure à celle quíelles enfreignent. ñ Je míappelle Anaëlle...
ñ Non ! Anaëlle, cíest moi.
La grande a rectifié sans aucune rudesse mais avec au contraire une grande douceur. Líerreur était volontaire et convenue entre elles deux. La plus petite des deux súurs qui avait jusque là parfaitement suivi le jeu fait semblant de síen décaler. Anaëlle nía pas désapprouvé, nía rien fait pour maintenir de force sa camarade dans le cercle magique. Autant pour líen remercier que pour respecter le déroulement du rituel, Sabrina répond :
ñ Oui, où avais-je la tête ? Mon nom est Sabrina. Excusez moi.
Cette fois, líexcuse est différente, proche de líantiphrase, une sorte de triomphe à líenvers. Sabrina est très heureuse díavoir endossé un instant le nom díAnaëlle. Cíest une joie physique, qui lui donne davantage quíun simple contentement : une plénitude.
ñ Je vous en prie. Enchantée... et quíest ce qui vous amène ici ?
Sur mon balcon, je suis content de moi. Depuis un moment, je pressentais quíil appartiendrait à Sabrina et à elle seule de donner la clé du jeu et de nommer la cérémonie.
ñ La même chose que vous : je suis venue jouer à la vie. Mais je ne sais pas comment on fait.
ñ Moi aussi, je suis venue pour ça.
ñ Ça alors ! Vous aussi ! Mais... comment ça se passe ?
Anaëlle attendait la question de Sabrina pour reprendre son rôle de grande fille qui connaît la marche de líunivers. Elle regarde le mur, puis les paumes de Sabrina.
ñ Il faut quíon síaime toutes les deux. Beaucoup, mais pas trop. Sinon, on ne saura plus où finit líune et où commence líautre.
Sabrina hoche la tête.
ñ Quel mois sommes nous ?
ñ Au mois díavril. Regardez les fleurs !
Elles se sourient, joignent leurs paumes pendant une interminable minute puis éclatent de rire.
Bien que simple son díenfant, líentrelacement de leurs rires síenrichit peu à peu díharmoniques assez puissantes pour briser toutes les vitres de líimmeuble.
Elles repartent en me faisant des signes de la main et je reste longtemps sur le balcon, peut-être jusquíà leur retour.

26-04-2002

Très transformée (un autre narrateur qui correspondrait ici à Sabrina mais qui aurait maintenant l'âge d'Anaëlle,, un autre temps de récit et un tout autre argument) une version parallèle et cousine de cette nouvelle a été incluse dans un roman-jeunesse "Ma soeur en noir et blanc", qui paraîtra en février 2004 chez Casterman

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