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oèmes pour voler debout

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fin décembre à fin octobre 2002

Avant Après


Satya*


8. Une longue marche sans nuages jusqu'à la maison**

Pour Cécile P.


J'ai bien eu de tes nouvelles ce matin
tu vois
il semble qu'il y aura encore
une autre année

J'ai bien tenu ta lettre face à l'ampoule
comme quand on se croit encore petits
en train de lire à la lampe de poche
tu sais
je crois que ce sont ces couleurs
qui tiennent dans un si petit cercle
dont nos doigts font si vite le tour
je crois que ce sont ces formes hésitantes
que nous garderons le plus longtemps

Il y a des rues dans les pages
nous les soulevons comme des chapeaux
qui saluent les étoiles

Nous marchons dans ce labyrinthe blanc
marché aux coeurs
et nous nous glissons sous la porte
ce soir
nous allons voyager bien au delà du seuil
ce soir
on ne dérangera pas les enfants qui lisent trop tard

Un jour
il faut bien grandir
et lever nos livres face à tous les yeux
et un autre jour encore
la poussière obscurcit le ciel
et chacun redevient petit
une lampe à la main
revenant du bout du monde
en espérant que la marche vers la maison
se fera sans nuages.

31-12-2002

* sanscrit : véracité, sincérité/promesse, serment.
** Peter Gabriel, " a long cloudless walk home".

Satya*


7. J'étais l'oiseau de Snegourotchka **

Pour Anastasia



Plus vite que la neige
les hommes fondent
sous leurs propres larmes

Snegourotchka chantait ces mots
en riant pour écarter le mal
qui tombait en rideaux drus
sur les maisons

Oui
ces mots
étaient les plus drôles de toute la création
quelques oiseaux
arrivaient même en avance
réveillés par le déplacement de l'air

Le temps se déplaçait en foule
peuple plus chaud que de coutume
c'était un hiver lent
pendant lequel il fallait beaucoup chanter

Les oiseaux se posaient
l'un après l'autre sur son épaule
toute la journée
ils avaient picoré le mal
maintenant ils venaient dormir dans ses bras
en continuant d'ouvrir les ailes

Snegourotchka chantait encore
et des bonhommes de soleil
construits par personne
venaient rallumer les jardins
durcis par la peur
de ne jamais réapparaître

J'étais l'un de ses oiseaux
celui qui passait le plus souvent
d'une saison à une autre
celui qu'elle envoyait le plus loin
celui qui revenait se poser le dernier

J'étais l'un de ses oiseaux
spécialement chargé de veiller
à ce qu'un nombre égal d'ailes
pèse sur chacune de ses épaules


31-12-2002


* sanscrit : véracité, sincérite/promesse, serment.

** Russie : fille de Ded Moroz (le père Gel) et de Vesna
(la déesse du printemps).A aussi donné son nom au célèbre opéra de Rimsky-Korsakov.


Satya*


6. Le soir du séisme



La parole a cru gronder
s'enfler et devenir puissante
mais c'est parce qu'elle a été dite
au moment exact
où le séisme se déclenchait

Des gens semblent danser
les yeux fermés

Seul survivant d'une maison
un dessin d'enfant
s'est complété
- signature comprise -
par le seul mouvement des plaques

Grâce à la vibration
d'autres gens
sentent pour la première fois
leur coeur battre

Des objets tombent
longent des têtes
les dépassent
s'accumulent aux pieds

On compte un milliard de morts
mais vue de l'espace
la Terre semble sourire largement

Et le soir du séisme
à peine plus granuleux qu'entre nos mains
le même soleil que les autres soirs
se couche

31-12-2002

* sanscrit : véracité, sincérité/promesse, serment.


Satya*


5. Nages à cloches courantes



Je suis l'apostrophe
sans la lettre rien que le signe
la virgule trempée dans l'eau

Silence qui nage
dans le sens des cloches
je noie le tabou du métal

Les bras de l'histoire sonnent
parcelles dans le courant des voix
et moi je nage comme une île
en forme d'apostrophe au son clair

J'insiste sur le fond des mers
pour bien détacher les sons
défaire les frises souterraines
et les lancer
dans le bruit du bronze
là-haut

Elles retombent
et s'accrochent au peuple des lettres
qui marchent sur terre

Je suis une apostrophe
avec une ancre attachée au continent
je nage dans le courant des cloches
pour faire sonner la mer

30-12-2002

* sanscrit : véracité, sincérité/promesse, serment.

Satya*


4. AlLô gLoSsOlAliE rEmIx


Sens divisible par dieu
mon pied prudent rouge et jaune
soleil d'êtres en bouquets charnus allô la vie en veut plus
offertes pour les fêtes de toutes les heures
une femme s'envoie des fenêtres allô
d'une bouche prudente j'écoute je m'abonne au ciel
ses êtres glissés divisés petits c'est moi
grandes ouvertes se lisent entres elles
allô une femme un ciel les langues qui se parlent
fleurs trop blanches à colorier toutes les heures
des soleils vision d'un rire à écouter
charnu de toutes les fêtes sous un pied prudent
allô la vie en veut plus une fenêtre une femme un soleil
c'est moi la bouche invisible des oiseaux
sur le visage de l'enfant en forme de fenêtre
dans la fête des bouquets de fleurs
se lisent entre eux
rouges et jaunes comme un soleil de toutes les heures
dieu charnu plein volubile sonne
le ciel s'abonne aux petits êtres de sens
c'est moi dieu et sa bouche à colorier
allô un bouquet une femme un oiseau
je téléphone aux fleurs c'est moi j'écoute les soleils
la vie en veut plus glissements volubiles je divise
dieu par le sens
les petits êtres au téléphone offrent sa bouche
allô sa bouche la mienne en bouquet grand ouvert
les oiseaux blancs d'êtres qui glissent prudents
sur la couleur pour les fêtes en forme d'enfant
s'abonnent au sens des fleurs sur la bouche
une fenêtre envoie les deux côtés d'une femme
un dieu volubile téléphone à la chair allô
allô les oiseaux c'est moi je m'abonne aux couleurs
rouge et jaune se lisent entre elles allô
la vie en veut plus les deux pieds d'un ciel

30-12-2002

* sanscrit : véracité, sincérité/promesse,
serment

Satya*


3. La chanson des objets impossibles.



La dorure des tempêtes ?

Pour former
le paysage en un jour
des tourbillons se sont associés à des chairs

Une table a suffi
une table en forme de verre
vase en bois débordant du souvenir
des arbres versés

L'immense explication a fait tourner les poussières
nous avons même cru danser
avec elles

Briller
ramener d'autres reflets à la vie
et répartir les tâches
à toi le don d'éviter à moi celui de trouver
au reste du monde
celui de nous apercevoir

C'est habituellement
avec ces objets impossibles
que nous jouons à chanter
accroupis librement
partitions d'extases ou bien simples rallonges
qui complètent en riant les plus bas des regards

Accessibles par les plus petits outils
nous sommes les limites du soleil
le bord d'un temps qui entoure de ses bras
la cachette d'un autre temps nettoyé

29-12-2002

* sanscrit : véracité, sincérité/serment, promesse.


Satya*


2. Il existe une maison



Il existe une maison invisible
bien au chaud dans la main
d'un homme seul qui se promène
un fil dans l'autre main

L'homme parcourt toutes les rues de la ville
l'une après l'autre
et relie les maisons entre elles
celles qui se voient
puis quand il a fini
il les relie toutes
à celle qui ne se voit pas

Des couvertures
sont disposées dans la rue
juste en face des voitures qui se vident
une à une
les portières claquent
en syllabes brèves
qui se ressemblent

Les gens viennent s'allonger
sous ces propositions de vie
grands tipis accueillants
peuples de fauteuils à l'envers
aux accoudoirs de sourires
les gens viennent se glisser
sous ces couloirs éclairés
pour écouter
ce que les maisons de la ville
ont à se dire

Elles vibrent de musiques
personne ne savait
personne n'aurait même osé rêver
qu'elles en sachent si long
les unes sur les autres

Il existe une maison inaudible
la plus petite d'entre toutes
elle tient dans une main
transformée en oreille
où la lumière vient s'allonger
au centre des fils
pour entendre
le monde autour d'elle

J'écoute un corps
qui regarde vibrer le sol
sous ses pas

Il existe une maison où
comme promis
l'escalier soulève l'homme qui marche

28-12-2002

* sanscrit : véracité, sincérité/promesse, serment



Satya*


1. Entourés vivants.


Tu poses
les êtres inhumains
sourire aux chitines
révérences aux viols
astres amicaux

Lancé dans la ronde
quel pinceau répartit
tous les traits en travail
visages accrochés
aux écheveaux du coeur ?

L'histoire des couleurs
raconte
le simple rire qui tient le voile
elles rient
de prévoir un mariage
dans ce sombre chorus

Tu laves
ce miracle en pleine pluie
et
sous l'arbre aux îcônes
un joyau hérite
de sacres emmêlés

Paradis cabré
j'aime
le bruit de nos pas
qui élèvent les lieux
en mesurant
leur profondeur

Mon carillon
sonne dans tes vagues

Et tu bâtis
ces entourés vivants
qui transforment en étincelle
le poids d'une libellule
sur un nénuphar


27-12-2002

Satya*
* sanscrit : véracité, sincérité/promesse, sermentt


-- Le chantier des étoiles --



Des véhicules passent. Des camions, des barques, des charges portées à dos d'homme, des rois endormis, des Ganges repliés dans des baignoires.
J'étudie leurs bruits, voix granuleuses, éraflées, graves. Ou limpides. Chanteuses disposées en roues, leurs voix en rubans de Moebius se répercutent à divers endroits du chantier. Cela donne la sensation d'être en plusieurs lieux à la fois.

Je ris dans la face interne de l'anneau. Personne n'est encore arrivé jusqu'ici.
Suis-je quelqu'un ?

J'adhère miraculeusement au chantier. Sans que je doive les arracher, des petits bouts de paysage se donnent à moi en se jetant sur ma poitrine. Ils sont beaux, rivières imbibées d'arbres, bouches des plus beaux visages.
Je me demande ce qui peut bien rester à construire dans des bras si gracieux.

Le chemin se creuse, pour accueillir mon contraire qui vient dans
l'autre sens.
Je me laisse passer. Le temps infime de ce croisement me permet de redevenir simple.
Des jeux de lumière donnent une inclinaison dansante à ma silhouette, en réalité doucement refermée autour d'un objet aimé.
Une illusion d'optique me tient droit. À mes yeux, je ne tremble pas.

Quelqu'un me compte, me distribue en rangées de doux engrenages végétaux qui ne devront plus bouger que d'ici à là (il trace un cercle sur le bitume).
C'est bien ce rond de peu que je voulais, c'est bien dans cette petite terre que je voulais découper la fenêtre d'où je verrai l'étoile.
Ici vole ma tête, de haut en bas, de bas en haut, là tournent les
pensées que je donne à la route, sous forme de petits cailloux,
assemblés en monticules vivants. Sur tes épaules s'appuient mes mains vers lesquelles tu retournes les tiennes pour les y poser.
C'est un jeu de collines et de vagues sur lesquelles on grimpe pour voir la vie.

On nous permet d'avaler l'éclairage à l'avance pour ne pas avoir à lever la tête lorsque nous observons de nuit. Celui d'entre nous qui aperçoit l'étoile le premier est prié de l'annoncer avant son coucher. La repérer de jour fait gagner 50 points.

Le reste se passe dans un bureau creusé dans le corps du plus grand d'entre nous, par lequel passe directement la route pour ne pas perdre de temps.
On ne nous parlera pas. Que nous dire d'assez beau ? Il nous suffira d'ouvrir nos vêtements puis d'exposer les planètes de nos corps.
Ils ont tôt fait de sourire à l'étoile. Ils ont toute la nuit pour
l'interroger, la supplier, lui montrer les couleurs terrestres et danser devant elle, pour qu'elle veuille bien commencer à distribuer les langages.

La voix des hommes se met alors à changer. Chacun de nous parle son langage propre, mais nous nous comprenons enfin entre nous.

11-12-2002


-- Jardin fermé pour cause d'amour --


Je n'ai pas encore écrit un seul mot
qui ouvrirait une porte d'une seule main
posée à l'endroit promis

Je n'ai pas encore connu
de poignet assez souple pour boire la mer
directement sans bouche

Tu tournes l'eau dans mon corps
tu te roules dans mes reflets
les vagues sont vivantes
tu le cries je le cours

Elles pressent les noms des mondes
dans les paumes des cartographes arabes
qui s'éprenaient jadis
de cosmos gutturaux
comme d'un peuple de femmes noires
qui auraient vidé l'océan par leur peau

C'est dans la trachée et non dans le signe
que se forme la voyelle
tu le proclames je lêche l'encre tu nommes les maisons
boues lactées sur nos corps
si hautes que leur toit souffre
de n'être plus visible aux yeux du monde

Il y a pourtant un jeu si tendre
dans ces carrés d'atrophies
oiseaux bus qui se déploient en nous
coeurs qui toussent pour s'excuser d'être beaux

Le balancement muet qui nous prend
ressemble alors
à un ange en équilibre

Et sur cette balançoire de cous
des baisers ont écrit
sur nos vies en robe de nuit
d'une ligne souple qui tremble un peu
parce qu'elle s'adresse à nous

Jardin fermé
pour cause d'amour

09-12-2002




-- Double reflet du troisième lieu --


Ni d'ici ni d'ailleurs.
Le secret est dans ce lieu qui n'est d'aucun rang,
qui ne répond pas aux civilités des ombres, ne
joue pas dans la cour avec les autres poussières.

Tu es le train, rien que le train , l'atelier des bras qui
gagnent centimètre par centimètre sur cette étrange idée
qui nous a voulus contenus dans une ligne. Elle ferait le tour
de toutes les gares du monde.
Mais on n'entoure pas le monde. On le défait
comme un cadeau qui protègerait de soi.

Envie fuselée, proue ravie d'être opaque et de surpasser le trait
des démons transparents, jour heureux de filer contre mes flancs,
je te célèbre.
Corps plongé dans la joie d'appauvrir ce paysage touffu.,
je te célèbre.

Je te célèbre avant de cogner à la cloche qui me conduira au
troisième lieu.

Ni d'avant, ni d'après.
Je ris à ces objets doux que l'on presse contre soi
et m'enferme un instant dans leur volière de forces vibrantes.
Des cotons signés par des grands maîtres s'écrasent
tendrement contre les images qui nous prolongent,
froissement de pluies contre la face externe des corps.

Boire à ces tissus qui ne brillent pas mais capturent
les fibres des butoirs.
Songer à nous-mêmes qui fouillons la lune à la recherche
d'une seule seconde de notre vie qui vaudrait la peine
d'être posée devant tous comme un panneau.

Il indiquerait le troisième lieu, le parcours qui mène
à la muraille éteinte.
Il activerait de notre feu le paysage passionné qui caresse
la lenteur des wagons, leur nonchalance à s'ouvrir au ciel.


Ni toi, ni moi.
Je suis peut-être ce chant qui parle aux humains et à leurs joues
posées sur les mallettes qu'ils laissent au milieu du quai.
Comme pour écouter la terre s'animer sans eux.
Il y a un peu des deux mondes dans ce mouvement qui tombe
gracieusement, se repose longuement avant de se relever
puis s'associer à d'autres trains qui rêveront en dévorant les mêmes
soleils.

Ni haut, ni bas.
Ici, le ciel est une longue lettre tranquille, un double reflet du
troisième
lieu.

05-12-2002




Petites gouttes et grands récipients

33. Terres à la demande



J'habille un monde qu'on appelera terre
quand tu le découvriras demain matin
parti là où je l'aurai envoyé
en le faisant tourner

Je l'ai trouvé dans un magasin
où les continents sont plus nombreux
que les clients
où la vie creuse des passages
entre les régions du temps
monde de plus en plus petit
il s'allume et s'éteint
quand on veut

On m'a parlé de rites pour le faire briller
du bon angle des mains
pour faire danser les indigènes
et diluer les rêves en trop

J'écoutais tout en habillant la terre
légèrement pour qu'elle respire
maintenant
va tourner
va danser plus loin
de l'autre côté de moi

Plus près des tons clairs
j'ai allumé d'un geste
la magie des contrastes
et j'ai choisi la nuit
pour goûter l'univers
entailles d'ici pour dormir ailleurs
coeurs couchés en travers du lit
et ma tête posée sur l'océan


Joyeuse foule en tenue d'accueil
porte de pays doux
tu brilles dans la couleur des tissus
et malgré les coutumes du lieu
chambre où j'apparais
dans ta façon de tourner
tu me ressembles un peu


29-11-2002




"Dans la serre
des bruits de sable
vont essayer d'entrer"
- Niji Fuyuno


-- Ondulations d'un jardin vu de pas très haut --


Ployer
puis déployer
l'éventail
qu'aucun de nous deux ne possède

Le jardin est au bord de la mer
il pourrait aussi bien être dedans
et nous ne pas exister

Au lieu de cela
accroupis sur une branche d'arbre
nous avons l'air d'un bouquet
vu de pas très haut

Posés
en un lieu inhabituel
nos reflets lèvent la tête
vers le bas de l'arbre

Nos mains arrangent
les fleurs versées sur l'ombre
d'une même ondulation qui rit
pour faire taire
tout ce qui ne joue pas


Le jardin se déplace
l'éventail salue les vagues
le sourire du sable vieillit bien

On dirait presque
vue de pas très haut
que la mer nous comprend

23-11-2002






-- Fééries disponibles contre quelques tickets froissés --


Relié à des bestioles qui savent l'animal des mots, j'ouvre le livre.
J'ai des tickets dans ma poche. Chacun est une planète habitée,
une pièce à recevoir des temples rajeunis
Quelques plis sur un rectangle en savent plus long que moi.

C'est froissés qu'ils sont neufs.
Cela ressemble à la musique du savon sur soi, un matin où
on se réveille bien avant l'aube, comme s'il pleuvait des voix.

Ticket flanc
quelque chose à mon côté
gourde panier ou grand sac remuant
passoire à passer les pas
en ne gardant
que ceux qui mênent quelque part

Abris d'acrobaties, j'ouvre un livre qui me lit.
Sans souci du bestaire, des curs assez pleins pour engranger des
rituels
sont venus percer la nuit. Ils l'ont découpée en perles, chacune
insuffisante
à elle seule.

Puis, les indigènes du temps nous ont accueillis avec des colliers de
tickets. Chacun donnait droit à un monstre délicieux, bien plus tendre
que sa légende.

Et c'est la brutalité des visages
qui m'adoucit
joue contre papier
qui parle à qui ?

18-11-2002




-- Sels --


Sel rouge

Fatigue au front
corps d'un livre d'où l'humain s'est retiré
je suis une sensation d'histoire
reste le décor
arbres chaises tissus mains soleil
reste la sangle de l'horizon
et ce cristal humide au centre de la ligne
pétale flanqué de frontières
dans cette lettre à partir de laquelle
l'homme recommence son ascension

Sel jaune

Abri d'étincelles
quelqu'un lancé vers quelqu'un
l'entrechoquement des portes
a fait sortir ces cailloux brillants
feux posés sur des parcours
mes bras s'écartent sans avoir bu
je sais que quelque chose sort de moi
fait le tour des soleils les plus bas
et revient m'apprendre qui est cet autre et son astre
l'histoire dit qu'il mène à un village aux nuits d'or

Sel vert

J'entends des feuilles
j'entends des vies s'ourler de troncs
une main dessine le dédale des cycles
musique brune scellée à la clarté des motifs
j'emprunte un orchestre à la forêt
boucles grains et tout ce qui peut creuser une clairière
les rainures du vent forment une piste sensible
une conque où descendre
bruisser de cordes et de nervures
et devenir l'arbre qui m'entend


Sel bleu

Ils disent que la mer était là bien avant nous
mais de nos cheveux
coulent des débuts de profondeurs
qui remplissent nos mains
puis en débordent
vagues sous nos pieds
nous versons les fondations d'un dessus de vie
et pendant qu'ils nagent sans le savoir
se constituent les océans d'où ils viendront nous expliquer
de quoi l'eau est capable

15-11-2002




-- Simple passage d'un homme et sa lune --


La plus grande partie de la lune
est dans l'homme
il marche vers la colline
en regardant ce qui reste de lui
se refléter dans les yeux qui se rapprochent

Filles croisées sur le quai
longues elles se pressent de conseils
ne regardent pas la mer
tournent leur visage le plus loin possible de l'eau
se parlent sans parler
l'homme devine des regards brillants
des mains nerveuses
et quelque chose de dilaté dans leurs ombres

Sans pouvoir compter leurs doigts
d'avance il les sait vifs
elles sont deux
en rejoignent une troisième
plus jeune
cela se sent à leur manière de marcher
comme pour la recouvrir de leurs corps
la repêcher de son futur

Une sensation d'utilité
grandit en l'homme
au fur et à mesure qu'elles s'éloignent
nous nous rappellerons les uns des autres
un jour lointain
où venus d'un autre pays
faits d'un autre sel
nous gravirons une autre colline
et viendrons poser des feux sur ses flancs


Front à front
deux continents se joignent sur le quai
nul endroit d'où provenir
nulle terre à embrasser
des corps noirs qui font cercle
le mien l'est aussi
où sont nos filles
leur avez vous demandé leur nom ?

La plus grande partie de la lune n'est pas d'ici
on la décharge sur les quais
on s'en habille on signe sur les vagues
elle est à nous et nous à elle
la lune est dans l'homme
et celui-ci fait face aux autres qui l'entourent

Quelque chose
vient s'écraser sur sa main
une goutte qui ramène le passé proche
regardez
les voyez vous dedans ?

Elles marchent vite
deux d'entre elles cherchent la troisième
brillante souple impatiente
noire de vent et de rêves
elle marche la vie comme une flûte qui sait jouer la mer
ses bracelets entourent le poignet des deux autres
qui portent ses couleurs et son nom
frappent l'eau de leurs mains pour l'appeler en choeur
ses bracelets s'échangent sur le marché flottant
ils battent ils s'envolent ils s'arrachent en riant

Nous plaçons la goutte comme témoin
comme seule racine à partager entre ces hommes
qui se sont compris qui se font signe de la main
elle pourra luire du reflet des chairs
et veiller sur les vies des filles qui marchent
nous plaçons la goutte entre nous
comme seul livre à lire

Ce soir
l'Afrique du ciel toucherait presque la terre
ce soir l'homme est l'ange d'où se jeter pour vivre
le pot qui déborde des sangs qui se croisent
la pression vivante d'une colline qui rougeoie
simple passage d'un homme et sa lune



13-11-2002




-- Cinq figurines posées sur la route par l'outil du soleil --


1.Angle gardien.

Temps posé sur un autre temps
l'homme déguisé en roche
prolonge de ses doigts
en offrande à la route
le dessin d'une vague


2.Prendre tournure.

Un jardin qui dit je
forme un tableau de mousse
pièce à vivre et aviver
où poser sa tête
et faire tourner la toupie verte
pour préciser le portrait


3.Course vers la courbe.

Par leur absence d'esprit
des petits animaux aident les arbres
à désigner parmi leurs feuilles
celles qui mangeront les murs
pour amarrer le virage


4.Tissu clair cousu à la route.

Un mouvement de rideau
suffit à réveiller les yeux
parce qu'ici
il pleut seulement la nuit
l'invitation se lit
sans lumière


5.Outil du soleil

Virage vertigineux
j'ai posé toutes les ombres derrière moi
pour tourner comme le veut la vague
et devenir le véhicule des mains




11-11-2002




-- Codicille au testament qui légifère la succession des temps et des
lieux --



Si je frappais sur l'angle
que fait mon corps avec ses contours
j'y trouverais
un nom en écho
pour apprendre à voler
je suis cet autre serré contre mon cur

Il y aura une auberge, faite de tous nos possibles, souples, disposés en
arches.
Sources à soutenir; il fera bon entrer dans cette chaleur parente.
Il fera bon défaire ses portes et ses fenêtres pour en déborder.
On respectera d'autant mieux la maison qu'on en abattra la fin, qu'on en
laissera surgir sa réduction, couronnée de mousses, adoubée d'épaules
vertes.

Au lendemain des ancètres
on y servait des plats
de braises cannibales
on s'y mangeait entre nous
en demeurant entiers
on y jetait des sorts sur les sorts
à grands bouillonnements de ventre
en peignant sur les murs
des grandes frises
filles élégantes de futurs fragiles

Il y aura un socle solide où je trouverai enfoui toutes les versions de
moi que
l'on m'aura dictées.
Il y aura tout un fatras de cosmos éparpillés dans ces petits objets que
j'aurai
saisi longtemps. Gazettes de quelques instants d'amour, grappins de
pensées
capables d'élargir le monde, frottements de fils fins contre une joue
qui comprendrait parfois la valeur de l'air.




Si la nuit était faite pour durer
on ne la poserait pas
sur des tapis sonores
qui préviennent les pieds des enfants
de pousser la porte avec précaution
pour ne pas inquiéter les mères
et pour respecter
l'obligation de s'immerger
jusqu'au matin suivant

Je sonnerai la cloche qui fera rentrer les décombres en ordre chez eux.
Mes bras ouvriront des chatières dans chaque impasse.
Parades pour passer, parages à réparer, le travail se fera en-dessous de
l'homme, sous les lignes insonorisées des lunes, viviers ovales, visages
remplis que nous lançons par dessus les mondes.

Nous sommes
des petits animaux
qui sourions dans les courbes

23-10-2002





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