Poèmes pour voler debout

fin octobre à début octobre 2001

AvantAprès





Petites gouttes et grands récipients

27. Les batailles de chaleur


Les jours de visite de la poussière
j'ai le droit d'agiter la nappe
pour gagner un pari

Si je la secoue
assez fort pour qu'elle parle
elle me racontera tous les dessins
que les gens attablés
ont rêvé de tracer sur elle

La nappe les connaît tous
et j'aime quand elle claque
pour les mettre les uns en face des autres

Les dessins et moi
on fait des batailles de chaleur
où les traits qui rient
prennent soin des traits qui pleurent

21-10-01

-- Grâces --



Grâce soit rendue
à l'épaisseur des cheveux
et au mouvement des feuilles
geste à densité verte
poussée confondue à tes doigts
*
Merci à la haine
roulée dans les chaussettes
(toujours celles des autres)
pour quand on a un trou de mémoire
et aux boulettes de papier
quand on joue à lapider
*
Aux îles
qu'il nous reste à entourer
et aux robes de tissu doux
qui cassent les cailloux
aux yeux qui fouillent doucement
dans les débris
écartent câlinent illuminent
*
Et grâce soit rendue aux petites figurines
découpées dans les magazines
par des enfants prévoyants
qui les disposeront sur le bord des fenêtres
pour que la nuit trébuche

21-10-2001


-- En vrai, je suis debout --



En vrai, je suis debout
je te jure

Il ne fait pas très chaud à l'orée du monde
des hommes dévorent les tables officielles
aux bouts de leurs pieds d'autres hommes
ceux-là griffent les parois des grottes
les uns les autres affamés de bois sec
de boutons de clés froides de décombres
les mains désignent
les épaules forcent
ouvrent des dossiers par leur milieu
trouvent le corps d'un homme entre les pages
welcome to the killing casino

Pays où les ânes et les enfants
meurent ensemble
enlacés dans des lits rouges
repeints en blanc à la hâte
au pied de la montagne qui porte un panier de poisons

Et quelque chose d'immense se lève
pour les embrasser

Chocs à recouvrir la folie
de petites bulles de vie
on appelle une autre pluie
on convoque des vaisseaux de douceur

Tu peux les tourner dans tous les sens
les bulles ne sont ni droites ni couchées
elles vivent simplement
c'est vraiment une autre manière d'exister
d'avoir un corps qui soit un peu partout à la fois
bien que parfaitement dessiné

(Étrange comme la sphère
est une forme qui paraît toujours reluire de sagesse
étrange comme elle s'ouvre en grand
comme un fruit qui dit oui)

Pousser la balançoire
allonge les bulles
et leur donne l'air plus vulnérables
et plus belles encore
parce que plus chargées de confiance
et du pouvoir d'une poussée d'amour
des enfants font le tour du portique
farandoles dans l'autre sens
évidences verticales
comme des danseuses d'oracles
dont on ne sait pas
si elles vont éclater ou triompher des aiguilles du monde

Et la vie
de quel métal ?

Si beau
le dernier mot du feu
une source siffle autour de moi
en vrai je suis debout

20-10-2001

-- Coccinelles garées en double file --



Trois points oranges dans un ciel noir.

Un verre est posé sur le bord de la table. Sa conversation se limite à ne rien
demander. Peu prodigue en évaporations, il demeure très digne, habillé de son
humidité du dimanche.

La tête baissée regarde vers le haut. Cela ne se voit pas, la nuque fait de son mieux
pour voir la plus haut possible sans déranger les lois de la gravité.
Le corps ressemble à un ibis rouge penché sur ses plumes, un fruit authentique aux
angles factices gorgés d'incidents.
La ligne des cheveux mord les contrastes. Un visage coiffé d'éclairs regarde courir
les coccinelles. Les compare a des bonnes nouvelles.

Un soupçon de fatigue laisse un nuage dans l'eau. Il ne se répandra pas.
Les parois le mangent, l'aspirent, dessinent une trainée d'or sec sous les yeux.
Les coccinelles recueillent la lumière entre leur pattes (le travail d'une vie est un
tapis très joli)

Lucidité gonflée, je renifle une certitude devant la glace : aimer est très bon pour
le teint et rapproche sensiblement de l'infini, un peu à la manière d'une paire de
skis qui permettrait de dévaler les saisons. D'ailleurs, ceux qui pleurent
abondamment et régulièrement se rapprochent parfois de la vraie nature des choses.
Je veux dire que la nappe tremblante du monde est un croquis plus réaliste, plus
proche du grouillement dansant des pensées qui nous entourent.

Bien sûr, cela n'empêche pas d'être secoué de longs rires inoubliables. Ne serait-ce
que pour faire trembler un peu l'eau du verre. Ne serait-ce que pour la faire
déborder de joie et traverser son empire de barrages.

Ces trois coccinelles iraient très bien dans mes cheveux. Parfois, elles resteraient
sous leur surface et chatouilleraient mes idées de leurs petites pattes. D'autres
fois, elles émergeraient, comme des rendez-vous de bijoux.

Trois coccinelles sur les doigts.
Vous êtes fortes, quand je retourne ma main, vous le prenez très bien. Êtres sans
chute, j'admire vos petites voiles de soleils incassables, surtout quand elles se
déploient avec cet humour qui caractérise les plus petits êtres.

Trois coups de poings dans un coeur clair. Nous cherchons le prochain bar à sucre,
demandent les coccinelles.
C'est que ça donne soif d'orner mes cheveux.
Tube à limites franchies, le verre sourit d'éclats éclos. Depuis le temps qu'il les
attendait !
J'ai rarement vu une eau aussi heureuse de vivre.

18-10-2001

-- Bzzz --



On ne nous écrase pas avec les pieds, simplement avec un air un peu plus froid, par
la chute d'un tourbillon soufflé d'un revers de paume.
Mais comme nous mourons tout le temps, plusieurs fois à la fois, il est très
difficile de trouver l'instant plat pour opposer nos ailes.

Nos ailes, parlons en.
Elles sont nées de bric et de broc, d'une charrette instable dont la roue moulait des
tours de plus en plus adaptés au vide caillouteux.
Creusée d'abdomens en crevasse, cette merveille de brocante épouse chaque accident de
marche et sertit des miracles à même le sol.
Aujourd'hui, plus personne ne pourrait deviner d'où ce jaune et ce noir égalements
brillants furent versés. Nul ne pourrait déchiffrer nos anciens exodes dans la
plénitude de nos vols. Plus rien n'est flétri dans ces signes que le miel étale sur
vos torses.

Si vous poussez nos portes avec notre coeur, nos ailes deviendront lisibles. Plus
rien ne les distinguera des fleurs que nous regardons les unes à travers les autres.
Enceintes de corolles, vos joues retiendront l'été dans vos bouches en nous comptant
une par une.
Soleil mâché très soigneusement avant de le chanter, ce qui sortira de vous ne sera
plus fait de mots mais de longues vies de veille, d'immenses alvéoles à élargir les
esprits.

Ruches de Sisyphe, nous bourdonnons toujours un peu en avant de vous, comme une
visière avivant le front, ou une lentille rayée de mains qui se serrent doucement.
Nos sages disent que nous sommes votre corps vu de plus près. Nos fous, eux,
préfèrent nous considérer comme le courage qui vous manque.
Nous n'en savons rien, après tout. Le plus souvent, nous nous contentons d'être des
petites lèvres vibrantes semées sur le bord de vos vies, projetées par votre odeur.

Posée sur le bout d'un sein, une abeille tient un tout petit livre entre ses pattes.
Il y est décrit comment faire tout le tour de la terre sans oublier de vivre.

17-10-2001


-- Message secret dans un sexe de femme --



Discrètement vivante
une fleur rouge dans une main mouillée
obtient son examen de passage
pour une croissance continue
perceptible par ses côtés
lisible par ses extrémités

Des paroles s'échangent
fluides pleines embrassées
le long d'un dos strié de langues

Le monde parle comme il se doit
c'est à dire que chacun se retourne sur l'autre

Distraitement morte
caressée par surprise
une mécanique s'oublie au lit
étrangeté envahie de cercles

Au début
personne ne soupçonne la vie
d'être cette pierre qui fond entre les jambes
ce qui permet au message secret dans ce sexe de femme
d'ouvrir des pages libres en son noyau ajouré

15-10-01


-- Un alphabet autour du cou --


Il fallait une minute à peine
il fallait une minute à joie
pour enfiler les vingt-six lettres
autour du cou
cela durait juste un peu plus longtemps
que l'instant où les yeux se reconnaissent
et s'étonnent de banalités
"que respires-tu ?
que dit ton collier ?
je peux l'essayer ?"

Et toutes ces petites comptines
ruées de cercles à boucles franches
cheminaient ensemble
comme plusieurs sons étouffés
savent s'assembler en un cri clair

Il y avait les doigts les défis les souffles
tout ce qui compose
le nuage d'un rêve mobile
tout un monde en équilibre
vissé sur le plancher qui souffrait
un autre monde plus près de soi
où les lèvres diraient au revoir
en se rapprochant

Il y avait ce couvercle
toile fine de fonte compliquée
machine lourde sur un coeur de folle simplicité
dans les carcasses de ses rangées d'amour
quelque chose bougeait
il y avait ces coquilles bercées de l'intérieur
par si peu de choses

Il fallait une vie à peine
plus les rappels
pour se vacciner des tombes et des oublis
cela prenait une main sur deux seulement
car l'autre
qui était toujours la gauche
se prenait pour un éventail triste en triomphe
où un message important aurait été écrit

Mais sans désespérer des roses sans rebonds
un peuple de géants petits comme des grains de riz
marchait sur mon épaule
et pendant que la terre tournait
un alphabet autour du cou
quelque chose me remuait de lectures


12-10-2001

-- Sorcellerie sépia --



Livré
battu de séquences larges
le creux des mains n'a pas changé la silhouette
des moustiques sur le mur
ces taches de lumière

La position des fenêtres
tapies dans l'ombre saturée
indique l'heure locale de la cuisine
et le nombre de degrés
à mélanger sous les pieds

Peur plantée
dans sa respiration sans cadre
la couleur émet des sons
ah ha
aucun ne manque

Alors le sépia bondit
coeur de clarté autour du tube
et la palette piétinée
sourit de sorciers

10-10-2001


-- Le bain des barques --



À l'intérieur de ses coudes fragiles
la barque laisse affluer l'eau

Il pleut des fleuves
le bois s'élargit jusque dans les maisons
et la terre sous la quille
attire des odeurs

Quoi qu'en disent les digues
-retenues des entailles-
les virages n'en doutent pas
ces méandres sont des hommes
qui s'égouttent

Barque trempée dans le confluent des plis
l'eau se lave dans la vie

10-10-2001

-- Rosier insoutenable --



Les fleurs sont des fables
elles flottent dans les poitrines
pourtant le conteur des gravats
les a trouvées dans le pistil de la mer

À la pause de midi
on recoud le chantier
et tout ce qu'on touche est entouré
de mains très sensibles

Cette couleur s'affirme jusque sur les genoux
collés au sol
à l'heure où remontent
les âmes phréatiques

Les caresses sont des graines
qui percutent les tables
au dessus de nos têtes accroupies
nos noms sont déguisés en bruits

Les semis
hochent la tête
du cultivateur d'horloges
t'aimer fait pousser le monde
disent les feuilles soudées aux souffles

Vaste jusque dans ses plus petites souris
le jeu du jardin
s'offre en rosier insoutenable

10-10-2001

-- Tout ce qui cherche --



Des terres à crampes
oublient qu'elles sont malhabiles
et gravissent
les murs aux envies les plus simples

Quelques mots d'enfant suffisent
à délier la rue

Choc amorti
la paume se relève
renifle les maisons
c'était bien là
cette promenade bordée par les joues

Extase propulsée de grâce en fissure
mon nom est plus court

Lestes légendes
les lèvres s'exposent
parlent de liberté

Sous cette lumière humble
la photo est prise
et face à l'image
tout ce qui cherche sourit

9-10-01

-- Cylindre en steppe --



Roulées
oblongues
les heures se parlent par leurs faces blanches
sous la longue plaine des couleurs

Sur la selle des yeux
j'ai chevauché ton printemps paysage

Sursaut monté en amazone
je n'y ai pas vu de lambeaux en chute
tout au plus quelques levées de mer
arquées sur leur escale

Le long des parois
elles s'élèvent toutes habillées
langoureuses comme des ancres versées
ascendantes comme un village entier
qui rêve à la même maison

Mouvements sans rudesse cubique
mes points d'appui décomptent les gris d'harmonie

Rassemblés en un corps cylindre
ces brins d'heures forment une steppe
un ciel aux sabots de surprise

Et tous nos grains d'aventure
tiennent dans une main qui aime beaucoup

9-10-2001


"Toute destinée, si longue et si compliquée soit-elle, compte en réalité un seul
moment : celui où l'homme sait une fois pour toutes qui il est"
-Jorge Luis Borges

Résidences

Dix-septième pièce

Le lavoir des arômes



Au bout de ses longues draperies d'eau, la maison arbore un lavoir.
Les habitants le portent autour de leur cou, il a des reflets d'écharpe pour qui
tournerait autour dans le sens des cercles distraits.
Mais pour qui gravite en sphère attentive, apparaissent des perles à peine froissées,
une ruche de nacre qui s'éclaircit à chaque résonance des pas.

À l'heure de laver les couleurs, les portes s'ouvrent grandes devant ce collier
d'essaim, écartent la lumière sans piquer les yeux.
Certains jours plus hauts que d'autres, nous venons porter des oeufs aux lavoir des
arômes. Ce sont des odeurs ovales, pondues par la toile très fine à travers laquelle
les habitants s'échangent leurs sensations les plus libres.

Les parfums attendent d'être posés pour s'exhaler. Une fois surgis grâce à la chaleur
des visages couchés contre les paumes, ils vont devenir des histoires à respirer.
De pièce en pièce, la coqullle-caravane progresse. Pulpe d'équipage, nous discutons
sur la plus parfumée des manières d'exister.
Faut-il courir devant comme un drapeau délivré ?
Ou bien rester derrière pour la mouvoir par l'énergie des questions ?

Brillante de toutes ses fragrances fluides autour de nos cous, la maison évadée
d'elle-même présente ses fenêtres au regard des perles.
Puis, après avoir lancé ses volets le plus loin possible pour qu'ils se perdent en
voulant retrouver les murs, elle se lave longuement dans la terre.

04-10-2001




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