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l'heure du feu pluie , nouvelles



Nouvelle publiée en janvier 2003 dans l'anthologie "Les belles palissades", aux éditions Gros Textes.

Également parue dans le numéro d'avril 2003 de la revue Nouvelle Donne, dans un encart spécial, en compagnie d'Amélie Nothomb et quelques autres auteurs.






--Femme à flanc de colline--






J'aime l'attendre très tôt le matin sur le toit, face à la mer. Les tuiles sont tièdes sous mes pieds. Cíest mon premier geste du matin, passer par la fenêtre. La première chose que je veux voir de chez moi est dehors, quelques maisons plus bas, encore plus près de líeau.
Je la verrai forcément, à un moment où à un autre. Je me lève plus tôt, exprès pour être certain de ne pas la rater.
La chaleur de la tuile me prépare, me cuit très doucement pour que je sois prêt lorsquíelle va apparaître.
Elle ne croisera jamais mon regard. Je ne verrai que son dos.

*

Cette femme est mon chez moi, ce que jíai de plus intime, de plus coloré, le plus chaud. Le reste níest que meubles gris et glacés mourant entre des murs mous. À la seconde où je passe la fenêtre jíai plutôt líimpression de rentrer que de sortir. Le flanc de la colline est une grande pièce quíelle habite, brindille mate dans un buisson de pierre et díaiguilles. Ses meubles sont des pins maritimes et des rochers díune sorte de clarté calcinée. Flanc contre flanc, la femme et la colline se griffent, superposent leurs entailles, se sourient. Elle se vont bien líune à líautre, comme une robe et un corps.
Elle ne viendra pas s'asseoir près de moi, aujourd'hui pas plus que les autres jours. Elle ignore que je la regarde chaque matin, depuis celui où je líai découverte, assise sur son toit, le regard tourné vers líautre côté de la mer.
Depuis, je fais pareil, pour parler la même langue quíelle, la langue assise, la langue de ceux qui attendent, la langue brûlée. Cela dure en général environ un quart díheure, le temps quíelle envoie sa prière disjointe à líhomme quíelle aime.
Ensuite, quand elle a terminé, je rentre doucement, toujours un peu après, toujours lentement, comme si nous venions de faire líamour et que je ne veuille pas me retirer díelle.

*

Je regarde Waafa rêver. Rien díelle ne bouge, seule apparaît la ligne de ses cheveux, celle de son dos. Je ne vois jamais ses mains. Elle les a laissées de l'autre côté de la mer, de l'autre côté d'hier, nouées avec ses lèvres autour des reins de Nourredine.
Je la connais un peu, jíenseigne à sa fille au collège. Cíest une femme douce et souriante. Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Elle mía un peu raconté son histoire, avec des mots sobres, le père de sa fille dont elle est sans nouvelles et dont elle pense quíil est retourné en Algérie. Mais elle mía raconté cela avec des mots légers, des esquisses díexpressions sur son visage qui disaient ìcíest la vieî, et la conversation revenait rapidement sur les résultats de sa fille.
Je la connais de face seulement, presque de façade. Elle ne mía jamais parlé avec son dos, comme elle le fait le matin. De ce côté díelle, ce níest pas la même femme, mais un corps sauvage qui appelle le vent pour quíil síenroule en boucle autour de celui quíelle aime et le ramène jusque dans son ventre.
Sur le toit, je prononce ces mots :
ó Waafa, reviens, il n'y a plus rien là bas. Rien que deux taches brûlées sur les murs blancs.
Mais ce ne sont pas des mots que son dos peut entendre, jíai simplement besoin de les dire. Du creux des reins de Waafa à celui de ses oreilles, il y a la Méditerranée à traverser.

Quand jíai terminé de parler, les tuiles, déjà chauffées par le soleil deviennent glacées sous moi, comme si elles mouraient subitement.
Alors je sais que je démarrerai la voiture avec les cheveux de Waafa, que je la conduirai avec son dos, que je la garerai avec ses reins et que la route vers le collège aura les formes de son corps assis, faussement tranquille, poussant son cri courbe et immobile.

*

Sorya est mon élève préférée, Elle ressemble beaucoup à sa mère, vue de face. Mais Sorya, elle, vit complètement de ce côtéóci de l'eau. Elle ne monte pas sur le toit pour regarder líAfrique.
Nourredine, elle ne l'a pas connu. Elle nía jamais vu même sa photo. Waafa la cache peutóêtre dans un petit coffret en fer, quíelle monte avec elle sur le toit. Je ne peux pas la voir líouvrir, à cause de son dos, que je ne peux pas ouvrir non plus. Que ce coffret existe ou pas, en tout, cas, Sorya nía jamais pu regarder dedans.
La seule fois où je líai vue faire une allusion explicite à son père, cíétait en classe, le jour où nous faisions un travail sur les proverbes. Elle qui níest pas du tout turbulente mía interrompu :

ó Monsieur, les proverbes, il ne faut pas toujours les écouter. Par exemple, on ne récolte pas toujours ce quíon sème. La preuve : mon père, il m'a semée sans me récolter !
Plusieurs autres élèves avaient ri, de ce rire trop vieux pour leur âge, propagé comme une mèche par cette sorte complicité méfiante que donnent les expériences douloureuses. Je guettais une émotion sur son visage, où un rêve dans son regard. Mais elle était lisse et dure comme une agate et síétait mise aussi à rire de sa plaisanterie. Tous ces rires avaient pesé pendant le restant de la journée sur moi comme un panier de cailloux sur mes épaules.
Mais je sais que Sorya cherche son père, tout comme Waafa cherche son homme, elles le dessinent toutes les deux en creux dans leur vie et chacune à sa manière témoigne indirectement du fait quíil níest pas là.
Sorya le réinvente dans toutes ses rédactions. Quel que soit le sujet, Nourredine est partout, à chaque copie, elle ajoute un nouveau bout possible de son père, comme si elle voulait le recoller morceau par morceau pour quíil finisse par réémerger dans le monde visible

*

Si tu glisses du toit Waafa, il ne sera pas là pour te ramasser en bas de la colline. Si tu laisses les tuiles déchirer ton dos et la mer te recouvrir du long voile bleu díun mariage mort, il níaccourra pas pour panser tes plaies, ni pour te tirer hors du tissu de noyade.
Il níest plus que poussière díombre égrenée par tes mains trouées, plus que psalmodie charnelle émanant de ton corps brisé.
Waafa continue díinciser la mer avec ses ongles, la petite boîte en fer brûlante contre son ventre, espérant que le soleil la frappe et renvoie le rayon jusquíaux yeux de Nourredine.
Nourredine nía plus díyeux, je les lui ai arrachés.

*

Cette aprèsómidi, Sorya est restée après le cours. Elle a attendu que tous les élèves sortent un par un. Elle ne mía rien dit pendant que je líinterrogeais du regard sur ses raisons ou sur une demande quíelle aurait eue. Mais elle ne me quittait pas des yeux. Elle míintimait presque líordre díattendre que nous soyions seuls. Quand la classe a été enfin vide, elle síest approchée de moi. Son regard ne mía pas lâché pendant une seconde, alors quíelle fouillait dans sa poche, comme si elle craignait que je puisse míévaporer si elle cessait de poser ses yeux sur moi.

ó Je vous ai amené une photo de ma mère. Vous líaimez bien, non ?
Je me suis figé. Cíétait comme si je glissais soudain du toit pour aller percuter le dos de Waafa. Je me tenais en équilibre précaire devant Sorya, comme si elle avait ouvert díun coup la petite boîte en fer de sa mère.
Je ne discernais pas díhostilité sur son visage. Elle avait líexpression de quelquíun qui fait ce quíil doit faire. Comme je níarrivais pas à composer une phrase correcte pour lui répondre, elle a sorti la photo de Waafa. Jíessayais de ne pas avoir líair de dévorer son visage de baisers, de faire le tour de ses lèvres pleines., de plonger mon nez dans ses cheveux.
ó Vous l'aimez bien, non ? Ne dites pas le contraire, ça fait longtemps que vous la regardez sur le toit. Je vous ai vu dès le premier jour. Pourquoi vous la regardez comme ça sans lui parler ?
Les yeux de Waafa attendaient une réponse, une vraie réponse. Ils me parlaient avec tout ce quíils níavaient pas eu, avec tout ce qui lui manquait. Alors, je me suis assis et jíai dit avec mes yeux à Sorya que jíallais lui parler vraiment de sa mère, sans faire semblant de ne pas savoir son histoire, sans même faire semblant de ne pas líaimer.
ó Sorya... Je regarde ta mère de dos parce quíelle ne voit pas les gens. Sur tous les visages, elle a posé un autre visage. Elle tourne le dos à la colline. Elle habite ici, mais aussi ailleurs, de líautre côté....
Sorya a semblé réfléchir.
ó Il níy a pas díautre côté.
Puis elle a secoué la tête :
ó Non, je veux dire, partout cíest líautre côté, ici aussi.
Elle a posé la photo de Waafa dans ma main, et la appuyée contre ma paume, comme si elle voulait y imprimer son visage. Avant de sortir de la classe, elle síest retournée pour me demander :
ó Continuez de líaimer. Ne vous arrêtez jamais. À demain.

*

Waafa approche l'intérieur tendre de ses jambes contre les tuiles, et laisse la matière gorgée de soleil remonter dans son ventre. Elle prend loin en elle le chaud des années. J'aimerais qu'elle laisse monter son odeur jusqu'à moi. Mais sa chair ne souffle que vers líautre coté de líeau.
Dressé dans l'autre sens, mon sexe me fait presque mal de t'appeler, femme au dos en deuil, de vouloir te pêcher, te décoller de líeau et des murs blancs brûlés pour t'amener doucement vers le monde díici.

Waafa, femme à flanc de vie, tout à líheure, je vais sonner chez toi, je trouverai bien un prétexte. Peutóêtre voudrasótu enfin te retourner, et regarder la terre en face, ton regard enfin tourné vers le haut de la colline.



Avril 2000



©Stéphane Méliade

Suite à une indélicatesse, ratée, mais regrettable, je dois prévenir que l'intérgraloté de mes textes, romans et nouvelles, est déposée, partagée avec grand plaisir mais protégée légalement.

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