L'heure du feu pluie, nouvelles

-- La guerre de Cassandre --


(la version du site Pleut-Il est un peu différente, celle-ci est la dernière, légèrement adaptée pour le thème d'un concours de nouvelles)



Le dernier prisonnier de la journée vient de passer le seuil. Par chance, sa blessure est superficielle. On l'a installé sur la chaise, bien en face de moi, comme toujours. Il dort plus ou moins. Je ne le réveille pas, je ne le secoue pas. Je ne suis pas pressé, surtout pas. J'ai beaucoup de questions à lui poser et je veux les mettre en ordre avant de commencer. Qu'il dorme. Jíai presque de la tendresse pour son sommeil.

Je ne sais pas ce que je vais faire de moi, après míêtre occupé de lui. Peut-être serons-nous affectés aux avant-postes, l'état-major dit qu'il veut faire tourner les effectifs. Jíespère que ce níest quíune rumeur. Je ne sais plus comment on s'agenouille, comment on se couche sur le sol. Je ne sais plus me cacher. Maintenant, c'est de moi qu'on se cache.

Jíavais bien dit quíaucune enfant ne devait franchir le seuil de cette pièce. Pourtant, le caporal mía amené une fillette, couverte de poussière. Il ne savait pas quoi en faire. J'ai eu peur qu'elle ait des explosifs sur elle. On parle beaucoup díenfants piègés

dans les immeubles les plus proches du front. Mais non ; quand je l'ai vue, j'ai tout de suite compris. Comme quoi, il restait bien des gens dans l'immeuble, l'état-major nous a raconté n'importe quoi, comme d'habitude.
Je lui ai quand même demandé où étaient ses parents et, comme je m'y attendais, elle a simplement baissé la tête. Elle doit avoir neuf ans.
Je me demande si sa famille a été tuée par nous ou par l'ennemi.

Mes hommes commencent à vider le bureau, à empaqueter des dossiers et des dossiers. Ça m'irrite un peu ; notre dernier prisonnier va avoir l'impression qu'on lève le camp et qu'on détale comme des lapins et ça ne va pas l'inciter à parler.

Le prisonnier est un radio. Il avait encore son appareil sur lui. Voilà un invité de marque. S'il nous donne les codes de la position ennemie, nous pourrons prendre plus facilement l'immeuble d'en face et capturer un officier. J'aime bien interroger les officiers, je me sens plus à l'aise, je peux faire des délicatesses, certains sortent des mêmes écoles que moi.


Mais qu'est-ce qu'ils veulent que je fasse de cette gamine ? On ne peut pas l'exfiltrer vers une unité sanitaire avant d'avoir pris l'immeuble d'en face. Ça peut demander encore plusieurs jours. Pour le moment, pas question de mettre le nez dehors. Je lui ai fait donner une couverture. Heureusement, les locaux sont assez spacieux. Avant qu'une moitié de la ville se dresse contre l'autre moitié, c'était ici une grande société d'assurances et ce bureau doit être celui d'un directeur.

Avant de dormir, elle a dit "je m'appelle Cassandre" et c'est tout ce que j'ai pu tirer d'elle.
L'avantage d'une guerre civile, c'est qu'il n'y a pas de problème de langue : c'est contre nous-mêmes que nous nous battons.

J'ai mis à jour la feuille avec la liste de nos prisonniers pour y reporter le nom du radio, tout en bas de la liste, en dernier. Jíaurais préféré quíil en porte un autre ; j'ai un cousin qui a exactement le même nom que lui, je ne l'ai pas vu depuis vingt ans. C'est un peu comme si jíavais mis mon propre nom.
Il ne doit pas avoir plus de dix-huit ans. Est-ce que nous aussi, nous envoyons nos gosses en première ligne, maintenant ? Bah, il ne vaut mieux pas que je me pose la question. Ni celle là, ni une autre.
Je suis resté longtemps à le regarder J'ouvre mes tiroirs et je les ferme. Puis je les rouvre et les referme. À la seconde d'après, je me rends compte que j'ai oublié de regarder à líintérieur. Pourtant, il va falloir que je m'y mette. Il y a quelques événements qui se sont déroulés ici, des seuils atteints et dépassés dont je préfèrerais qu'on ne se souvienne pas.

Dès quíil a ouvert les yeux, je líai prévenu qu'il ferait mieux de parler. Je lui ai même confié qu'il était le dernier de nos prisonniers, pour qu'il croie bénéficier d'un traitement de faveur. Comme d'habitude, j'ai fait amener une bonne gamelle fumante. Rien de tel pour déclencher les vocations. Et puis, avant un interrogatoire j'ai toujours faim.
La petite est venue en prendre un peu à pleines mains, sans se soucier des brûlures, sans avoir peur de mon arme. En fait, je crois qu'elle ne s'aperçoit même pas que je suis là. Elle regarde à travers moi. Elle a dû restée terrée plusieurs jours sans manger dans ce qui reste de son appartement. Je me suis dit que j'allais la descendre sur place pour impressionner le radio. Puis je l'ai regardée. Elle se tenait très droite, insouciante de ses habits déchirés. Elle n'essuyait même pas la poussière sur son visage. C'est cette poussière qui l'a sauvée, je ne sais pas moi-même pourquoi. Cette couche sale était comme un seuil à ne pas franchir, une porte de boue sèche qui la protégeait.

Le radio a du cran. Il se tord par terre, mais n'a pas donné le moindre renseignement. Je crois avoir compris qu'il a les orteils sensibles, ce détail va m'être précieux, je le sens. J'ai noué un chiffon autour des yeux de la petite fille, elle s'est laissée faire. Elle ressemble à un petit animal tremblant. Je níai rien pour lui boucher les oreilles, mais jusquíà maintenant, le prisonnier nía pas beaucoup crié. Je préfèrerais quand même quíelle soit ailleurs.
L'immeuble d'en face est tranquille. Il n'en faudrait pas beaucoup pour que cette nuit soit une bonne nuit. Quelques lieux, quelques chiffres et le tour serait joué. J'ai promis au radio que s'il parlait, on l'exfiltrerait avec la petite.
Ce n'est pas vrai : il ne repassera jamais le seuil de cette pièce. Je crois qu'il le sait.

Cassandre s'est mise à chanter une comptine. Sans sourire, les traits durs, elle chantait sans s'arrêter, sans cesse les mêmes phrases.
Cassandre... pourquoi je líappelle Cassandre ? Je ne veux pas me souvenir de son prénom. Cíest une gamine qui appartient à líennemi. Enfin, je crois. Ou bien chacun de ses deux parents appartient à un camp.
Je lui ai ordonné de se taire, je líai même giflée et un peu de poussière a volé. Mais elle a continué comme si je n'avais rien fait. Je lui ai alors ordonné de ne plus me regarder. Même à travers son bandeau de chiffons, elle me regarde. Ses yeux percent le tissu.

J'ai montré la feuille des prisonniers au radio, la liste dont il est le dernier. Il m'a quand même dit qu'il vient bien du village de mon cousin. Ça a été la seule lueur de communication entre lui et moi. De toute façon, ça ne prouve rien, je porte un nom assez courant.
J'ai agité la feuille devant ses yeux en lui promettant que s'il parlait, j'effacerai son nom de la liste, le laisserai partir et me débrouillerai pour qu'on l'oublie. Cette fois, je suis sincère.

L'immeuble d'en face est étonnamment calme.
La petite a changé de chanson et je n'ai pas compris tout de suite. Puis j'ai distingué ses mots : "il est mort il est mort il est mort". Je ne sais pas comment elle s'en est rendue compte à travers le bandeau. Elle avait raison : le corps du radio ne réagit plus. Je n'aurais pas dû le frapper sur la tempe, je crois.
Nous n'aurons pas les renseignements. Il n'a pas parlé. Je suis certain qu'il n'avait rien à voir avec mon cousin, même síil portait exactement le même nom et avait exactement l'âge d'être son fils.

J'entends un bruit sourd en bas. Ainsi, nous sommes perdus. Dans quelques minutes, ils vont franchir le seuil, mais ce sera moi le prisonnier. Je m'approche de Cassandre et je dénoue le bandeau de chiffons. Plus doucement que je ne le voudrais.
Il nous reste très peu de temps. Pourquoi est-ce que je dis ìnousî ? Je lui explique qu'elle va être libre et qu'on va s'occuper d'elle, qu'elle níaurait jamais dû passer le seuil de cette pièce, quíil faut qu'elle oublie tout ça et qu'elle grandisse.
Elle me contemple avec ses yeux sombres, très propres au milieu de sa figure sale.
- Cíest quoi, un seuil ?
- Cíest quelque chose quíil ne faut pas toujours dépasser.î
Je lui parle pendant cinq minutes sans m'arrêter, en essuyant doucement la poussière de son visage, je veux quíil níen reste plus un seul grain. Je parle à Cassandre et à tous les enfants que nous avons tués depuis le début de la guerre civile. Je ne sais même pas les mots que je lui dis. Je crois que je parle de choses très simples que j'avais oubliées depuis longtemps.
- Un jour dans ta maison, il y aura un seuil, tes amis viendront et quand ils verront ce seuil, ils se diront ìcíest la maison de Cassandre, ce níest pas níimporte quelle maisonî.
- Et ils níauront pas de fusils ?
- Non. Tous les fous se seront entretués. À la place, tes amis tiendront des bouquets de tes fleurs préférées. Ils en auront plein les bras.
- Et toi, tu seras mort ?
- Sûrement, oui.
- À cause de ce que tu as fait ?
Je réfléchis et revois en un éclair, le film de cette année écoulée, projeté sur un écran rouge. Mais je secoue la tête. Il y a pire.
- Encore plus à cause de ce que je níai pas fait ou de ce que jíai laissé faire...


Cassandre se tait, écoute les coups frappés sur les murs et sur les portes, les coups qui vont la libérer.
- Je ne sais pas si jíaurai un seuil, dans ma maison, plus tard. Ou bien, je pourrais líenlever et le remettre quand je voudrai.
- Tu peux en posséder deux. Deux seuils, comme deux yeux. Un qui regarde vers líextérieur, et líautre vers líintérieur.
- En tout cas, je níen voudrais jamais aucun qui tue. î

C'est peut-être grâce à moi, à moi qui ai semé la mort et la torture depuis plus d'un an, que cette enfant aura envie de vivre, quand elle se souviendra de mes mots, plus tard. Et des siens, surtout. Je réfrène un fou rire, ou plutôt un rire de fou, je pense que l'expression est plus exacte dans cet ordre là. Probablement, le dernier de ma vie.
Je suis prêt. J'entends des pas dans l'escalier. Je crois qu'ils sont déjà arrivés à notre étage et que beaucoup de mes hommes sont morts.
Les yeux de Cassandre me disent qu'elle comprend pourquoi je l'embrasse et la serre fort et longtemps dans mes bras avant de revenir me rasseoir à mon bureau.

Jíattends quíils franchissent le seuil.
Jíespère qu'à la fin, il ne restera rien de nos armes et de nos munitions, ni de celles de líennemi et que seule Cassandre aura gagné la guerre.


22-01-2003


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