L'heure du feu pluie, nouvelles


-- Les Voix qui nageaient avec Callista --

(nouvelle publiée en feuilleton sur les carnets rouges en avril 2004)


Elles remontaient presque jusqu'à la surface, puis obliquaient à l'approche de la nageuse, s'en rapprochaient à la toucher, s'éloignaient brusquement.
Elles décrivaient des cercles de plus en plus rapprochés, l'entourant d'un anneau de sons, à la fois courant et carapace. Elles caressaient, comme elles líavaient toujours fait, mais díune manière plus physique, encore, avec des mains, des poitrines, des ventres díeau qui la frôlaient, puis venaient nager en elle.
ì Non, mais c'est pas vrai ! Tu es toujours prête après moi !
ó Un jour, tu resteras toute seule, et on s'amusera pendant que tu te prépareras !
ó Dépêche toi, tu devrais être prête ! Tant pis, on s'en va sans toi ! ë
Les Voix étaient moqueuses, vives, sûres d'elles. C'étaient les voix d'un dimanche de fête, pressées de s'amuser. Cíétaient des voix aimées venues líhabiter, ouvrant toutes ses portes sans frapper.
Elles virevoltèrent et líentraînèrent dans leur mouvement. Les Voix tournaient autour díelle. Elle entourait les Voix.
Et elle faillit soupirer dans líeau en síapercevant que vingt ans après, elles étaient toujours les plus rapides.

*

Callista fronça les sourcils. Les autres partaient toujours avant elle, faisaient toujours tout en premier. Ça ne changerait donc jamais. Même maintenant, on allait encore se moquer díelle.
Sous la surface, elle sentait son front se contracter. Comme tout le monde, elle savait que rencontrer les Voix ne laissait personne indemne. Mais dire cela níétait quíune suite de mots. Pour chacun de ceux à qui elles parvenaient, les Voix étaient un choc total, donnaient la sensation que la structure même du corps changeait sous leur souffle.
Les Voix étaient en train de la sculpter intérieurement. De simples plaisanteries díenfants qui líouvraient en deux comme un vase quíon aurait décidé de reconstruire en le cassant díabord.
ì Elle est encore à la salle de bains en train de se pomponner !
ó Callista la coquette ! Callista la coquette !
ó Allez, c'est décidé, on la laisse.î
Elle sentit un courant un peu plus froid passer sur sa paume. Elle ouvrait grand les yeux, comme si elle se trouvait devant un millier de poissons lumineux, l'air à la fois émerveillée et horrifiée.
Callista regardait les Voix. On pouvait les voir onduler les courants et lorsqu'elles se taisaient, on savait quand même qu'elles étaient là. Il lui apparaissait clairement quíelles síy trouvaient bien avant elle, quíelles avaient attendu la jeune femme pendant vingt ans.
Maintenant, elle avait dix ans. Elle regardait les courbes de voix de maman, de papa, d'Elliot et de Barbara jouer gracieusement autour d'elle.
Évidemment, elle traînait encore dans la salle de bains. essayait la petite jupe rouge, puis la jupe bleue, plus longue. Elle rabattait sa mèche sur le côté, puis au contraire se faisait une frange sur le front., et enfin, optait pour un palmier. Ensuite, elle posait une goutte díessence de vanille au creux de son bras gauche et une autre díessence de mandarine au creux de son bras droit, prise díune fascination délicieuse à líidée díavoir deux bras aux odeurs différentes. Enfin, elle passait très lentement un doigt tout autour de ses lèvres, sur les bords extérieurs puis intérieurs. Elle appelait cela ìla sculpture de baisersî, maquillage invisible et magique grâce auquel elle serait irrésistible et envoûtante.
Machinalement, elle chercha un miroir pour vérifier si elle était enfin prête, puis se souvint qu'il n'y en avait pas ici. La mer entière était un immense miroir et elle líavait déjà traversé. Un poisson la contemplait comme si elle avait été un animal fabuleux et désespéré, une créature aquatique perpétuellement en retard. Mais elle níétait quíune petite fille de trente ans.


*

C'est une agence de publicité qui les avait mises au point, pour relancer un marché qui s'essoufflait. Les consommateurs se sentaient saturés, toujours soumis aux mêmes procédés de vente, aux mêmes techniques de conditionnement. Les chiffres commençaient à baisser dans tous les secteurs du marché et les publicitaires craignaient de voir arriver avec angoisse le jour où leur puissance sur les esprits serait remise en question. On avait commencé par faire des recherches très poussées en intelligence artificielle, puis on avait renoncé et décidé d'utiliser un moyen très décalé presque de mauvais goût : les vrais gens. Leurs Voix. Les nôtres.

*

Elle nageait tout près de la surface, pourtant il lui semblait se déplacer de profondeur en profondeur, loin de tout ce qu'elle avait connu pendant les vingt ans qui la séparaient des enfants moqueurs, qui la séparaient des Voix.
Pour le moment, Elles se taisaient. Callista ne savait pas si c'était une source de soulagement ou un motif d'inquiétude. Peut-être était-elle vraiment en retard, cette fois, encore plus que díhabitude. Peut-être quíElliot, Barbara, papa et maman étaient partis à la fête foraine sans elle, pour lui donner une bonne leçon. Elle laissa pendre ses bras, ne sachant plus quoi en faire, seule au milieu de la salle de bains, puis elle recouvrit les yeux de son visage, sur le miroir, pour que son reflet ne la voie plus.
Elle fit couler líeau froide, pour rien.
Callista joua des reins et des jambes pour síenfoncer un peu plus à líintérieur de la mer. La vraie nuit níétait pas noire, mais bleue sombre, la vraie nuit níétait pas celle du ciel, mais celle de líépaisseur. Elle avait trente ans et avait oublié de fermer le robinet.
Les Voix lui manquaient, elle avait peur qu'elles recommencent à lui parler, mais craignait bien plus encore qu'elles ne reviennent plus.

*

Une campagne nationale avait recruté des dizaines milliers de voix, hommes, femmes, enfants. Chacun d'entre eux avait été invité à dire la phrase la plus importante de toute sa vie.

Un homme, la soixantaine. Une femme, líair contrariée. Une adolescente et un ouvrier, qui échangent des regards, qui viennent díavoir la même idée : échanger leurs phrases. Un autre homme, très minutieux, qui plie son papier en huit parties exactement égales et qui ne le dépliera quíau moment exact de lire sa phrase. Une jeune femme qui a décidé de ne rien préparer díavance. Tous dans la même file, dans un couloir de líagence de publicité.
Ils síasseyent. Lourds, détendus, crispés, pressés, líair de vouloir rester toujours. Ils parlent. Cela ne dure que quelques secondes.

Tous repartent avec une expression changée. Lorsqu'un certain nombre d'enregistrements avaient été atteint, il síétait produit un incident imprévu : les voix s'étaient échappées des machines. Elles parcouraient le monde, seules ou en bandes.
On avait longtemps hésité avant de prévenir les gens.

*

Callista se souvenait très bien de ce jour, c'était un dimanche, une fin d'après-midi de septembre, líannée de ses dix ans. Elle aimait prendre du temps pour se préparer et, à travers la porte de la salle de bains, elle avait entendu Elliot et Barbara chuchoter, puis se mettre à rire et à parler fort. Une fois de plus, ils étaient prêts avant elle, líattendaient dans leurs manteaux, leurs chaussures. Ils secouaient leurs clés et frappaient dans leurs mains.
Callista ne comprenait pas comment ils faisaient et surtout pourquoi. Pour elle, aller dans la salle de bains était comme plonger dans líocéan. Un océan pour elle seule. Il se passait là une chose incroyable : on se rencontrait. Pendant de longues minutes -qui se seraient transformées en longues heures si elle avait pu- elle était sa propre invitée díhonneur. Cíétait ce moment quíelle aimait entre tous, celui où elle níavait pas encore décidée qui elle serait. À líintérieur de cet instant où elle existait à la fois moins et davantage que díhabitude, tout pouvait arriver. Il lui semblait que de nouvelles matières pourraient líhabiller, que des nouvelles couleurs pourraient être inventées pour elle, quíelle parviendrait, si elle se concentrait, à donner un nouvel aspect à sa peau et que son corps se transformerait à sa volonté.

Elle en ressortirait, longtemps après, différente, préparée aux choses nouvelles qui líattendaient à líextérieur, ajoutant sans crainte sa voix aux Voix.
Si elles líattendaient.

Callista tournait sur elle même, très lentement, dans l'eau, comme une vis, avec des rotations régulières de vrille patiente. Líeau semblait vouloir saisir très doucement ses seins, les penchait légèrement sur le côté, puis les relâchait. Devant elle, elle apercevait une construction fabuleuse, la maison de son enfance, suspendue dans l'eau. Et, plus loin encore, les lumières vives d'une fête, troublées par la profondeur.
Les Voix se taisaient. Aucune ondulation ne venait strier l'eau.

Elle nagea plus vite vers les lumières.

*

Des scientifiques, aidés de psychologues, conclurent que le nombre trop élevé des voix, toutes dirigées vers un même but avait formé une sorte de masse critique, comme dans une réaction nucléaire. En se rencontrant, elle auraient décidé d'un commun accord de mener leur propre vie. Elles avaient formé de nouvelles combinaisons, síétaient aimées et reproduites, et, à présent, elles étaient un peu plus de six milliards, exactement une pour chaque être humain.
Elle avaient formés une sorte de réseau de communication quíon avait réussi à capter sur une simple radio à ondes courtes. Leur fréquence se situait quelque part entre Radio-Montevideo et Radio-Caracas.
En surprenant une conversation entre les Voix, ion apprit que chacune d'entre elles avait décidé de chercher et trouver son Oreille, comme un fleuve va vers la mer. Cela avait quelque chose díinquiétant. Chaque habitant de la terre risquait de les rencontrer, díentendre et de recevoir une phrase quíil ne pourrait pas supporter. Alors, une fois avertis, les gens se mirent à marcher penser, parler le plus vite possible, pour avoir toujours un peu díavance sur les Voix.

Tout le monde se mit à vivre dans la peur, car chacun savait qu'une Voix lui était destinée, allait l'atteindre un jour ou l'autre.
Et qui savait ce qu'Elle aurait à dire ?

*

Callista retira son Intimicasque, distribué gratuitement par le gouvernement, pour que les gens aient le choix d'entendre ou pas les Voix qui viendraient à leur rencontre. Dérisoire parade, il n'était d'aucune protection. Si les Voix étaient là, elles sauraient toujours se frayer un chemin en elle.
Elle sentit l'eau rejoindre sa tête et les Voix entrer dans ses oreilles.
Elle se vrilla encore, mais cette fois dans le sens inverse et très rapidement, remonta à toute vitesse vers la surface pour leur répondre. Sa phrase éclata comme une bulle d'air à líinstant même où elle émergea :
ì Maman, papa ! Attendez moi ! Je suis presque prête ! Ne partez pas avant moi ! ì
Comme ça avait été le cas vingt ans auparavant, personne ne répondait plus. Personne n'allait plus répondre, jamais.
Callista sentit l'eau se refermer de nouveau sur elle.



*

Les Voix étaient sorties pour aller à la fête foraine. Callista restait seule dans la maison, seule dans sa maison de vagues, seule pendant de nombreux siècles, avec les bruits du dehors, avec les meubles qui craquaient, avec le battement de ses tempes.
Elle ferma le robinet et entra dans la baignoire pour s'abandonner à l'eau froide, pour la laisser faire d'elle ce qu'elle voulait.
Elle espérait être entraînée doucement vers le grand large.

*

Les scientifiques avaient baissé les bras. Il n'y avait rien à faire contre toutes ces Voix en liberté. Ils conclurent que chacune finirait par trouver son Oreille et que l'affaire se tasserait ainsi. Après tout, les gens níallaient pas en mourir. On ressortit à la hâte les théories les plus avancées sur le choc salutaire, on organisa des colloques sur les bienfaits de ces rencontres fortuites.
Les publicitaires étaient plus inquiets, ils espéraient que le peuple des Voix níavaient pas trouvé trop de phrases rebelles pour dénigrer leurs produits, pour murmurer à líoreille des gens quíen réalité, ils níavaient pas forcément envie de les acheter. On organisa des réunions de créatifs et de financiers et on arriva à la conclusion que la stratégie la plus rentable était de ne rien faire. Qui sait si líune des Voix níallait pas prononcer le slogan le plus génial de toute líhistoire de la publicité ?
La mer, la montagne, les villes, les forêts, les déserts, le monde entier bruissait. À chaque carrefour, chaque embarcadère, chaque refuge d'altitude, chaque tente bédouine, on voyait un être humain suspendre sa tâche, poser sa mallette, se tenir debout, comme en prière mais avec quelque chose de plus familier, de plus ancré dans son histoire personnelle.
Les rencontres entre Voix et Oreilles se succédaient à une cadence folle. Il ne servait à rien de vouloir précéder les Voix ; elles étaient tout autour.
*

C'était un dimanche en famille, un soir de fin d'été. Elle était seule dans la baignoire. Étrangement, le froid était agréable à son corps. Elle aimait la paix quíil lui faisait ressentir. Elle se voyait comme une table de cuisine couverte díune nappe de neige. Elle espérait que le froid allait se faire plus intense, que des cristaux allaient se former partout sur elle et autour díelle. Bientôt, on ne pourrait plus la distinguer. Elle vivrait à líintérieur díun bloc de glace mais personne ne la verrait, elle serait protégée par des centaines de rideaux translucides empilés en couches.
Loin de là, la fête foraine battait son plein, Elliot devait courir dans tous les sens en se chicanant pour rire avec sa súur, papa et maman devaient se tenir par le bras. Personne ne la regrettait.

Callista sursauta. Une onde puissante et douce toucha ses épaules et s'y posa.
ì Mais tu es complètement folle de prendre un bain díeau complètement froide ! Si maman te voit, elle va te tuer !î
Elle perçut la voix de Barbara, altérée par líeau et remonta vers sa súur, du fond de la baignoire, de très loin dans líespace et dans le temps.
ì Je croyais... que vous étiez partis sans moi....
- C'était une blague, bien sûr qu'on t'avait attendue ! Allez, dépêche toi, viens. la fête nous attend ! Papa est déjà dans la voiture ! ì


Callista ne répondit pas, bloqua la boule dans sa gorge pour ne pas pleurer. Non seulement, elle síétait crue abandonnée pendant un siècle, seule dans cette grande maison mais en plus c'était une blague qui faisait bien rire tout le monde !
ì Allez, quoi, ne fais pas cette tête là ! ì
Elle lâcha la mèche de cheveux enroulée autour de ses doigts. Elle regarda sa súur et elles éclatèrent de rire exactement en même temps.
Il y eut comme des étincelles dans l'eau, des petits rires étouffés, des rires d'enfants heureux et le sourire de papa et maman qui attendaient, deux ondes légères entourées d'ondes plus denses.

Le monde était bizarre et même ceux qu'elle aimait avaient d'étranges façons de s'amuser. Mais il fallait être juste : on se sentait souvent bien, entourée de ces ondes, remplie de ces Voix et les moments où elles s'éloignaient, où les Voix se taisaient étaient d'immenses abysses froides.
Et puis ils étaient peut-être toujours prêts avant elle, mais elle allait si bien prendre soin de son apparence en síhabillant quíon ne verrait quíelle à la fête foraine, elle en était sûre. Tous sentiraient quíelle était habillée díune robe díeau qui avait failli devenir glace.

Callista battit des mains et éclaboussa sa súur en riant.

Elle arriva la première à la fête, essaya chaque manège, profita de chaque attraction et, vers la fin, elle demanda líautorisation de rentrer un peu après les autres. Papa et maman le lui refusèrent gentiment et elle en fut très heureuse.

*

Elle avait trente ans et nageait vers la côte. Le soir allait tomber, c'était la fin de l'été, une belle fin díaprès-midi de septembre.
Elle nageait en se vrillant. horizontalement, pour jouer à être une hélice.
Doucement, les Voix qu'elle avait enfin retrouvées, la suivaient, comme un train d'ondes dont elle aurait été la locomotive. Cette fois, cíétait elle qui se trouvait devant. Elles ne regrettait pas de les avoir retrouvées. Elle était bonne première et se retournait vers elles en se moquant gentiment.
Callista approchait du rivage, emportant avec elle une longue traîne bleue, longue de vingt ans. Elle nageait devant.





14-08-2002/03/04/2004

©Stéphane Méliade

Suite à une indélicatesse, ratée, mais regrettable, je dois prévenir que l'intérgraloté de mes textes, romans et nouvelles, est déposée, partagée avec grand plaisir mais protégée légalement.

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