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Poèmes

pour voler debout

Avril-juin 2003






Avant
Après

-- Quelque part le long d'une échelle

de cheveux noirs trempés dans le Gange--



tu m'as parlé d'Orient et de nous
comme d'un pays lointain contre lequel venir se frotter
tissu d'amour contre lequel il n'existe pas d'antidote
tu m'as parlé de ton visage fléchi
dont l'expression semblait lourde d' ornements sacrés

tu es venue au milieu de la place
t'appuyer contre cet arbre capable de tourner avec le temps
soulever la poussière avec tes pieds qui dansent
et poser aux hommes les questions
dont j'ai toujours voulu connaître la réponse :

quand vous tuez
êtes-vous heureux ensuite ?
ou vous sentez-vous différents
doués d'un sens supplémentaire
riches d'une nouvelle acquisition ?

et j'ai tenté de t'expliquer au nom des hommes
qu'il faut bien quitte à tuer dire quelque chose de maladroit
pour tenter de traduire le dialogue du soleil et de la lune
en termes suffisamment morts pour être saisis

sur la place qui tremblait
comme un cur venu doucement à la lumière
sous la traction de ta voix
bien qu'animée
la poussière refusait d'écrire les mots qui répondent

et les arbres s'inclinaient
à la manière d'une mère qui comprend tout
ils soulignaient par leur foisonnement la dispersion de la foule
effrayée du nombre croissant de feuilles
qui tombaient pour lui expliquer la vie vue d'un arbre

pourtant ton visage est redevenu gai
système solaire éveillé
âpre et belle couronne
d'un corps libre de toute espèce de pierre précieuse

tu m'as parlé d'Orient et de nous
tu m'as expliqué la maison creusée à notre forme
dans le lit du grand fleuve
et que contrairement à nos croyances
il n'existait pas de pièce
ni liquide ni solide
qui soit réservée aux éxécutions

nul tapis compliqué à rouler subrepticement autour des corps
pour les cacher

non
selon toi et d'après le signe que formait ta silhouette en contre-jour
modelée par l'union du Gange et du soleil
il suffisait pour vivre
de gravir depuis la terre une échelle de longs cheveux noirs
fleuve de coiffure dense où habiter
étage après étage


12-07-2003



-- Vestiges ataviques après la pluie -- *



ce qui reste des ruines après la pluie
un peu de toi
un peu de moi
simple animal qui tremble au creux d'une main
dessus de terre nourricière
dévasté par le meilleur de la vie

spectre incliné vers le chaud
par simple évidence en orbite basse
je mords à pleines mains dans la trajectoire brillante
chorus lourd des rayons qui joignent deux soleils
masques anciens devenus neufs avec le temps

et la pluie imbibe de chair ces vases à remplir
les ailes succèdent aux mots
les pieds frappent la scène
c'est l'instant émouvant de dévaler la dune

par simple effet Doppler de l'expansion du cur
je relève la tête et souris aux ruines
en tenant sur nos jambes
et sur nos bras ouverts de chaque côté du toit

7-07-2003

* titre de Salvador Dali


-- Sonnerie dans la valise qui accoste l'île--


chaussures
armoires
figurines
éparpillées

autour du radeau
les meubles et les fenêtres
à moitié visibles

vont vers l'île
en viennent
se croisent

je trempe mon front dans l'eau
pour savoir regarder
comme les gens d'ici

quelques uns d'entre nous
nagent avec les affaires
les rangent dans un autre ordre
puis partent vers le rivage
pour en décorer le seuil

les gens d'ici
c'est nous

une vague sursaute
le réveil à sonné
à l'intérieur de la valise

je ne dormais pas
c'est une maison toute prête
qui touche le sable

30-06-2003


-- Corniche au delà des arbres --



Du côté des édifices éclairé par le jour, une bordure d'arbres
cachait la corniche.

La branche la plus longue, au dessus de la mer semblait
ne pas finir. On aurait cru pouvoir marcher dessus, sans tomber,
sans se noyer, en variant les surfaces.

Quelques arbres plus loin, le monde changeait.
Ce qui était la ville, ce qui était bien plus ancien qu'elle,
ce qui viendrait bien après elle.

Il fallait ruser avec cette courbure, jouer avec l'optique.
Apprendre à ses doigts la préhension d'autres outils, à son
corps une autre reptation. Ce mouvement même ouvrait la
perspective et dépliait la corniche. Elle naissait sous nos
yeux parce que nous l'avions vue.

Des femmes apportaient sur leurs têtes des maisons remplies
d'eau. Toute invention était bonne pour endurer l'immensité.

Et les hommes découvraient le vertige.
Le côté nuit de la vie. La perplexité nacrée de l'édifice vivant,
l'intelligence dans la coquille, la soif du signe gravé.

Et les arbres des deux côtés, nous facilitaient la tâche, nous
faisaient rebondir de sol en sol.
Tout s'enchaînait alors.

Notre lueur, le clignotement rapide des pensées et des signaux.
Les longs traits que nous décrivions dans l'espace.
Cette façon de raser la mer avec notre ventre, d'y plonger nos mains
et de remonter la falaise par adhérence.

Nous ramenions quelque chose des profondeurs.

Parvenus au sommet de la falaise, nous regardions à nouveau
vers l'édifice vivant.

Du côté nuit de sa bordure d'arbres, des troncs, des feuilles, des
fleurs et des fuits s'ouvraient pour nous laisser le passage.

27-06-2003



-- Odyssée mesurable grâce au visage des poissons --



un jour
hier ou bien plus tard encore
un jeu sortira de nos mains
pour modeler la barque de l'odyssée
repeindre le fond de soi couleur dimanche de grand soleil
complot du vivant torche bleue pluie des murs
mes mains posées sur tes épaules pour pouvoir avancer
et les tiennes qui brillent
sorcière luminaire bien plus tard bien plus tard
lampes à fluidifier le long couloir noir

il paraît que le sable est vivant
grand être de patinage patient
sans miroir il sait nous ressembler
essaie des robes a mal au pieds se plaint de la taille des fleurs

gouvernail d'ailes antenne anticipée tu rouleras dans ses grains
et tu sauteras par amour dans la nappe du pique-nique
groupe de mains émues sur le tissu tendu
bien plus tard bien plus tard le soulagement du feu
heure de la marée et jour des pieds
ce temps merveilleux où on enlève ses chaussures
et tout ce qui serrait l'odyssée

direction le bateau sur la plage
balcon de nous échoué gentiment au niveau du sol
sous le rire des pirates aux crochets qui disent viens
et tout un peuple de mouettes à rejoindre
pour la seule gloire du goût des lèvres

mousse de soleil quelques parties de nous retombent
tu t'élèveras dans l'air en les croisant
bien plus tard bien plus tard le navire ébloui
quelque chose de paysan dans les traces de la mer
les sillons s'inclineront comme des gens qui changent de position
comme un balcon de bateau qu'on redresse à plusieurs

la sensation du dessous des ailes
peinture sur la roue
bien plus tard bien plus tard cette densité qui s'engouffre

ensemble
nous plongerons dans les vagues
pour puiser dans une écume vivable
les poissons qui ont nos visages

26-06-2003



-- Filtres à feux posés sur le sommet de nos têtes --




Ils s'ennuyaient parfois, privés de pénombre, loin du centre de la Terre dont
ils étaient venus un jour, tous en même temps, chacun choisissant
l'un de nous.

Toutes sortes de feux, ceux d'en-bas comme ceux d'en haut, transitaient
par nous, en croisière de chair.

Hauts de notre hauteur, les filtres à feux s'appelaient régulièrement
de visage en visage, comme de vallée en vallée, pour ne pas oublier
leur densité natale.

et nous aurions juré
que nous parlions et non pas eux
tout ça parce qu'en cas d'orage
ils se retournaient dans nos cheveux
comme dans un lit

Les filtres à feux ignoraient à quoi nous servions. Ils nous aimaient
pour cela, pour le mystère qui se dégageait de nos gestes ordinaires,
rites magiques à leurs yeux.
Ils aimaient particulièrement les moments où l'un de nous se baissait
pour ramasser ce qu'avait laissé tomber l'autre, comme si nous avions
décidé de les ramener au pays.

le mien surtout
se mettait à s'effriter et rougeoyer
ému à l'idée que je pouvais prendre feu
je choisissais toujours ce moment
pour aller à ta rencontre
mon filtre incandescent posé sur le sommet de la tête

Le soleil devait murmurer, seulement murmurer, traduire à l'un
ce que disait l'autre et réciproquement, en prenant garde de ne pas
jeter nos corps à terre ou en l'air par un simple jeu de lumière.

la réunion avait lieu autour d'un rosier
qu'ils avaient élu comme chef
pour ses qualités de couleur
et nous parlions longuement autour de lui
de ce qu'il fallait faire
pour retrouver la racine de tous les feux
tout en restant debout


23-06-2003




-- Parcours des écluses pour garder le pays vert --



en étendant les bras
on peut avoir une idée de la forme que prend la rivière
au moment où elle se rend compte
que nous naviguons dessus

mais qu'on pense un seul instant
à soupeser ce qui scintille sur l'eau
et tout de suite on est ailleurs
très loin du canal

moi le sang fluide qui lave les rives
la folle patrouille de présence
venue embrasser les fleurs le long des villes incendiées

des grands ponts se déploient pour les survivants
ils ressemblent à des branches
sur lesquelles des enfants peuvent courir
en écoutant le soleil au casque

moi pays de trop d'eau
où la pluie qui manque au ciel
est celle qui nous tient à la terre

des foules de quelques personnes
mais où les gens se connaissent tant
qu'ils sont tout un peuple
s'assemblent le long du canal
pour baptiser cette joie navigable
d'un nom qui sera vite oublié

moi le poisson qui marche sous l'eau
et tout son habitacle d'humains
qui frappe doucement à la poitrine
pour savoir s'il y a quelqu'un dedans

le chemin du retour est long
pour espérer retomber debout
il faut descendre tous les étages de la vie
et conduire les écluses de degré en degré
avec amour comme on coiffe un être cher

en disposant des fleurs à son insu dans ses cheveux
pour garder le pays vert

22-06-2003




*********

"Des armes bleues comme la terre
Des qu'il faut se garder au chaud au fond de l'âme
Dans les yeux, dans le coeur, dans les bras d'une femme
Qu'on garde au fond de soi comme on garde un mystère
Des armes au secret des jours
Sous l'herbe, dans le ciel et puis dans l'écriture
"

Léo Ferré, mis en musique par Noir Désir.

-- Une arme bleue comme la Terre --



1. Rivière au bord de l'autoroute.

C'est un jeu. Celui d'être qui on ne devrait pas, là où on ne devrait
pas.
Celui d'avoir été versé d'un jet dans la terre, versé par des bras
croisés les uns dans les autres, comme pendant une cérémonie.

il existera une rivière
exactement à ma taille
je viendrai m'y endormir
après avoir traversé l'autoroute
enjambé les voitures
fait briller les lampes en plein jour
il sera l'heure
d'intriguer un peu le monde
et de guérir quelques pierres
en déployant les bras qui sont dans les ponts

sans la force d'entrer dans l'eau
de soulever le bord de la rivière
et de m'en recouvrir
pour me protéger

Simplement, soyeusement, par quelques petits gestes qui rampent, sentir
son corps adhérer à la lumière puis s'en décoller. À la manière des
coquillages.

Inscrire sur les blocs quelques syllabes pour ceux qui arriveront
debout, quelques siècles plus tard.
Pour ces gens, Dieu sera le frère jumeau d'un
portrait d'Egon Schiele, un visage rétréci dont ils ne sauront
pas s'il a été posé là pour l'honorer ou pour l'oublier.

troupeaux de mélanges
ce sera le premier véritable jour de leur histoire
ils extrairont doucement de la rivière
une arme bleue comme la terre

je serai cette chose
intime et inquiète
le solstice de la soie
qu'on aura découverte en faisant des travaux
qu'on aura exhumée et levée devant les réverbères
levée dans les bras croisés les uns dans les autres
comme pour une cérémonie où on déterre une rivière
au bord de l'autoroute

Je suis déjà depuis longtemps cet homme de plus tard.

Rien qu'un jeu. Intime et inquiet.



2.Le cercle qui délimite la cérémonie rouge.



La cérémonie rouge bat son plein. Les coups et les coeurs sont
venus de loin pour y prendre part et rivalisent de couleurs.
On s'enterre et on se déterre, on croise les bras les uns dans les
autres, on se verse et s'absorbe. On saute par dessus les voitures
sur l'autoroute. Il faut faire attention : elles ont faim.

On trempe son visage dans la rivière.

on le presse contre la lampe rouge
à peine protégé par une pellicule d'eau
loin au dessus de la route
chacun a grimpé sur son réverbère
et décrit de grands cercles avec un de ses bras
pendant que l'autre se tient au rayon
et les cercles se reflètent sur la route l'eau
et le corps de l'autre
ils bougent se rejoignent se décollent rampent
à la manière des coquillages incandescents
qui font crépiter la mer

On presse son visage contre la lampe rouge jusqu'à s'y brûler, jusqu'à
devenir rouge soi-même, parcouru d'une rivière de filaments. Parcouru
d'un fleuve de voitures sur lesquelles j'ai écrit les syllabes. Pendant
qu'elles roulaient, pendant que je sautais par dessus leur vitesse.
Elles se croisent comme des bras, se dépassent, se rattrapent. Les
phrases écrites sur leurs portière changent selon la position des
voitures, selon
la faim des syllabes.

les bras rouges continuent de tourner
battent la lumière comme du grain
la brisent la reconstituent dans leur amour

Et les cercles n'en forment plus qu'un.

Et je grandis comme une silhouette qu'on est venue renouveler
en la trempant dans la rivière, en la posant contre la lampe rouge,
en la redécouvrant.

les voitures s'arrêtent prennent des photos m'invitent à dîner
applaudissent avec leurs portières écrivent des poésies
je ris dans la lumière
je suis la plastique du halo
je signe des autographes
tracés à même le rayon



3. Kaléidoscope antique retrouvé au Circus Maximus.


Les lignes deviennent plus épaisses,
Les mouvements commencent toujours un peu avant,
se finissent encore
un peu
après

Puis un jour, il n'existe plus d'écriture immobile.

et les cercles ne font plus qu'un
un coquillage intime et inquiet
le corps du jeu trempé dans la rivière
l'éclosion rouge des bras autour des lampes
la rivière incandescente dans les bras du pont

La rivière se rassemblera en arène d'eau brûlante, les gens croiseront
leurs bras les uns dans les autres et plongeront le coeur de ceux
qu'ils aiment dans leurs yeux pour les guérir de la fixité.

Et les hommes de ce futur-là suivront la course en spirale du
kaléidoscope trouvé dans le sable du Circus Maximus, couleurs couchées
et tourbillons de grains qui les lèvent.
Ils suivront la rivière de silhouettes, la ligne qui déborde, l'arme
d'amour , étonnée d'avoir survécu jusque là et même de vivre de mieux en
mieux, en se nourissant de syllabes et de cercles, d'enjambées au-dessus
des voitures et d'escalades de réverbères.

Une arme bleue comme la terre.

09-06-2003


-- Voeu de parole --



Silence ma belle
ne dis rien au chanteur qui rit au bout de la corde
ne dis rien du travail des entailles
métier de coins à jour
comme des bords de bouches qui pullulent
sur des rideaux muets

Dans ce pays, personne ne croit en l'absolu, tout le monde trace des traits
en laissant un peu de soi autour des autres.
Tout le monde est un noyau qui s'ignore.

une arrivée de corps dans une allée pure
belle et ceinte d'un jardin de tête
comme s'il fallait faire un commentaire
à chaque mouvement de cheveux de celui qui passe
dans l'autre sens

Silence ma belle, tu visionnes ton corps comme un film vivant et quelque
chose secoue les fauteuils de la salle aveugle, comme une indignation impatiente de clignoter la chair, comme la larve d'un soleil qui a réalisé son voeu.

Et les siècles se comptent seconde par seconde
comme un chapelet passé autour d'un cou
qui a remplacé les prières par des étreintes

les trains ont soif ils aiment
et pratiquent l'aspersion des signes de quai
le rituel des mains qui sont à la fois à toi et à moi
et disent que le voyage sera sérieux

Je suis tous les sons que tu ne produis pas.
Je suis l'oncle des continents mouillés qui se lèvent, leurs jambes de mousse
encore frèles.
Le front dans lequel s'enfoncent les bateaux par filiation de récifs.

Et partout les têtes s'inclinent
quand tout devient si vaste
que les souffles peinent à se suspendre
à ces mouvements trop continus pour l'homme
langage si évident
qu'il n'est plus besoin de marquer le rythme
des consonnes et voyelles

car il est ce que nous sommes
et nous sommes ce qu'il est

Avec nos voix toujours trop basses ou trop hautes qui résonnent de telle
façon que nous puissons inventer des voûtes aux caves, des corps aux cryptes et des accessoires aux larmes.
Mais toujours en oblique, pour être enfilées sans se tordre

comme des gants de lumière
dans un couloir ni noir ni blanc
et peu importe sa couleur
pourvu qu'il soit dans nos bras

Silence ma belle
ne leur dis rien
du penchant des balançoires
qui aiment se soulever au-delà de leur courbe
pour verser les vivants dans les jardins
où tu fais voeu de parole

03-06-2003





Avec l'Adagio du concerto K.622 pour clarinette de Mozart.

À toi et à vous.

-- Symphonie du grand soleil pour partir encore plus près --



L'opinion des panneaux compte peu.
Je leur préfère les animaux cruels et vrais.
En s'arrachant les poils sur le dos et selon la disposition du corps des
vaincus, je sais d'où j'approche.

Aux tentatives de la lumière pour se glisser entre mes
doigts, je sais que je grandis et que plus rien ne peut le
recouvrir. Pas même venu de moi.
Plus un drap ne peut voiler ma silhouette, plus une lettre ne
peut chevaucher mon nom pour le modifier.

Et s'il faut embrasser l'ombre, que ce soit avec joie, en baissant la
tête pour ne pas montrer nos joues et la lumière qu'elles ont mangées.
Que ce soit en aveugle, en pitre qui s'asperge et vacille au-dessus
de la rivière.
Ivre de passer triomphalement à côté de lui.

Au prix d'un visage que j'ai mis à l'eau, doucement, je me suis
rapproché de cette ville dont les alentours parlent avec passion.
Au prix d'une barque consciente, fraîche du feu monté à bord,
j'ai capturé les crépitement doux que nous faisons quand nous pensons
les uns aux autres.
En posant d'autres paupières sur les rives aveugles des miennes.

En m'essuyant de moi sous le grand soleil.

Nul doute que l'inhumain s'active aussi en son coeur.
Nul doute qu'en poursuivant ce chemin, il y a de quoi mourir cent fois
de prendre ces brins d'herbe vivante à pleines mains.

Mourir de nos mains disjointes et de l'étonnement de les contempler,
vigoureuses et vides et d'avoir tout de même le regard plein.
Mais vivre quand même, d'un seul côté de la sphère qui se retourne
tous les cent ans.
Mais vivre en débordant de transfuges, de nous meilleurs que nous,
qui nous voient de là ils sont, dans l'antre la plus réelle de la lune,
posée entre nos pieds.
Chemin rond qui roule et nous accompagne sur l'autre chemin en lignes.

Et s'il faut partir si près pour se rejoindre, que ce soit en ayant
réchauffé des cailloux dans ses paumes.
Que ce soit en les serrant de symphonies sous le grand soleil.


17-05-2003

-- Les plantes se roulent en boule--




quelques cordes tendues
plus intelligentes que ceux qui les tendent
et rien qu'à bouger les yeux en les regardant
la musique surgit

des corps courent d'un jardin à une maison
puis dans l'autre sens pour tracer l'autre côté du sourire
il y a des fils avec du linge accroché
suffisamment blanc pour y projeter un film
d'histoires vraies et de cruautés câlines
et de personnages qui bougent en accéléré

un grand vide que l'on nettoie
comme un objectif qui a pleuré en riant
fleuve à l'envers du flot des saumons
l'eau circule
directement de nos yeux à nos bouches

quelque part dans l'exotisme de nous
il existe une pagode
dans laquelle les gens viennent prier
devant l'autel de l'avenir
avec un guide de conversation entre les mains
pour s'adresser aux étoiles
et leur amour trop grand pour être déclaré vivant

leurs éclat vert et leurs pousses lumineuses
tout ce qui se croise et nous résume
comme si quelqu'un sortait dans la nuit
avec une tendresse aux coins de la bouche
qui essaie de nous expliquer

on les retrouve en rébus
en salamandres de syllabes le long de nos corps
où elles venues remplacer notre lumière endormie
et bâtir ombre à ombre
un monde où chacun pose son oreille sur la peau de l'autre
pour écouter ses grains de beauté

dans le jardin les plantes se roulent en boule
et répondent aux cordes par fractions d'infini
par poussées de sève et jeux de mots qui s'écoulent
par les goutttières de nos mains qui n'ont pas fini de se serrer

leurs feuilles ont appris le langage des signes
et on les dirait douées d'amour

sans doute pour mieux répartir notre pluie

16-05-2003

-- Forêt de ponts --



tu fais ce que te demande l'autre pied
et tu passes de toi en toi
il fait chaud c'est un bon jour pour franchir la forêt de ponts
cheminer sur des arches qui en surplombent d'autres
le tout loin au-dessus d'un fleuve dont les animaux parlent
et de ce chaos d'amour
armatures de peaux tendues autour d'un choeur
sur plusieurs niveaux de chant auquels se suspendre
de ces batailles où on se jette du bois de l'eau et des paroles
s'extirpe un ciel attentif
qui se penche vers toi
pour essayer de te consoler

16-05-2003

-- Je porte l'eau trempée de sel --




à marcher de cette façon
il semblerait que rien ne se déplace vraiment
ou bien à des vitesses si semblables
que courir et rester campé sur ses jambes
revient au même

on jurerait que les coquillages sourient
en levant la tête on aperçoit des voiles
qui ne sont pas à leur place si haut
elles s'animent
scintillantes comme des méduses en tissu noir
mais pas opaque
une voix nous dit que ce sont des vêtements abandonnés
devenus vivants
et qui refusent de se poser

ce sont les jours qui roulent les uns sur les autres
les jours à poches qui se remplissent et se vident
on les tourne page à page
en prenant soin de toujours les maintenir ensemble

étrangement ce mouvement ressemble à celui d'ouvrir les bras

un jeu s'installe entre les continents
des lettres s'écrivent côte à côte
on se les passe on se relit on les met à la terre
et le monde tient tout entier dans un manteau
qu'on étend autour de soi en l'appelant aile

à marcher de cette façon
il semblerait que tout s'anime
sous ce vent d'affinités perméables
je porte l'eau trempée de sel
dans un livre que la mer a ramené du large

16-05-2003

-- Cases en révolution --




une assiette recourbée
trompe la loi
du ciel parallèle au sol

la faim ne change pas
grand oiseau architecte
elle trace son plan de vol à même les restes

ses pieds arrachés tiennent quand même
simplement plus près des genoux
sautent d'une case à l'autre
pendant qu'elle se retourne pour passer de jour à nuit

sans doute
dans le plus petit fond de faïence vivante
ou dans le balayage sensuel de la sauce par le pain
quelque chose doit être puissant

la cuiller immense qui se pose et vient boire
quelques brasses dans le quadrillage de l'eau
bouche fermée et ouverte par d'autres bouches

une sorte de bonheur à deux faces
dessine des ronds dans la rivière carrée

12-05-2003

-- J'écoute seulement le carreau craquer --

je serre l'enveloppe contre moi
elle contient des chocs des cascades des détails
et beaucoup de vide pour maintenir sa forme

le nez appuyé contre l'enveloppe
elle-même appuyée contre la vitre
et la lettre qui nous raconte
sans doute écrite partout sauf sur le papier

nous aurions aimé un espace vivable
où compter ce qui déborde
serait la mission de nos doigts
en contact les mouvements de relief
sur un visage qui nous parlerait

ce serait le visage du timbre
encadré pour rire

saison dissimulée entre les quatre autres
écrire dans un autre caractère
dans une autre pièce
j'écris depuis sa jungle
lesté de racines et d'enluminures vertes

et la fatigue qui nous saisit pour nous enfoncer
épaisse comme une immense voyelle
cercle pour lier les mots
très long soupir
qui permet de prononcer le reste du souffle

j'écoute seulement le carreau craquer
le frottement des pas sur le verre
le long chemin pour devenir chose
écrite
coloriée aux joues
préparée dans la salle de bains

un geste très doux
l'ouverture d'une vitre
les bras de la buée

à mes frais
je retourne des parties de moi
à l'expéditeur

12-05-2003




-- Une longue pratique du paradis  --



     
      il existe une pièce de la maison
      qui reste en place quand je ferme mes yeux
      il existe une forme contre laquelle s'allonger
      sans craindre de rétrécir
     
      il existe un tournant de la route
      que l'épuisement ne vient pas aggriper
      caché derrière un visage
      hors de portée des coups que je donne
      aux fleurs qui voltigent autour de moi

      je sens des mains autour de mes chevilles
      qui bougent très doucement mes pieds
      pour que je ne me rende pas compte
      que le monde se déplace à ma vitesse
     
      il existe des bras qui me réajustent
      qui me trempent dans l'eau pour me réhabituer
      aux émotions chaudes et froides
      il existe des baisers qui m'ouvrent la bouche et les yeux

      il faut pour progresser dans cette matière
      jusqu'à en ressortir couvert de couleurs
      riche en échelles et en écluses
     
      une longue pratique du paradis

                                                      10-05-2003


-- L'or du bois --



      Au moment où ce sentier m'a traversé
      j'ai grandi d'un coup
      tout en sachant que je mettrais des années
      à me lever jusqu'à ma hauteur
     
      Ce n'était pas un prix à payer
      plutôt une caresse du temps
      quelque chose qui brillait déjà sur la surface de l'arbre
      et qui rendait si léger
      qu'un oiseau pouvait me saisir dans son bec

      J'étais comme un instrument posé à terre
      encore mal détaché de l'arbre
      ses trous mal formés
      pas moyen d'y souffler des sons

      Je ne sais plus
      c'était comme un tabouret
      autour duquel on se retrouve
      parce qu'il est à nous tout simplement

      On y vient quand on veut
      on le fait tourner pour être hier ou demain
      il suffit d'un rien pour le rendre heureux
      il suffit de l'approcher

      Dans cet angle de la forêt poussait de l'or
      je chantais en marchant
      couvert de mousse de soleil
      et j'embrassais les troncs pour recueillir l'or du bois

                                                10-05-2003


-- Cadeau de cristal --



      Ce n'était pas grand chose
      juste un toit pour une personne ou plusieurs
      pas forcément au-dessus de la tête
      mais à travers lequel
      on pouvait voir
     
      Sans y faire attention
      on ne l'apercevait pas
      et ce n'était pas ce qui comptait pour lui
      chauffé dans une main
      il n'était qu'une autre main
      invisible
      mais palpable pour se déplacer
      d'une maison charnelle à une autre

      Ce n'est pas grave que ce ne soit plus l'été
      ou que ça ne le soit pas encore
      l'hiver et la vie peuvent faire bon ménage
      l'important
      est de sentir ces planches de chair autour
      et que quelque chose palpite
      lorsqu'on lève un verre ou un corps dans la nuit
      pour distinguer ce qui est nous de ce qui ne l'est pas

      J'aime à penser que malgré nous
      nous nous tenons parfois accroupis
      lors d'une grande conversation douce et animée
      en tenant chacun     
      comme une beauté diagonale qui dépend de nous
      la rivière opaque et tumultueuse
      du cadeau de cristal
     
                                                10-05-2003



-- Cinquante deux secondes avant la création du monde --


Le travail formel sur un corps
sa façon de pivoter sur un axe imaginaire
pour demander de l'aide
la qualité du son de la peau quand on la frappe doucement
avec les poils d'un pinceau pour ouvrir une musique
un amour sans rigoles pour laisser couler les murmures
échangés lors d'une promenade par une nuit claire
façon humaine de nourrir des intervalles inhumains
de déplacer les sacs que nous portons à nos bras
autour de nous à l'intérieur de nous
nos sacs qui ont mal nos sacs frottés contre d'autres sacs
nos mains devant nos yeux
à l'abri de la lumière rêglée à son maximum d'émotion

le mouvement des cheveux tout près
le mouvement des cheveux tout près
le mouvement des cheveux tout près

la collision entre le sentiment et le trait
les mains levées en l'air au dessus de la feuille
un grand sourire c'est le petit matin le monde n'a pas encore été créé
un grand sourire à l'adresse des yeux qui me regardent
douceur levée au dessus de ma tête
un grand sourire les mains qui pensent qui ramassent d'autres mains
qui appellent quelque chose une pluie un littoral d'étincelles
les paumes pleines de couleurs qui débordent
un grand sourire abcisses et ordonnées d'amour
la recherche formelle d'un seul trait pour dire tout cela
un travail sérieux un visage concentré
les sacs plein de litres de mémoire
les sacs bien répartis
qui se gonflent qui ont mal tant le coeur est grand
un grand sourire la lumière règlée à son maximum d'émotion

nous n'avons presque pas d'ailes
nous n'avons presque pas d'ailes
nous n'avons presque pas d'ailes

le fleuve est en crue je dessine
la rue est calme il n'y a pas eu de morts ce soir je dessine
le fleuve dans la ville charrie des monstres que l'on peut chevaucher
je dessine les silhouettes qui se ruent vers l'éclair
le mouvement des cheveux balaie tout ce qui alourdit les coeurs
un grand sourire rien de mal ne peut arriver à l'intérieur de cette seconde

une bombe explose il en sort des dieux
une bombe explose il en sort des dieux
une bombe explose il en sort des dieux

nous les couleurs nous les lianes rangées dans les tiroirs
nous les charpentes du dessin qui se sauve du mur
nous les boucles et les arabesques du geste
nous les personnages dans vos poitrines
nous sommes sortis nos grands yeux lavés par l'orage
nous sommes sortis
exactement en même temps du grand terrier de fibres
exactement sous la même goutte
large et calme comme des bras de femme
belle et granuleuse comme ses lèvres pleines
nos grands yeux lavés par l'orage
nos silhouettes exactement sous le même éclair qui avait pris
notre couleur à la nuance près
comme un flash qui appuie doucement
une diffusion de tendresse prolongée
large et calme comme des bras de femme
le temps d'apprendre le dialecte de la composition des terres
des éléments de ce monde blanc qui nous brûlait
nos grands yeux lavés par l'orage
large et calme comme des bras de femme
nous avons émergé quelque part
le long du ruban des cheveux d'une fille
assise devant une table tenant un pinceau
qui effectue des recherches sur nos déplacements
nous les braves nous les guerriers du murmure
nous les bras-dessus bras-dessous
nous les fièvres dans les draps

le fleuve est en crue je dessine
je pose mes cheveux très doucement sur la feuille
pour en ramener des lucarnes accélérer les respirations
le fleuve a des cachettes et quelque chose luit en profondeur
le fleuve est en crue je dessine
rien de mal ne peut arriver sur le dos des monstres
ils sont morts ils nous demandent où aller
maintenant qu'ils ne servent plus à rien je dessine
ils ont froid ils demandent de l'aide le fleuve est en crue
le fleuve large et calme comme des bras de femme
l'eau belle et granuleuse comme ses lèvres pleines
ils sont gentils ils éclairent la route suggèrent des passages
et nous montrent où poser les paumes pour suivre la trace de l'éclair

la lumière réglée à son maximum d'émotion
la lumière réglée à son maximum d'émotion
la lumière règlée à son maximum d'émotion


04-05-2003


-- Pétales de lucarne --



je regarde par la lucarne j'ai une feuille sous la main je dessine
je ne fais pas attention à elle j'ai la tête levée vers le haut
la lumière a la couleur des genêts
en bas il y a de l'ombre.
je laisse le feu tomber dans mes yeux sur mes épaules
descendre jusqu'à ma main.
on voit mes veines qui brillent
elles conduisent la lumière jusqu'au papier

l'ombre s'épaissit
monte du sol
je lui souris
j'en prends un peu
pour souligner le trait

j'attrape un personnage
crayon bleu et crayon d'or

Je regarde la fenêtre de flammes
je ne veux pas voir la feuille je me laisse dicter le dessin par la
lucarne
je lève la tête et je pars cueillir les genêts suspendus
la tête en bas, j'attends que leurs pétales tombent sur moi
un par un et mangent mes épaules

l'ombre a faim elle aussi
je me penche vers le sol
j'en bois un peu
pour rester à terre
elle propose des solutions opaques
à ma bouche et à mes yeux
des brûlures de volets
des cachettes tranquilles
on me me regardera plus jamais bizarrement
quand je lèverai la tête
vers la lucarne

la feuille est profonde
je la remplis avec le dessin
l'ombre arrive à mes chevilles
il suffit de prendre les flammes à pleines mains
comme une brassée de genêts
pour faire partie du grand dessin qui brûle
par le centre

l'ombre attise la lucarne l'attise l'élargit je donne des coups
d'épaules dans l'air je nage en levant la tête le dessin se précise
maintenant il y a autant de pétales par terre qu'en haut
j'ai la couleur des genêts je lance des pétales autour de moi
comme pour un mariage
la feuille est douloureuse les personnags protestent
je leur explique la montée des couleurs l'affinement des traits
le carré vivant de la lucarne sur le papier

j'insiste
crayon rouge et crayon vert

le dessin pousse
j'ai triché
je l'ai regardé
maintenant il est vivant
il fait ce qu'il veut
des ombres et des lumières
des coups et des pétales
se croisent
traversent la feuille
la lucarne brûle
la pièce
les meubles
l'ombre
tout a mal
sauf moi
qui tient le crayon
comme un volant pour conduire le dessin

pour échapper à l'ombre certaines couleurs deviennent des gens
qui se mettent à dessiner à leur tour à coté de moi
en regardant d'autres lucarnes

je signe
crayon jaune et crayon noir

je respire
la feuille bouge
les lucarnes se déplacent
moi aussi

2-05-2003



- Les 12 (moins deux) travaux de Björk Gudsmundottir-



1. Hémisphères de pas.

J'entends le son de la moitié d'un pas
ouaté
protégé
lesté par les parois de l'incision
pratiquée dans l'air
par des inconnus

Elle traverse mon propre corps
pour venir
cueillir le fruit de l'arbre
derrière mes yeux

Elle grandit
comme une signature
à l'échelle du monde

Je crois que j'enlève
un tissu qui me gêne
je m'agite
au centre de lignes brillantes
qui viennent converger
quelque part en moi
dans un bruit de toucher bref
qui me prévient
comme si la porte
entre moi et les autres
allait prononcer une parole importante

La légende dira qu'un être
a décidé de ne pas se dissoudre
plus tard on étudiera sa composition
assemblage de fermoirs amusés
et d'ouvertures sur des espaces
si grands
qu'ils sont inconcevables

En attendant
je le noue autour de mes chevilles
il me dira
si le soleil approche
par dessous

Je ne sais pas si cela m'appartient
ou m'habille
mais après avoir défait tout ce qui m'entoure
je deviens une peinture murale
couverte de mousse
le soleil m'atteint
à travers ce temps qui se dépose
au creux de mon cou
comme une médaille vivante
ou un grain de beauté
en voyage

Et je me mets à courir
si vite
que je rejoins l'autre moitié du pas



2. Douloureux mais flexible


Je me mets à courir si vite
que je rejoins l'autre moitié du pas

Muni d'un foulard
qui modifie les syllabes
je vous fais croire
que je prononce un nom à la hâte
alors qu'au contraire
je le détaille

Alternativement
trop grand ou trop petit
selon que j'inspire ou j'expire
mon visage s'arrête
et moi je continue
puis stoppe à mon tour
un peu plus loin

De la chaleur coule
de mon épaule jusqu'au bout de ma main
à l'intérieur des gouttes
des petits êtres sautent
jusqu'à terre

Le foulard me recouvre
tourné vers l'intérieur
et rit
en faisant des allusions au sujet de mon souffle
d'abord exprès un peu méchamment
pour que je n'oublie pas de me relever
puis il allonge doucement des mêches de mes cheveux
pour en effleurer ma joue
et bien me montrer
qu'il me rafraîchit
et que je ne dois pas l'enlever

Dans le champ
de nouvelles fleurs
aux bords assez larges pour s'y accrocher
naissent de notre discussion

3. Les ailes des entraves.



Des nouvelles fleurs
aux bords assez larges pour s'y accrocher
naissent de notre discussion

Certaines retiennent l'eau
d'autres en libèrent une grande quantité
les plus audacieuses
essayent à la fois de lier mes jambes
et de tirer sur mes bras
pour déplier mes ailes

Comme moi
elles ont l'air de savoir ce qu'elles veulent
elles donnent du charme à la chaleur
et du mouvement à mes mains
qui viennent d'avoir une idée

La plupart se contentent de me regarder
curieuses des figures que je dessine
l'air de rien avec mon foulard
pour leur dessiner le visage et le corps
que je veux à côté des miens

Je vais les appeler
et à mon signal
elles le rempliront et le soulèveront
de toutes leurs forces

Lorsqu'il aura pris forme
nous pourrons courir ensemble
et peut-être même voler



4. Pavane aux tissus découpés.

nous pourrons courir ensemble
et peut-être même voler

ailes au milieu de la file
la longue traîne d'étoiles anorexiques
attendez les
si vous pouvez
regardez les
si vous pouvez
une devant
une derrière

ce qui vole et rampe et pousse et participe à notre vie

ailes
âmes écornées sur un tapis roulant
pages vides
large ciel de touches noires et blanches

elles vont pointer s'identifier passer des sas
briller réclamer s'appuyer sur la vitre
peuple d'abattoir aux bras blancs qui pendent
veulent attraper quelque chose qui se trouve en bas
une fleur qui pousse qui fonce à leur rencontre
s'élève d'un centimètre par millénaire
le temps pour ceux de la file de progresser d'un seul pas

de temps en temps le cliquetis d'un hachoir en cueille un ou une
pénêtre pendant quelques siècles dans la peau dans la chair
jusque dans la pensée qu'il coupe soigneusement en deux



5. L'évasion d'un rapport d'autopsie.

dans la peau dans la chair
jusque dans la pensée qu'il coupe soigneusement
en deux

quelqu'un ou quelque chose singe les ailes
font des gestes qui les imitent
et une lame
coupe puis réunit un cri qui s'ignorait

des monnaies qui s'échangent de main en main
des gens pliés dedans à l'intérieur des liasses
et quelque chose d'heureux malgré soi
dans l'échancrure du temps qui regarde de loin

salamandre qui court rejoindre la prochaine peau
celle de la nuit celle qu'on ne retire pas
ses membres arrachés
des ailes à la place

des ailes et des longues franges de tissus
comme des mêches de cheveux qui protègent de la brûlure
froide des bottes qui brillent en cage

lumière d'un objet qui pleure sans le savoir
l'éventail posé sur les marches d'un temple
à côté d'un livre dont les pages se remplissent
au fur et à mesure que l'on monte ses marches
et rafraîchissent la peau
par capillarité
source d'un temple dont les moines courent
pour prier



6. La gazette de la galaxie.

source d'un temple dont les moines courent
pour prier

je suis l'ombre d'un grand animal tombé du toit
et en même temps la chaussure d'un homme
qui marche à pied depuis sa naissance pour le rejoindre et le ramasser
et recompter ses poils dans ses bras en corbeille

et les deux moitiés d'êtres qui tombent devant vous sur le sol
se relèvent aussitôt et se cherchent toute leur vie
montent et descendent la longue file qui marche lentement

et je trace son image avec mes doigts dans l'air
j'attrape la chaleur et les gouttes
je trace une femme qui ressemble à ça et marche à sa façon
regardez la est unique et ne ressemble à nulle autre
elle rit quand les hachoirs approchent de ses cheveux
elle rit de s'imaginer séparée en fines couches
de couleur légèrement différente à chaque profondeur
comme un dégradé qui continue à marcher

des lettres d'imprimerie qui tombent
comme des maisons sous la tempête

nous allons dire notre nom passer d'autres sas
acquérir des compétences passer des examens
entendre des fausses nouvelles
tracer des constellations
à travers une vitre sale

je suis l'ombre d'une grande coupure qui entaille un arbre
et en même temps l'empreinte de la lumière
le long du cou du marcheur
qui reste habillé sous le soleil
de peur de manquer de vie



7. Différents avis au sujet du printemps.


marcheur qui reste habillé sous le soleil
de peur de manquer de vie

derrière le soleil on donne une fête
et la voir c'est mourir
proclament les voix greffées dans les oreilles
on chante les slogans on introduit son sang dans la machine
des chiffres mesurent notre aptitude
à l'extinction

je continue à courir
à fendre l'air décoller du sol retomber sur moi-même
enjamber avec élégance
les fossiles de la lumière laissés sur le sol
par le premier rayon venu balayer les hommes
au temps où vivre était encore un jeu avec toutes les issues possibles
nous sommes les portes et les fenêtres
d'une maison qui s'est mise en marche

j'invite à déjeuner
en fraude par surprise en agitant les mains
ce qui est léger ce qui regarde entre les volets
cette sorte d'enfant qui rit toujours
que le soleil s'en aille ou revienne
et rêve de courir à travers tout ce qui vit
filer d'une course acceuillante
s'imprégnant d'odeurs de dièses et de bémols
offrant ses cheveux à la musique

s'ouvre alors un piano d'une espèce évoluée
qui compose aime réagit
et court avec nous
je n'aime pas les chaises dis-tu il n'y en a pas sur le tapis roulant
on ne peut pas non plus s'asseoir sur les gens
ils sont fixés leurs yeux bougent à peine
comptent quelques étoiles
et les têtes retombent suivent les instructions de la machine

puis un autre temps passe et les fleurs ont poussé
elles arrivent maintenant à la hauteur du ventre des plus rêveurs
des plus fatigués des plus près de s'allonger pour toujours
derrière le soleil se donne une fête
la voir c'est mourir
les pancartes disent que nous avons été fabriqués là
nés sur place tirés d'une rainure
jetés d'un flacon
flaque à la forme exacte d'un coeur

nous ne venons pas du discours des hommes
nous ne venons pas de leur soif qui rétrécit la gorge
je sais des colonnes des ponts et des arches
et des phares qui dansent en récitant la mer



8. Nuit d'émeute à Gattaca.


je sais des colonnes des ponts et des arches
et des phares qui dansent en récitant la mer

n'appuyez pas vos mains sur le détecteur
tendez les
une vers la terre
l'autre vers le ciel
les deux vers les autres
surpris
se souvenant de leur bras
retrouvant leur respiration qui halète

qu'on fasse alors entrer les fleurs
elles entrent elles soulèvent tout
forment une jungle de craquelures un jardin de mailles
s'ébattent organisent des jeux
qui restituent l'homme à l'homme

et je me souviens
de toi

toi vue de loin de près de l'intérieur
marmonnée par des rideaux qui s'empilent
toi l'instinct d'une couleur
qui déborde et embellit
ce qui est déjà beau

qu'on fasse entrer les fleurs
elles disent nous sommes déjà là
recousent les gens de la file les uns aux autres
parfois un peu n'importe comment
en s'enroulant dans leur chair en rapprochant leurs pensées
en passant dans leur corps avec leurs tiges habiles

et parfois
elles recousent les bonnes moitiés

viennent pratiquer des ouvertures des opercules des valves

elles ont l'art de tuer le tapis qui roule
en emportant notre sang
carbonique silencieux disposé en files

qu'on fasse alors entrer les fleurs
qu'on les dépose entre chaque touche du piano
qu'on ravive
ce qui est déjà vivant

on entend alors un cri puissant et mélodieux
un homme un vrai se met à courir
une femme une vraie se met à voler



9. Brahma Vishnou Shiva sont dans un bateau.

un homme un vrai se met à courir
une femme une vraie se met à voler

dans cette sorte de maison entraînée par une voile
où l'enfant rit toujours en jouant de la lumière des volets
stores pour exister plus ou moins
écriture des notes basses et hautes de la marée
la route la maison le tapis la partition
tout longe la mer

je clignote j'aspire des poussières les restitue en langage
je revêts la route de tentes qui servent de lumières
pour indiquer au vagues l'espace qu'elles doivent soulever
et quand la vague vient tout balayer
c'est l'eau qui m'attise

on entend alors le bruit des hachoirs qui tombent
leur métal fondu d'amour porté au rouge au blanc au vert
pluie en rivière de mousse au pied des entiers qui s'éveillent

une main une autre
la tienne la mienne je prends appui je me redresse et cours
pour faire le pas de côté qui nous enlève du grondement des gènes
la pluie noire des machines qui dévorent les arbres
des corps qui se traînent et se mangent mutuellement
leurs membres intriqués dont aucun ne correspond à l'autre

nous allons détraquer les saisons
déplacer la météo de quelques degrés
nous allons danser sur les ruines des usines à destin

j'entends déjà un froissement venu de là-haut qui murmure nos noms
je sais déjà l'attraction du baiser de la terre qui m'appelle
juché sur la balançoire du ciel je me lance un deux trois
je chante la musique de la route qui traverse nos corps

je sens déjà les fleurs
faire leur chemin en moi



10. Cette vie est un rosier qui monte à vue d'oeil.



je sens déjà les fleurs
faire leur chemin en moi

et les mousses humides aux couleurs vives qui furent des hachoirs
du temps où on les regardait sans oser respirer
remontent doucement
le long de la cheville qu'elles ont choisies
le long des ailes qui s'ébrouent des restes d'usines
qui leur collent aux plumes
le long de la file d' étoiles maigres dont la plupart marchent encore du
même pas
ou croient marcher
sur le tapis roulant qui les emmène malgré elles jusqu'au grand
déversoir
les mousses jouent à tracer des ombres sur l'arrière de leurs genoux

réveillez-vous disent les fleurs
les machines sont mortes sans donner d'instructions
secouez la forêt comme un drap de noces
cette vie est un rosier qui monte à vue d'oeil
réveillez-vous fracassez les cadrans dépassez les aiguilles

c'est la nuit réveillez vous
je sens déjà les fleurs soulever la maison
j'entends murmurer la terre
des mains se rejoignent
en courant

nous avons fixé des destinations des heures de décollage
des bouts de piste des horaires d'amour
des largesses sans raison
des tours de magie
des gestes que les machines ne savent pas lire

et pour le moment personne n'est encore parvenu assez loin
pour raconter la suite
on sait juste que quelque chose se met à basculer et déborder
c'est presque l'été la balançoire je me lance un deux trois
une femme deux mains trois histoires quatre coins
cinq saisons six arbres sept entrées huit points cardinaux neuf vies
un grand souffle vient de nous ou nous traverse peu importe
on rapporte qu'ensuite le ciel se remplit de rubans
qui brillent et chantent une chanson qui modifie le climat
cette vie est un rosier qui court et nous fait signe

je suis l'ombre d'un grand animal d'amour
j'entends le son de l'autre moitié du pas.

1 à 3 : 4-04-2003

4 à 10 : 23-04-2003





Sur l'animation "saut de temps" d'Eric Bertomeu
http://poepj.free.fr/prive/sdt/saut.htm



-- Camp d'entraînement à la sphéricité --


J'ai sauté, je saute, je sauterai.
Appelé par le village, l'anneau se met en place.

Roue vulgaire, aucunement céleste, faite de mottes de
mer et de piétinements dansants, faite de poings qui
tassent les visages.
De cette pâte épaisse des peintres possédés.

À intervalles irréguliers, le village fête la roue. Il faut
surprendre, percuter les éléments, entrer en collision avec
soi.

Je passerai au travers des
auréoles à cornes et autres oxymores familiers,
je conclurai à la guérison des passages, à l'ambition des
arches.

Un jour, je deviendrai soleil, dit le caillou.

J'ai sauté, je saute, je sauterai.
Je jetterai des ponts entre pile et face, m'envolerai jusqu'au
soleil et retomberai sur la tranche.
Des lèvres arrachées parlent l'argot des sphères.
La roue est l'une d'elles, rendue ronde par cet effet d'optique
qui veut rendre parfait tout ce qui est au-dessus de nous.

Mais nous savons ce qu'il en est.
Nos ailes dépassent des contours. Et pas moyen de
ranger les aiguilles.
Au-dessus de nous, l'ovale a des aspérités, des
manques abrasifs qui, étrangement, le rendent
très humain.

L'anneau a besoin d'ombre et d'ordure pour continuer à briller,
la roue réclame des silhouettes bannies pour devenir
pure.

Dieu est petit et nous le consolons de nous.
Un champ de visages témoigne de l'intelligence du sol.

Quelque chose tourne. Il nous faut un moment pour réaliser qu'il
s'agit de notre propre corps. Que nous avons été choisis par le village
pour incarner les chiffres du cadran.
Nous sommes la montre que les dieux consultent pour savoir s'il est
l'heure de détruire ou de construire.
Étoiles de torchis, nous brûlons.

Des cris se mettent à chanter.
Des âmes en haillons dévident des fils gris et les entrecroisent
pour nous en recouvrir.
Nous continuons à tourner.
Contrairement aux dictons des guenilles, il s'agit bien d'une fleur à
offrir, d'un immense bouquet coloré.

Un jour, je deviendrai soleil, dit le caillou.

J'ai sauté, je saute, je sauterai.
Sertis à la galaxie, joints à sa spirale par le plus humble de nos
atomes, nous brûlons et devenons le cerceau à travers lequel passe le feu.


31-03-2003




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Fond de page : "3 silhouette trees at dusk",

une aquarelle peinte à la main de chez BrownieLocks :