Poèmes pour voler debout

fin mai à fin mars 2002













AvantAprès


-- Nous avons creusé un trou --



Hommes et bois enchevétrés
instruments de l'orchestre au fond du fleuve
nous avons creusé un trou qui mêne à la mer

Sur un trottoir de la ville
ta rive ma rive les feuilles vivent ici aussi
un cerf égaré refuse de creuser les tombes
de ceux qui l'ont chassé
il ne posera pas son sabot dans le goudron frais
il signerait la fin d'un monde
nous avons creusé un trou pour éclairer la forêt
orages verts ma rive ta rive

Il revient là
tu n'en sais rien ou presque
c'est sa façon d'aimer
leste et silencieuse
il nage au milieu des briques
comme s'il les avait jointes lui-même
autrefois

Ta rive ma rive il était déjà tard
il se suspend quand même aux grilles pendant quelques instants
dans l'espoir que tu le voie
dans l'espoir que tu ne le voie pas
il creuse un trou pour arriver jusqu'aux beaux jours
l'effort se découpe clairement sur la lune
silhouettes montantes
ma rive ta rive il fait si doux ce soir

La nuit
les auteurs des mondes qui se disent prêts
mentent au galop
vitriers sourds
ils lancent les fenêtres dans un hasard apparent
elles retombent sur les corps
tout au bord des ramures trop sensibles
parfois même sur les maisons
messages aux reflets habitables
ils creusent un trou pour te voir à travers

Corps à authentifier
je me réveille au milieu de la place
Léonard a tracé voici des siècles
une étoile autour de moi
pour signaler qu'ici est un lieu où on ne tue pas
un lieu où éclore ensemble

Nous avons creusé un trou
une ombre en forme de cur
pinceaux éclairés nous avons formé des fontaines
librairies cafés places tièdes au crépuscule
tout un réseau d'aide à la vie s'anime en douceur

On se ressert l'un autre
une tasse de plein soleil
un plein patio d'anges concrets

Ta rive ma rive
Il ne manquera que la mer
nous l'apporterons en nous
cavernes aux déplacements contradictoires
leurs houles passées de poche en poche
par les agents secrets d'une puissance aux vagues ouvertes

Sans jamais parler de fatigue
par mottes de miracles en mosaïques
nous avons creusé un pont sur le dos du fleuve
ma rive ta rive
nous avons creusé un il fluide qui réunit la ville
nous avons creusé un trou pour nous aimer plus encore

31-05-2002



(3)
-- Genèse d'un nouveau monde dans la plus petite chambre d'une ville
tropicale --


Maintenant, il faisait nuit.
La nuit n'était pas une absence de lumière, mais un éclat
autre. Peut-être une lueur qui aurait réfléchi davantage que ses
semblables et se présentait à nous sous plusieurs angles.

Le fétiche était fatigué. Tu l'avais posé sur la table de nuit.
Je le voyais, maintenant.
Je le voyais, mais ça ne voulait pas dire que je pouvais lui
attribuer un nom et une forme.

"... par une très froide soirée d'hiver, un jeune moine se présentera
à l'entrée d'un monastère..."

C'était moi qui parlait, cette fois. Je n'utilisais pas le même temps
de conjuguaison car je voulais créer un relief entre nous.
La troisième histoire, tu la racontais aussi, mais pas avec des mots.
La nuit était tombée très doucement et tu avais plié ton corps
au fur et à mesure que la lumière décroissait.

"... il demandera d'une voix très douce à voir le supérieur. Lorsqu'il
sera mis en sa présence, il lui posera une simple question..."

Tu avais ramené tes jambes sous toi puis tes bras autour de toi.
Tu appelais ce geste "danser vers l'intérieur".
Posé sur la table, le fétiche s'animait aussi.
Au-dessus de nos têtes, il y avait une lampe.
Elle émettait une luminescence de l'exacte couleur de ta chair.

"... Maître, quelle est la forme de la lumière ?..."

Dès que j'avais commencé l'histoire, tu t'étais dépliée.
Ton corps ouvert s'était soulevé en un sursaut comparable à l'éclat d'un
phare.
On aurait juré que tu signalais quelque chose.

"... Le Supérieur du monastère contemplera ce jeune moine emmitoufflé
dans un épais tissu..."

Le fétiche semblait te comprendre et s'inclinait vers toi.
Tes gestes étaient si doux, si harmonieusement lents et pourtant on
aurait juré qu'à chacun de ses plus légers déplacements, ta robe allait
se déchirer.

"... sans attendre la réponse, le jeune moine répètera "maître, quelle
est la forme de la lumière ?" puis il se déshabillera brusquement et,
sous la lumière des lampes à beurre, apparaitra une jeune fille nue..."

Tandis que tu continuait de danser, une douleur a vrillé mon corps.
Je l'ai accueillie.
L'éclat de la lampe s'est fait plus intense.
Le fétiche avait disparu de la table de nuit.

"... alors, atteint par l'Illumination, le Supérieur suivra la jeune
fille dans la montagne sans attendre le matin..."

Tes gestes m'ont tout expliqué.
Lorsque j'ai senti le fétiche bouger en moi, je n'ai pas essayé de
retenir le rayonnement qui émanait de mon propre corps.

'... et de leur enseignement naîtra un nouveau monde."

Les gens m'ont dit qu'il te voyaient chaque jour marcher, t'asseoir,
t'allonger, dormir.
Mais moi, je sais que depuis cette nuit-là, tu n'as plus jamais
cessé de danser.

30-04-2002




(2)-- Le soir, nous avons décidé de nous rendre visite --


Quelque chose s'en allait.
Quelque chose s'en allait et nous le suivions.
Tu racontais une deuxième histoire.

"... il y aurait un évènement inattendu au centre de la terre..."

Il pleuvait beaucoup, mais pas suffisament encore.
Il fallait encore beaucoup de gouttes pour faire rentrer
la touffeur jusqu'au centre de la Terre.
Tu avais refermé ta main sur cette chose dont j'ignorais toujours la
nature.
Je tentais d'en rire, mais, en suivant ce qui s'en allait, j'avais peine
à maintenir mon équilibre, tant je m'interrogeais.
Cela t'amusait beaucoup que je sois jaloux d'un objet.

"... deux nouveaux arrivants auraient atteint le noyau. Il y aurait des
siècles que cela ne se serait pas produit...."

Nous marchions en suivant ce qui s'en allait.
Peut-être que cela ne s'en allait pas vraiment. Il était difficile de
trancher
la question. Cela faisait mouvement et pour savoir où allait ce
mouvement, il fallait le suivre.
Tu prenais tout cela très au sérieux et ton histoire se balançait dans
ta voix, comme si nous avions traversé la ville en chameau.

"... le roi du centre de la Terre se serait réveillé en hâte. Il
dévisagerait ses nouveaux sujets et leur demanderait pourquoi ils ne
sont pas au ciel comme tout le monde..."

Nous avons poussé la grille. Chaque goutte, en tombant sur nous, rendait
plus prégnante une sensation de déjà-vu.
Une pensée m'a traversé comme l'éclair : ce que nous suivions
ressemblait beaucoup à ce que tu roulais entre tes doigts. En plus
grand. Comme un
fétiche qu'on aurait laissé vivre.

"... quatre yeux regarderaient le roi avec douceur. D'une même voix, ils
lui
apprendraient qu'ici, c'est aussi le ciel. Mais un ciel qu'on aurait
tenu dans sa main
pendant longtemps en le serrant très fort..."

Nous sommes restés quelques minutes devant nos tombes.
Tu étais pensive, tu semblais chercher quelque chose. Tu étais si
concentrée que ta main s'est entrouverte et j'ai presque pu voir ce
que tu y gardais.

"... le roi gratterait sa barbe blanche et ne saurait plus quoi dire.
Aucune armée
ennemie ne l'aurait jamais défait en si peu de temps et avec autant
d'amour..."

Tu m'as demandé qui nous avait tué.
J'ai réfléchi un très long moment. Impossible de saisir un nom, une
image.
Tout glissait sur mon front sans rentrer dans ma tête.
Ce que nous avions suivi semblait tout aussi perplexe et fixait ta main,
à travers ton poing fermé, comme si la solution se trouvait au creux de
ta paume.
Tu étais très belle quand tu oubliais.

"... alors, les deux nouveaux arrivants du centre de la terre
souffleraient sur le noyau et à la place des flammes et du fracas,
surgirait un immense jardin, frais et composé de tous les verts
possibles. Le roi deviendrait son plus grand arbre sans avoir eu le
temps de remercier ceux qui l'avaient délivré du sort...

Tu racontais bien.
Nous nous sommes regardés. Impossible de se souvenir de qui nous avait tué.
Alors nous avons éclaté du plus grand fou-rire de toute notre vie.
Même l'être que nous avions suivi était au bord des larmes, tant il
riait.
C'était merveilleux de ne plus se souvenir de ce genre de choses.
Ta main a commencé à s'ouvrir.
29-04-2002



(1) -- Après le Satori*, nos ombres sont sorties un peu avant nous --


Tranquillement assise, tu roulais quelque chose dans tes doigts.
Je ne parvenais pas à voir quoi et tu t'en amusais.
Il faisait chaud, personne ne sortirait avant quatre heures.
La vie s'était ramassée dans les chambres pour ne pas s'évaporer.
Pas tout de suite.

"... Il y aurait un ventilateur et sous ce ventilateur, j'aurais
dessiné ma silhouette sur une page..."

Tu racontais une sorte d'histoire, à la manière des enfants, mais un peu
distraitement, comme pour t'éventer et tu faisais de nombreuses pauses.
Tu posais tes mains sur tes seins, comme pour les protéger d'une
brûlure. Quelque chose te fascinait dans cette moiteur, dans tes yeux,
je lisais que tu attendais de te transformer, de passer d'un état à
l'autre, pour devenir cette vapeur de légende qui s'enroule autour des
colonnes
des temples.

"... et ma silhouette s'animerait et formerait l'idéogramme
chinois de
la neige..."

On n'avait jamais vu de neige par ici. Il fallait voyager de longues
heures pour trouver un semblant de fraîcheur. Nous pensions tous deux à
la même chose : à de grands
cubes de glaces qui fondraient sous notre corps, à des gouttes
interminables qui mettraient des siècles à couler le long de nous.

"... alors, je demanderais au ventilateur : "pourquoi l'idéogramme de la
neige blanche est-il noir... ?"

Les pales ont accéléré leur rotation et le souffle a projeté
la feuille sur ton visage.
Un très bref instant, les traits de ton visage se sont inscrits en
relief sur la feuille.
Puis tu t'es levée d'un bond

" ... j'ai compris ! ".

Après le Satori, nos ombres sont sorties un peu avant nous, goûter la
fin de l'après-midi.
Tu as confié à la tienne ce que tu roulais entre tes doigts

29-04-2002


"Profondément éveillée. Je ne me souviens pas m'être
jamais sentie si éveillée. Tout semble différent.
Comme si tu avais quelque chose à espérer"
(dialogue du film "Thelma et Louise")


- Le matin des chats qui ne s'attendaient pas à rester si longtemps --


Il y a un chat au bord de la fenêtre. Il est très savant : avant de
venir, il a vidé tout son regard.
Il y a un tout un chat à écrire, mais pour le moment, il monte le long
de mon dos.
Je me retourne vers bien des choses. Il y a un piano qui joue faux, et
des cadeaux du monde entier, avec des froissements de papier qui parlent
toutes les langues.

Non
je ne sens pas les griffes
pour les éviter
je me trompe de maison
celle où je me réveille le matin
n'a pas de chat

Si, il y en a un. Moi aussi, je me réveille et j'aime le monde autour
de moi, il me fait bonne impression. Il distribue les bruits, dans
toutes les langues aussi, il s'allonge et se raccourcit selon la
température des voitures. On ne sait pas ce qu'elles transportent. Mais
elles passent dans la rue, comme si on les attendait depuis toujours.

Tu as remarqué ?
aplaties
les roues ressemblent à s'y méprendre
à ceux qui disent être des hommes

Le matin a commencé, mais quelques étoiles insistent encore. Elles
trouvent le ciel d'aujourd'hui d'une violence bien trop terrestre, d'un
bleu un peu trop intelligent pour ne pas avoir une idée derrière la
tête.
Les chats iront loin. Ils iront loin parce qu'ils sont vides. Comme
nous.
Ils parcourront le chemin qui va du bord de la fenêtre jusqu'au creux
de nos bras.
Là, nous remplirons le coffre de la voiture de mots attentifs et de
combinaisons d'âmes.

Les chats
seront contents
de l'écriture à boire
nous la leur laisserons au petit matin
dans un bol
il contiendra bien plus encore
que ce que nous y avons versé

26-04-2002



Petites gouttes et grands récipients

32. Première leçon de gymnastique des lumières

Ferme les yeux
ceux-là aussi
m'a dit la lumière

Aujourd'hui
le soleil n'ira pas plus vite que moi
je serai là
je serai là depuis toujours
à faire des pas et des mouvements
à peser des plumes et faire danser des plombs

Ce cours vous est offert
par la gymnastique des lumières
je ne sais pas vraiment ce que c'est
mais j'en ai fait quand même
car exceptionnellement
du crépuscule à l'aube
le jour a bien voulu
ne pas s'éteindre

J'ai répondu
d'accord
je ferme tous les yeux
mais en échange
ouvre la fenêtre
celle-là aussi

Il faut voir
comme le soleil est souple
quand il traverse le toit
pour nous expliquer les exercices

Il faut voir
comme j'ai l'air en forme
quand j'apprend à soulever les sourires
un jour comme un autre
sauf que c'est celui
où la lumière vient s'entraîner
chez moi

26-04-2002



-- Le Grand Pied --


Tout Est Moi
disait le Grand Pied
oui oui
répondaient les autres
la ville tremblait sous nos pas

Sa Clarté pensait mieux que nous
nous prétions nos corps à ses rayons
et la voix du Grand Pied
nous guidait

Dans l'unisson du vacarme
il y avait
une heureuse absence de mystère
une gouttière pour guider les idées
et le Grand Pied chantait
que seriez-vous sans Moi ?
la ville tremblait sous nos pas

Un pied gauche
demanda tout bas à un pied droit
au fait, vers où marchons nous ?

Sa botte était bien noire
mais pas très bien cirée
on aurait du se douter
de quelque chose

La trace rouge
était jolie
mais exactement du même rouge que nous
cela me mettait mal à l'aise
j'aurais voulu qu'on trouve un procédé
pour colorer les sangs
ainsi la place de chacun
serait bien visible

Vite
j'étouffai mes doutes
et me mis à chanter plus fort
oui oui
le Grand Pied était toute ma vie

Nous avons recouvert la trace
puis nous avons entonné
le serment du Grand Pied
je ne sais plus qui je suis
oui oui

Nous avons pressé l'allure
la ville tremblait sous nos pas
il était plus de midi
oui oui
le Grand Pied avait faim
nous étions juste à point




-- Délivrance des secondes empêchées de pousser par les siècles --


Vous êtes venue.
Je suis rond. J'ai pris la forme de votre bouche qui s'étonne.
Je la cercle d'un sentiment d'impuissance merveilleuse. Elle est parée comme un temple, je réchauffe le tour de ses mots.
Aimer fait mal. Vous dites cela comme on répêterait un secret
délicieux.

Peu de fleurs sont montées jusqu'à cette altitude et pourtant,
la montagne, haute d'un corps, ne s'érode pas.
Quelle que soit la passion que vous mettez dans votre regard
pour qu'elle s'agenouille et diminue de taille, elle reste aussi haute, aussi
pointue.
Somme toute, cette arche de peu naît depuis toujours. Et depuis
toujours, vous passez sous elle.

Une autre couche autour de vous, je me fais ovale, j'étire vos
lèvres pour leur faire gémir les chants qui vous hantent.
D'autres strates de prières, de questions affamées, de mains
tendues.
Vous vous souvenez que ce sont les vôtres. Vous frottez vos yeux, et
plus vous les frottez, plus vous plongez au coeur d'un sommeil qui vous
protège.

Comment se réveiller ?
Comment monter plus haut qu'elle, cette montagne de jours collés
les uns aux autres, comment ne pas se rompre quand elle vous percute, mais s'évaser jusqu'à la recevoir en largeur ?
Comment la garder tiède sans qu'elle ait peur à l'approche des
corps qui l'appellent ?

Vous courez, sur la surface d'un tout petit rocher, vous vous
ramassez en une table dure, un monument sans regard. Vous vomissez des ères, des quantités de civilisations. Et des petits matins qui sentent bon, avec des pieds délicats et des verres colorés posés au pied du lit.
Votre corps cambré, tendu à se rompre est un filet où
s'engouffre le livre de votre vie.
Vous ouvrez vos jambes pour laisser entrer l'imprévu, la couche
d'air qui n'a pas été créée en même temps que toutes les autres, le vilain
petit canard du temps, celui que vous chérissez entre tous.
C'est de lui dont vous accoucherez, plus tard, bien avant tout
cela, bien avant que le troisième petit monticule de la montagne décide de s'enlacer au second qui s'était agrégé au premier.

Vous êtes une pluie de femme, une averse qui n'a rien à faire
d'autre que de se durcir tendrement autour d'un corps, et tomber suffisamment amoureuse de sa matière pour rester visible très longtemps.

Vous riez. Vous riez de la manière dont on vous avait d'abord
expliqué le monde et vous avez raison. Vous riez de ce chaos qui danse en vous.
Vous riez du sang qui perle et des réseaux translucides par lesquelles passe l'ombre qui vous fait haleter. Vous riez de la course des ors humides, des drapeaux brûlants qui vous conquièrent centimètre par
centimètre et qui vous lavent de tout ce que vous n'êtes pas.

Vous marchez sans crainte tout près de la grille des hommes.
Vous êtes si belle que vous modifiez les règles du monde.
Ici, après votre passage, qu'il fasse jour où nuit et quelle que
soit la saison, les fleurs poussent tant qu'elles veulent, le temps qu'elles
veulent.
Je suis venu.

Autour de votre bouche, je trace un rond vif qui vous délivre des
siècles.


19-04-2002




-- Masques de cristal --


Un grand souci
sur un petit visage
chaque enfant
porte au matin
un masque trop large pour lui

Dans la rue
les roues des vélos
prient pour que ce jour soit doux

Des chemins se croisent
les sonnettes ouvrent les bouches
et chacun chante sa place exacte
sur la portée

Dieu est un peu nerveux
aujourd'hui j'ai école
et vous ?
je préfèrerais que nous soyons plusieurs

Avant de rentrer en classe
nous accrochons nos âmes translucides
aux porte-manteaux
puis le soleil nous recouvre d'un tissu
pour adoucir notre son

Aujourd'hui
les grands sont un peu agités
on raconte dans les journaux
que certaines abeilles en savent trop
et que bientôt
il deviendra impossible de se faire la guerre
(certains chiffres
pourraient bien changer de température
ce qui empêcherait de calculer
la trajectoire des balles)

Des dialogues secrets
s'échangent et circulent
au sujet d'un autre monde
il paraît qu'il commencerait
juste derrière la boutique de madame Mercier

Quelques uns d'entre nous
s'évadent avec leur esprit
pour vérifier
ils traversent la rue
en marchant exprès lourdement
leurs traces inventent des montagnes
impriment des vies extraordinaires
dans le goudron frais de la route

Durant la journée
nous découpons en classe
des costumes
dans l'espace et dans le temps
étude de l'homme
première leçon :
il suffit d'un rien pour habiller son cur

Ce soir
quand nous reviendrons de l'école
nes masques de cristal
seront toujours suspendus dans le vestaire
chacun connaît le sien
aussi bien que le chemin pour rentrer

Léa et moi
avons presque le même
et les plus beaux jours de notre vie
sont ceux
où nous faisons exprès de nous tromper

Je sais déjà qu'aujourd'hui
le soleil oubliera de se coucher
et restera avec nous

Nous remontons sur nos vélos
une voix nous avertit de l'échange
et nous rions tous les deux à travers le cristal

16-04-2002




-- Le bal --


La salle s'est vidée quand j'y suis entré.
Ils sont partis, de peur que je les traverse.
Vous y dansez encore, à la limite du tangible.

*

Ils ont disposé les tables de façon à ce qu'elles
heurtent vos hanches.
Vous les faites rire lorsque vous pincez votre
jupe.
Ils s'attendent à un cri de votre part, comme si
la douleur du tissu devait être la vôtre.

*

Les instruments modifient l'ordonnancement
sonore de votre corps.
Toute votre vie, vous avez glissé avec la voix.
La voix de la salle, inflexions du bois, chaude
fragrance du temps qui perle et tressaute au
plus tendre de votre cou.

*

Vous avez épousé son rythme et vous êtes
ramassée sous son ombre, là où le chant
contient un autre chant.
La lumière inondait le parquet.
Vous l'avez lue avec vos pieds puis vous
m'avez appelé.

*

Les instruments vous ont soulevée pour
vous porter au centre de la pièce.
Vous êtes une salle comble, un bal écrit
au creux des mains.
Je vous tiens très doucement, je vous fais
tourner à la vitesse de la terre autour du soleil.
Vous êtes entrée dans la musique.

28-03-2002



-- Les Rares --


Les Rares
ne se portaient pas au cou

Elles s'amassaient ou se dispersaient
à tout endroit du corps
parfois semblaient le suivre
parfois en émaner

Elles n'étaient pas des pierres
ni aucune sorte d'être
limité dans l'espace ou le temps

Nous aimions
l'irruption chaude des Rares aux cent couleurs
tableaux vivants sur la poitrine
nous voulions entrer dans la clarté
sous leur pression douce

Elles tournaient sur nos chairs
mais ne nous débusquaient pas
n'indiquaient pas de direction
à l'extérieur de soi

Leurs manières étranges
obligeaient à changer de position
trouver une posture inédite
réservée au règne des Rares

Par leur douceur acharnée
à ce moment et seulement lui
nous existerions

Devions-nous pour cela
disloquer leurs tunnels
ouvrir et animer
leurs mobiles de gouttes délicates
et déchiffrer leurs ufs
cassés sur notre peau ?

Ou secréter leurs glyphes ?

Tourner dans l'autre sens

28-03-2002




-- En attendant de longer l'infini --


Lentes
les voix dans les yeux

Lestes
les rubans dénoués

Lourdes
les joies
saccades sensibles

Liées
les mains
rire autour de l'arbre
la lumière joue avec les corps

Longues
les offrandes progressent
délivrent l'eau claire

Lumineuses
les épaisseurs de l'autre
ravies d'enraciner
sa profondeur

26-03-2002



Avant AprèsAv