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l'heure du feu pluie , nouvelles

--Aourellig--


- Aziliz, tu sais, les bateaux font semblant.
Flioussshhhh. Je comprends mieux le langage de la mer que celui d'Aourellig.
- Semblant de quoi ?
Floussshhhh. J'ai dix ans aujourd'hui. Il pleut pareil que d'habitude, pourtant. Aourellig non plus níest pas différente des autres jours. Comme díhabitude, elle síest assise à côté de moi, sur le bord de la jetée, tout au bout de notre île. Elle síénerve un peu et tire sur mon écharpe.
- Mais semblant de venir de quelque part et díaller quelque part, tiens !
Elle pourrait me souhaiter mon anniversaire gentiment et me faire un bisou ou míoffrir un cadeau très surprenant. Mais non, elle préfère me dire ça. Parfois, jíai envie de la pousser dans líeau et parfois, jíai envie quíelle reste tout le temps près de moi.
Je la regarde sans savoir quoi lui répondre. Elle nía encore que neuf ans.

On balance nos jambes au dessus de la mer. Je fais bien attention de ne pas balancer les miennes au même rythme quíelle, ça lui donnerait líimpression de míavoir convaincue.
- Níimporte quoi !
- Pas sûr, Ziliz. Quand ils passent derrière líhorizon et sont bien sûrs que personne ne les regarde plus, ils síarrêtent peut être, ou bien ils vont ailleurs. Et pas forcément sur le continent.
- Où ça ?
- Mais ailleurs ! Si je le savais, je te dirais où, figure-toi !
Son regard est devenu triste, ou rêveur, je ne sais pas trop.
Je touche les parmélies jaune díor le long du rebord. Elles sont très belles, elles ressemblent à des tout petits soleils qui attendraient un bateau pour voyager. Jíai envie de les lui montrer, mais elles sont trop près pour elle. Ses yeux regardent trop loin. Jíai envie de lui dire ìreviensî.
*
Floushhhhhh. On se tait toutes les deux, mais on se parle quand même, à líintérieur. Les cheveux d'Aourellig bougent. Même quand elle se tient tranquille, il y a quelque chose d'elle qui bouge.
Elle ne regarde pas tout à fait la mer elle ne me regarde pas tout à fait, moi, on dirait quíelle fait attention un peu aux deux en même temps, et un peu à autre chose aussi.
Elle m'inquiète de plus en plus. Parfois, j'ai peur qu'elle ait raison, que les bateaux cessent vraiment díexister quand je ne les vois plus. Ou elle, ou papa et maman, ou notre île..Jíai la tête qui tourne, jíai líimpression que la mer míattire vers elle et va míaspirer. Jíenlève mes jambes du vide. Puis quelque chose me revient díun coup et je me sens soulagée.
- N'importe quoi ! La preuve : mon papa a pris le bateau pour aller à Vannes, lundi, pour síacheter des outils, et il est revenu. Il mía parlé de la traversée, des grosses vagues qui ont balayé le pont et de la côte qui se rapprochait peu à peu., avec le passage près des récifs. Alors ?
Jíappuie ma main sur la pierre du bord de la jetée. Je suis contente de moi. La mer et le ciel reviennent chacun à leur place, mes jambes sont plus légères et je soupire longuement, comme si je líavais échappée belle.
Aourellig hausse les épaules. Elle a un peu pâli et síest arrêtée de se balancer bizarrement.
- Alors ? Alors, ton papa, il a dit ça pour te rassurer, Aziliz. Les outils, il les avait d'avance. Il avait tout prévu ! Il devait se douter que tu tíinquiétais, il a pensé à tout ça et il a décidé de te raconter cette histoire et de faire semblant díaller à Vannes.
Elle regarde le creux de sa main, comme si la suite de sa phrase se trouvait écrite dessus. :
- Et d'abord, dis-moi, est-ce qu'il a réparé quelque chose, chez vous, depuis lundi ?
- Ben non.
- Donc síil níavait rien à réparer, cíest quíil níavait pas besoin díaller sur le continent pour acheter des outils....
*
Floussssshhhh. Jíai dix ans aujourdíhui. Je devrais avoir froid, mais à cause díAourellig et de ses histoires, je sens une sorte de chaleur étrange.
La mer est grise, ça se lèvera dans la soirée, quand on sera rentrées. J'aime bien quand elle est comme ça, on dirait une grande amie d'eau un peu triste qui parle très doucement dans la tête. Je m'offre un tour d'écharpe en plus, pour mon anniversaire. Ça me serre un peu, mais de manière calme et rassurante, pas comme les mots díAourellig.
J'ai envie de lui demander de partir, mais si elle le fait, je sais quíelle me manquera et que je penserai tout le temps à elle.
Je réfléchis à sa phrase. Je vois mal mon papa faire semblant díaller à Vannes en prenant des outils, puis revenir exprès pour me faire croire quíil est allé les acheter là-bas.
- Ben non, Aour, il n'a rien réparé, encore, mon papa, depuis lundi, cíest vrai. Mais c'était sûrement juste pour prévoir qu'il les a achetés, les outils, au cas où il y ait quelque chose à réparer, cíest facile à comprendre, non ?
Aourellig croise et décroise ses jambes. Elle a enlevé ses chaussures, ses chaussettes et elle remue doucement les orteils. Cíest peut-être sa façon de réfléchir mais moi, jíai líimpression que ses pieds se moquent de ce que je suis en train de lui expliquer. Díun coup, je suis prise díune envie énorme de la convaincre une bonne fois pour toutes et quíelle ne raconte plus ses histoires. Je sens comme un drôle de feu que je ne sais plus arrêter.
- Et le capitaine du bateau, au fait, c'est mon tonton ! Et puis d'abord, moi aussi, je l'ai pris et cíétait pour aller quelque part, je l'ai pris, je l'ai pris !
- Arrête, Ziliz, arrête !


*
Floussssshhhhh. Jíai dix ans aujourdíhui et cíest la première grande colère de ma vie. Je regarde l'eau, fort, je l'écoute aussi. Ça me calme un peu. Je suis essoufflée, carrément épuisée et je me sens trembler de partout. Je ne me suis pas rendue compte de ce que jíai fait, j'ai attrapé Aourellig par les épaules et j'étais en train de la secouer comme une vague de tempête secoue une petite barque. Cíest monté tout seul. Maintenant, Aourellig est toute pâle, on dirait quíelle va tomber et je míen veux.
Je la prend doucement par le cou, et je la serre dans mes bras.
- Pardon, pardon, pardon, Aour... tu es ma meilleure amie, tu es comme ma súur...
Je me remets tout à côté díelle sur le rebord. Elle ne dit rien, elle nía pas líair de míen vouloir. Elle nía jamais líair méchante ou en colère, mon amie. Jíessaie de lui changer les idées.
- Il va bientôt falloir quíon rentre.
Peut-être quand on se reverra demain, ça ira mieux. Je commence à me relever pour repartir tranquillement, mais Aourellig me prend la main, la serre fort et la lève vers líhorizon.  Nos deux mains ont líair de voler ensemble au-dessus de la mer, elles ressemblent à deux oiseaux enlacés. Puis, jíenlève complètement mon écharpe pour quíelle puisse entourer mes épaules de son autre bras.
- Ils ne vont nulle part, les bateaux, je te dis, Ziliz. Quand on ne peut plus les suivre du regard depuis notre île, ils disparaissent, tout simplement. Les gens font tout le temps semblant, tu sais, alors pourquoi pas aussi les bateaux ?
Elle me donne le vertige. Je comprends maintenant que je ne pourrai jamais líarrêter. Quíelle aura toujours ses drôles díidées, comme quoi le vrai monde est différent de celui quíon croit. Le pire, cíest que je suis sûre quíelle insiste aujourdíhui exprès parce que cíest mon anniversaire. Comme si elle me faisait un cadeau. Je lui arrange ses cheveux, un peu défaits à cause de moi et jíessaie quand même de lui répondre.
- Les bateaux ne sont pas des gens, Aour..... Ils ne peuvent pas faire semblant. Tu comprends ?
- Mais les gens les ont fabriqués, donc. ils sont forcément comme eux !

Cíétait bien la peine que jíessaie de líarranger. Elle défait complètement ses cheveux puis pose sa barrette entre elle et moi. Elle me regarde tranquillement. Pas moyen de la faire changer díavis. Díun coup, j'ai envie de la mordre et de la jeter dans l'eau. Je lui dis :
- Et toi, Aour, tu fais semblant d'être ma copine ?
Flousssshhhh. Jíai dix ans aujourdíhui et je me trouve méchante et pas jolie. Aourellig regarde les parmélies en même temps que moi, mais je vois quíelle se retient fort de pleurer. Je touche la mousse de lumière avec le creux de la main., je ne sais pas trop quoi dire, je crois que je líai encore blessée.
Elle pose sa barrette dans mes mains.
- Tiens, Ziliz, elle est à toi. Jíy tiens beaucoup, alors cíest normal que je te líoffre. Joyeux anniversaire...
La barrette représente un papillon rouge et vert, je suis vraiment contente. Je fais exprès de prendre líair encore plus heureuse pour la consoler.
*
On marche le long de líembarcadère toutes les deux. Il est assez long, pour que plusieurs navettes en même temps puissent prendre les touristes líété, et les emmener vers le continent ou les autres îles.
Jíai mis sa barrette. Je crois que je ne líenlèverai jamais, même pour dormir.
- Regarde Aour, il y a des bateaux qui viennent ici et díautres qui arrivent ici et tu le sais très bien. Díailleurs, tu lías déjà pris plusieurs fois, comme moi, et deux ou trois fois avec moi, même, tu te souviens ?
Je ne suis plus en colère après elle. Je ne veux plus jamais lui faire de mal ou la blesser. Je lui parle avec patience, comme si je míadressais à ma petite súur.
Elle fixe líeau, puis moi.
- Et où est-ce que tu vois un bateau, en ce moment, Ziliz ?
On síassied tout au bout de líembarcadère. Il est très long, et quand on arrive à la fin, líîle a líair petite, je me demande comment on peut habiter là-dedans, on dirait une île de poupée, je pourrais presque la prendre dans mes bras.
- Mais évidemment, il níy en a pas tout le temps, quand ils font le voyage, ils ne sont pas là, ils sont en mer, dans le port du continent, je ne sais pas, mais ailleurs forcément !
Les cheveux díAourellig sont presque tout droits, à cause du vent. Puis il se rabattent sur sa bouche.
- Jíai failli avaler mes cheveux, Ziliz, cíest trop drôle ! Écoute...ce sont peut-être des histoires quíon nous raconte, comme le Père Noël ou les contes de fée. On nous les raconte tellement bien quíon finit par y croire pour de bon.
Jíattrape ses cheveux , les laisse filer entre mes doigts et jíéclate de rire.
- Et tout ce quíon mange et qui ne pousse pas sur líîle, ça vient à la nage, peut-être ?.
- Peut-être. Ou bien, il y a un endroit secret ici, un jardin où pousse tout ce quíon veut, et peut-être que tout le monde est au courant et que seulement nous deux, on ne lía pas encore trouvé. Mercredi prochain, on essaie, díaccord ?
*
Floussshhhhhhh. Jíai dix ans aujourdíhui, Aourellig est partie sans bruit. C'est toujours comme ça, avec elle. Elle a une drôle de façon d'exister. Elle peut bien me parler du mystère des bateaux, mais elle est pareil : on ne sait jamais quand elle arrive ni quand elle part.

J'ai à nouveau froid, mais je n'arrive pas à partir. Je níen ai pas envie du tout, je ne sais pas pourquoi, jíai envie de geler et quíon me retrouve dans très longtemps, dans un grand glaçon à ma forme. Mes jambes suspendues au-dessus de líeau redeviennent lourdes et líeau míappelle à nouveau.
Je pose ma main sur les parmélies et je commence à me demander díoù elles viennent et où elles vont. Puis je prends la barrette-papillon entre mes mains et je fais comme si cíétait un vrai papillon, qui vole au dessus des vagues. Jíai envie de rire très fort. Je sens que ça tourne et que je vais tomber à líeau.
Le bruit de la mer me retient comme des mains très douces, me balance en équilibre. Je ferme les yeux. Je me demande pourquoi Aourellig m'a raconté tout ça, elle va me rendre folle.
- Bien sûr que non, Aour, les bateaux ne font pas semblant.
Elle est partie, mais je lui réponds quand même. Comme je la connais, elle est bien capable de míentendre.
Jíai failli arracher sa barrette et la lancer dans líeau. Je la mets dans ma poche, comme ça, je ne la perdrai pas sur le chemin du retour.
- Je ne la perdrai jamais, tu sais....
Je ne sais même pas à qui jíai parlé, elle ou moi.
*
Floussssshhhh. J'ai dix ans aujourd'hui, pour mon anniversaire, jíai eu une amie. Si elle n'était pas là, ma vie ne serait pas pareille, plus reposante mais plus ennuyeuse. Je sais ce que je vais faire : quand ce sera son tour díavoir son anniversaire, je lui offrirai un tour en bateau. On níaura pas besoin de payer, grâce à mon tonton. Comme ça, on verra bien ensemble díoù ils viennent et où ils vont, puisquíon sera dessus. Elle sera bien obligée de reconnaître que les bateaux ne font pas semblant.
Il faut que je rentre. Je remets mon écharpe, mais avant, je plonge tout mon visage dedans pendant une minute en écoutant le bruit de la mer. Je me sens bien.
  Flousssshhhh. Au moment où je rouvre les yeux pour regarder à nouveau la mer, un bateau débouche de l'horizon. Dans un quart d'heure, il arrivera à líembarcadère.
Le capitaine, c'est mon tonton. J'ai hâte qu'il arrive.
  Quand même, l'air de rien, jíai envie de lui demander d'où il vient.



2001, modifiée le 02.04.2004 pour une revue.
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©Stéphane Méliade

Suite à une indélicatesse, ratée, mais regrettable, je dois prévenir que l'intérgraloté de mes textes, romans et nouvelles, est déposée, partagée avec grand plaisir mais protégée légalement.

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