L'heure du feu pluie, nouvelles




"Au-dessus du miroir
brisé en mille morceaux

Des milliers de nouveaux paysages
sont maintenant reflétés

A travers la fenêtre paisible
du premier matin"

-- Youmi Kimura/Wakako Kaku


-- Longue vie aux oiseaux du pont Amateratsu ! --


Il n'est jamais plus de sept heures lorsque je viens souhaiter longue
vie aux oiseaux du pont Amateratsu.
On dit que selon qu'ils se posent en nombre pair ou impair, la
journée sera faite de destins différents. Et encore, les choses
divergent encore selon la personne qui les compte, homme ou femme,
vieux ou jeune, marié ou célibataire.
Les oiseaux du pont Amateratsu ont toujours une signification, leur
absence même possède un sens qu'il faut déchiffrer avec beaucoup
de délicatesse.
Sans oublier que l'interprêtation même de l'oracle infléchit la fortune.

Dès le petit matin, le pont est observé, scruté. Des charlatans viennent
soi-disant expliquer les augures des oiseaux. Selon les plus hardis
d'entre eux, le pont serait en fait le navire Takarabune, la nef de
la Fortune sur lequel voyagent les sept dieux de la chance.

Il y a dix ans, des urbanistes ont voulu raser le pont et le remplacer
par un nouveau, capable de faire traverser davantage de véhicules.
L'affaire a failli devenir un drame national et les urbanistes ne sont
plus jamais revenus chez nous.
Si l'un d'eux s'était avancé
sur le pont, il aurait été déchiqueté, sans colère, sans précipitation,
mais avec minutie, comme lorsqu'on prépare un plat pour les Dieux.

Une enfant solitaire vient aussi tous les jours, elle arrive légèrement
avant moi.
Elle s'appelle Asami et a entrepris de donner un nom d'esprit à chacun
des
oiseaux. Elle affirme reconnaître chacun d'entre eux.

À 7 heures du matin, de nombreux papiers flottent déjà,
comme un autre pont, dans l'air celui-là.
Ils font résonner les prières et les vux avec un bruit quelque peu
futile.
Plus le bruit de leur claquement au vent est pathétique, plus la prière
est
réputée exaucée.
On reconnaît les prières trop solennelles et pompeuses au fait que le
vent
ne les porte pas. Leur papier reste immobile et lourd et elles font
l'objet de tous les quolibets.

Les papiers flottent et les gens quittent le pont plus légers. Certains
ne
reviendront jamais, d'autres se feront au contraire un point d'honneur
d'assister chaque jour à l'envol des oiseaux.
Les uns ont demandé quelque chose, les autres ont simplement
fait flotter une pensée.
Selon celui qui s'y engage, le pont Amateratsu relie des rives
différentes.

Parmi tous les oiseaux, il en est un pour lequel j'ai tracé un haïku
dans rien.
Il en est un pour lequel je n'ai pas fait flotter de papier
et rien que pour cela, il m'est très cher.
Asami prétend qu'il est le Dieu Susano de l'océan, le frère
d'Amateratsu.
Il s'envole toujours un peu avant les autres et - je ne sais pourquoi-
cela m'indique
avec une certitude intérieure qu'Asami se trompe.
Je lui fais régulièrement remarquer que son prétendu Susano se moquerait
complètement de sa sur, puisqu'il est le premier à l'abandonner et
qu'il se pourrait même qu'il n'éprouve aucun respect pour Izanagi et
Izanami, ses vénérés parents.
Elle est à chaque fois très choquée de mes propos.
Pour la rasséréner, j'ai dédié un haïku à l'oiseau-qui-s'en-va-plus-tôt.

Le haïku que je n'ai pas tracé ne disait donc pas :

la pluie vient se perdre
pas d'esprit qui la retienne
oiseau sans amis

Mais s'il s'était cristallisé sur quelque surface, son contenu aurait
probablement ressemblé à cela ou à quelque chose d'approchant.

Je connais également un très vieil homme qui guette les voitures à
l'entrée du pont.
Il attend qu'une d'entre elles ralentisse, s'arrête à sa hauteur et que
le
conducteur baisse sa vitre pour lui demander son chemin.
Parfois, le vieil homme indique la route exacte et parfois une direction
complètement fantaisiste, voire son parfait opposé. Il se nomme lui-même
"le lanceur de vies" et explique qu'une fois au moins, il arrivera
qu'une de
ses indications erronées débouche pour quelqu'un sur un destin
inattendu et merveilleux.

À moi, il m'a conseillé de rester ici un moment et de revenir tous les
jours ou le plus souvent que je pouvais. Puis il a versé une larme comme
si
ma visite fréquente était une terrible nouvelle et, depuis,
nous nous saluons chaque matin. La présence de l'un est devenue
indispensable à l'autre, bien que je doute que notre salut contribue de
quelque façon à la bonne marche du monde.

Je n'offrirai pas mon haïku à l'oiseau unique que j'aime entre tous ceux
du pont.. Il n'a pas besoin de cadeau, puisqu'il en est un.
Je discerne dans le mouvement de ses ailes qu'il a atteint
l'Illumination et
que - tel un bosatsu - il a choisi de rester sur terre, pour veiller sur
les êtres
incarnés.

Où vont tous ses semblables durant la journée ? Nul ne le sait.
Des ornithologistes venus de la capitale ont confirmé qu'il n'y avait
aucune trace d'eux dans tout l'archipel durant la journée, ni dans les
champs, ni dans les
villes, ni dans les parcs, ni dans les forêts. Ils semblent n'exister
que pour le
pont.
On ne connaît aucun autre spécimen de leur espèce sur toute la surface
du monde.

Lorsque huit heures approchent, nous sommes devenus un petit groupe
dispersé sur la courbe du pont.
Les jours où notre nombre est exactement le même que celui des
oiseaux seront fastes et inoubliables, mêmes les plus
sceptiques et endurcis d'entre nous le ressentent ainsi.

Au moment où tous les oiseaux s'envolent en même temps pour la
journée et la nuit suivante, nous entonnons d'une seule voix :
- Longue vie aux oiseaux du Pont Amateratsu !

Et pendant quelques instants, nous, le pont, les oiseaux, la ville
et tout le reste de l'univers, flottons ensemble, comme des papiers
de prières attachés au monde par une main mystérieuse.

18-05-2002



Amateratsu : Fille d'Izanami et Izanagi, premiers dieux du Japon. Son
fils, Ninigi descendra sur terre pour créer la première dynastie
impériale du Japon (me corriger sans hésitation si erreur).


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